BILLET D’HUMEUR #25

Il y a 14 ans, j’écrivais mon premier spectacle de théâtre. Celui-ci racontait la vie de cinq femmes, cinq résistantes, sous l’Occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Elles étaient un assemblage de témoignages de plusieurs résistantes pour tenir en cinq personnages. Mais elles représentaient aussi, chacune à leur façon et même si une seule avait été écrite « pour moi », des petits morceaux de moi-même, des petits bouts de pensées, des fragments d’émotions, des portions d’envies.
J’ai joué le rôle de Louise, celui écrit « pour moi », pendant 6 ans. Louise la plus jeune, la plus spontanée, la plus naïve. Celle qui a encore tout à apprendre, qui a déjà commencé à apprendre « à la dure ». A 29 ans, j’ai eu besoin de prendre de la distance avec le spectacle et avec le personnage. J’ai abandonné Louise et cette version juvénile de moi-même.
Depuis 2 ans, pour des raisons logistiques et organisationnelles, j’ai repris du service. En fonction des incompatibilités d’emploi du temps, il m’arrive d’enfiler le costume d’une autre de ces résistantes (parce que, oui, j’ai l’immense chance de continuer à tourner un spectacle qui commence sa crise d’adolescence après 13 ans d’existence). Et aujourd’hui, alors que je m’apprête à devenir Lucienne, je me rends compte que le hasard m’a mise au contact de chacun de ces personnages, de chacune de ces versions de moi-même, de façon chronologique, comme pour représenter des étapes bien précises de mon propre parcours de vie.
En 2024, Ambre, âgée de 21 ans alors que j’avais bien basculé du côté de la trentaine, s’est imposée à mon présent. Ambre à la croisée des chemins, prise entre le marteau et l’enclume de qui elle était « avant », des choix qu’elle a fait à ce moment-là, et de qui elle est devenue avec la guerre, sans véritablement s’autoriser à devenir la personne qu’elle a envie d’être. Ambre qui voudrait oser mais qui n’arrive pas. Ambre qui, plus que les quatre autres, est prise entre deux mondes sans arriver à passer la berge d’un côté ou de l’autre.
En 2025, j’ai accueilli Olga, âgée de 27 ans, déjà mère. Pour la première fois de ma vie, je devais jouer une maman. Alors que moi-même aspirait à le devenir sans le pouvoir vraiment. Mais j’ai surtout accueilli Olga qui a tout perdu et qui doit vivre avec l’absence, avec le deuil, avec l’espoir qui lui échappe. Olga qui n’est plus tout à fait parmi les vivants, sans avoir basculé du côté des morts, et qui lutte de toutes ses forces pour retrouver un élan de vie.
Cette année donc, je suis sur le point de suivre les pas de Lucienne, d’un an ma cadette, et je ne sais vraiment quelle partie de moi elle représente. A l’époque de mes vingt ans, quand j’écrivais le spectacle, elle était la version la plus véhémente de mon féminisme. Elle l’est toujours. Mais il y a une autre chose qui s’éveille en moi à son contact. Une chose que je ne saurais vraiment nommer. Que je n’ai pas véritablement envie d’exposer. Mais qui, je sais, représente l’étape de l’instant T où je suis. De ce que je ressens. Comme un rendez-vous d’évolution. Et c’est très bien.
Madeleine attendra… Peut-être parce que je n’ai pas encore l’âge. Ou parce que nous n’avons pas encore rendez-vous.
Mais j’aime cette surprise de la vie, ce morceau de moi dont j’ai accouché il y a 13 ans et qui m’accompagne encore, tantôt exigeant, tantôt guérisseur, pour m’aider à avancer sur mon chemin comme un miroir inattendu de ce qui sommeille en moi.
Justine T.Annezo – 21 mars 2026 – GTM+1