Transfrontalière

Quelle étrange journée ! Quelle effrayante journée… !
Que d’allers et retours inutiles, de traversées répétées sur Port Mann Bridge, alors que la frontière n’est pas si près. Car avant de la franchir, il me faut un billet d’avion. Avant de la franchir, il me faut un petit mot à maman. Alors entre les agrafeuses de Stapples, entre les bottes en caoutchouc de Canadian Tire, je mène à bien mes dernières tâches. Ayant ainsi tout accompli, même les cartes de Noël canadiennes, je peux rouler vers une autre Amérique, celle de mon passé, celle de mon futur.
Tombant sur la chaîne de radio la plus surprenante qu’il soit – uniquement des chants de Noël – je danse en rythme pour envoler l’angoisse de cette nouvelle démarcation aux drapeaux. A laquelle je ne suis définitivement pas bien préparée… Je me fais bien trois ulcères de panique et je passe près d’une heure à expliquer encore une fois qui je suis et surtout pourquoi moi la Française, j’arrive du Canada avec une voiture alaskienne. Après m’être fait confisquer mes tomates et mon avocat mais pas les pommes, veinardes qui passent la frontière, je peux heureusement continuer mes aventures avec l’assentissement du gouvernement américain….

Je laisse donc le Canada derrière moi et c’est l’heure des bilans…
Quitter le Canada aujourd’hui ne m’est pas douloureux ; parce que je sais avec certitude qu’un morceau de ma destinée m’attend là-bas, je n’ai seulement qu’à être patiente, savoir que l’invisible ne se montre pas encore, qu’il se dévoile peu à peu et qu’il n’attend que moi. Quitter le Canada aujourd’hui est une parfaite sérendipité ; parce que j’ai allongé la durée dont j’avais besoin pour être prête à passer de l’autre côté de l‘Amérique. Il est aujourd’hui temps d’aller accomplir ce pour quoi je suis venue, je ne sais pas encore tout à fait quoi, mais je me rapproche.
Le Canada m’oblige à chaque fois et subtilement à me plonger dans mes profondeurs. Cette force tellurique remue et soigne tous mes fondements. Peut-être parce que j’y ai eu trente ans, peut-être parce que je me suis rapprochée de Seattle ou peut-être simplement parce que c’est l’action du Canada en moi. Le Canada me reconnecte à qui je suis dans toutes mes différences. A qui je suis mais que j’ai oublié ? Déjà lors de mes 28 jours canadiens à l’Est, le voyage a rapidement laissé le pas à de profondes révélations dans mes écrits. Cette fois-ci, ça n’a jamais été des révélations, ce fut la mise en lumière d’évidences. Des évidences qui n’étaient plus des tares à gommer mais des vérités sur qui je suis et que j’embrasse aujourd’hui totalement. Le Canada  transfuse une véritable énergie pacificatrice sur mon cœur. Rien n’y est un problème, ainsi, je peux moi aussi considérer qu’aucune de mes réalités n’est un problème.
Ainsi, cette fois-ci, le Canada m’a préparé, il m’a réparé. En profondeur.

Et la journée est déjà presque finie sans avoir véritablement commencé. Pour sûr, je ne verrai pas le Mont Baker aujourd’hui ; pour sûr, je n’arriverai pas avant la nuit. La route est linéaire et presque insipide, si ce n’est un éclat de lumière entre les nuages. Le soir tombe, je m’obstine jusqu’à ma destination alors que la nuit est noire et que les arbres invisibles sont terrifiants. Je traverse un barrage dans la nuit. Je prends des chemins impraticables. Et je finis par déposer mon sommeil au hasard, craignant d’avancer ou de reculer, ne voulant pas faire marche arrière, presque aussi effrayée que Blanche-Neige après sa course poursuite entre les arbres. Le cœur encore serré, je guette les gouttes de pluie qui sonnerait les pas d’un ours, j’attends avec impatience le jour de demain pour y voir plus clair.
Je réalise alors que je n’ai pas véritablement peur de l’obscurité, j’ai peur d’être visible dans l’obscurité de ce que je ne vois pas. Mais à partir du moment où je me fonds dans le noir moi aussi, rien ne m’effraie plus car je me tapis, car on ne me voit pas non plus. Nous devenons tous égaux, nous sommes les habitants du noir invisible et inoffensif. Ainsi, à présent rassurée et emmitouflée dans mon duvet bleu, je savoure ma soirée cinéma de camping au bruit clapotant de la pluie immortelle.

Réveillée par la pluie infatigable, Mont Baker toujours invisible, pressée par ma vessie, je reprends le chemin du barrage beaucoup moins effrayant dans le brouillard que dans la pluie. Arrivée au sentier de marche, la forêt aux arbres moussus me protège. J’entraperçois même l’ombre d’un porc-epic se cacher sous une pierre au-devant de mes phares. La ballade est douce, un parfait commencement pour cette nouvelle journée étrange. Le Lac et le Mont – tous deux Baker – sont absolument invisibles derrière le voile de brouillard, derrière le rideau de forêt. J’écourte donc ma promenade que je n’aurais de toute façon pas achevée, même par temps clair… 14 miles c’est trop long pour 40 heures en 10 jours !

Justine T.Annezo – 3-4 Déc. 2019, du Canada vers les Etats-Unis – GMT -8 


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