Comme un donuts de Seattle

Il y a là un paradoxe monumental, très significatif. On peut en effet considérer ce mauvais choix comme un acte pathologiquement autodestructeur mais il se révèle la plupart du temps comme le tournant qui va offrir l’occasion d’accroître de nouveau le pouvoir de la nature instinctive. Sous cet angle, le marché de dupe constitue, au même titre que la naissance et la mort, le pas dans le vide prévu par le Soi pour faire plonger la femme du haut de la falaise, droit au cœur de sa nature sauvage.

Femmes qui courent avec les Loups, Clarissa Pinkola Estès

Il est donc temps d’être prête pour Seattle… Mon rouge aux lèvres, mon violet aux ongles, ma tenue de ville et ma pierre précieuse au cou, je suis parée pour traverser Seattle, non pas dans la douleur et la peur, mais dans la joie. Pour ne pas subir cette ville mais la choisir.

Une fois échappée du nuage épais de Baker, les petites chaînes des Cascades émergent de temps en temps au bord de la route. Petit cadeau régulier pour mes yeux olympiens. Une fois échappée du nuage épais de Baker, je me dirige littéralement vers la lumière comme un agréable indice du chemin à prendre.
Et j’aperçois la Space Needle et les hauts gratte-ciel de Downtown au son de la radio de Noël américaine, et j’ai du sourire dans mes larmes de joie. Je suis gonflée d’une belle et heureuse émotion. Ainsi, je suis ici, à Seattle, et je me sens bien. Je pense qu’une part de ma joie tient au fait que ce qui m’a paru impossible il y a deux mois m’est aujourd’hui parfaitement serein. Il n’y a pas de colère ni de tristesse ni de peur, juste un bien-être absolu à être à l’endroit où je suis.

Tout est comme dans mon premier souvenir.

Je fais d’abord un tour au Pike Place Market pour acheter les donuts à la cannelle tant attendus… Il y en a pour qui c’est la Madeleine de Proust, et bien pour moi, ce sont les donuts de Seattle, déclencheurs de tant de souvenirs, de tant de sensations. C’est rencontrer une autre version de moi, un autre temps de mon histoire. C’est retourner si près et pourtant si loin. Ils n’ont pas le même goût pourtant. Je ne me souviens même plus vraiment du goût qu’ils avaient la première fois, c’était alors comme si c’était la meilleur chose que j’avais jamais mangée. Aujourd’hui, je me régale de ce souvenir plus que de la réalité.
Je me rends après sur l’esplanade d’où, lors de mon été enchanté, je pouvais voir le Mont Rainier. Aujourd’hui, ce n’est que le ciel gris mais sec. Puis, je marche jusqu’aux escaliers face à la Grande Roue et l’aquarium. Je me tiens fugacement là, sur ce pavé particulier, qui, pour une raison inconnue, est spécialement rempli de mon premier amour depuis le premier jour.
Chronométrée par le parcmètre de la voiture, je ne m’attarde pas, des sushis m’attendent à Bellevue. Je fais tout de même une escale à l’étage pour voir la Space Needle d’en haut, sans le soleil d’il y a deux ans.

Seattle n’est finalement qu’un nom, un air de vacances où nous nous échappions de temps en temps lors de mes passages irréguliers. Seattle, c’était une bulle hors du temps et sublimée, un peu comme l’Irlande. Bellevue, c’est mon vrai défi de la journée. Bellevue, c’était le quotidien. Bellevue, ce fut notre fin. Et c’est certainement cela que je viens conscientiser : la fin. J’erre dans ces rues exactement pareilles à ma dernière venue, aux abords desquelles se tiennent les mêmes Casse-Noisette de Noël. Tout est si vivide, si pareil à ma mémoire, comme si je n’étais jamais partie. C’est si troublant. Ca fait déjà deux ans, j’ai l’impression que ça en fait mille, j’ai l’impression que c’était hier. C’est étrange cette terre étrangère et pourtant familière.
Mon restaurant à sushi préféré est fermé, pour toujours, et je commence à douter de ma bonne idée, de ma bonne fée. Je fais des parallèles métaphoriques, je ne sais où aller, où errer… Je finis par dépasser ce que nous appelions « chez nous ». Mon ventre s’alourdit. Je voudrais partir, aller ailleurs ; mais je sens qu’il me faut aller jusqu’au bout, qu’il me faut embrasser cette sensation. Mon état de latence ne dure alors qu’un instant. Je fais une dernière tentative sushi. Réussie.
Achevant ce pèlerinage singulier, je vais à la bibliothèque, comme si j’y étais allée hier, comme si j’allais rentrer chez nous après. C’est vraiment étrange de faire cette exacte même routine sans lui et que cela ne me semble pas étrange. Car je le réalise aujourd’hui, j’ai vécu ici, j’ai adopté des habitudes. Et lorsque je me suis envolée la dernière fois, j’ai littéralement laissée une partie de moi suspendue ici, attendant son épiphanie. C’est donc cela qui m’a été refusée : comment aurais-je pu construire quoique ce soit sans avoir récupéré ce morceau de moi ? Je me sens ainsi comme cette femme sur Vancouver Island, arrêtée sur le bas-côté car elle a eu un accident un jour sur cette route et qu’elle devait y rester pendant 1/2 heure, le temps de maîtriser sa peur.
Je dois donc rester une journée à l’endroit de mon accident de la vie. Il me fallait venir ici pour récupérer la partie de moi que j’avais laissée, pour rendre tout cela réel, pour me réapproprier Seattle, Bellevue, ici et maintenant, et créer de nouveaux souvenirs, bien-sûr sublimés par mon passé. Parce que tout cela n’est pas vraiment uniquement à propos de lui. C’est à propos de tout ce que ça a réveillé de plus profond en moi et dont je dénoue les racines minutes après minutes depuis le premier jour, depuis le dernier jour. Depuis le début de mon voyage. C’est un processus dont je ne peux pas revenir, dont je ne souhaite pas revenir, car je me sens tellement plus paisible de ce lent et patient mécanisme. C’est un nouveau moyen d’être au monde.
Revenir ici qui fut notre fin et l’accepter va même plus loin : c’est reconnaître que la fin est une bonne chose, que cela appartient au passé et que je ne veux pour rien au monde retourner à ce moment-là. Je célèbre donc la fin d’une ère. Je parachève mon processus de guérison, quoique me réserve demain.

Justine T.Annezo – 4 Déc. 2019, Seattle (WA) – GMT -8


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