Il était une fois le Canada occidental

A travers la destruction et l’adversité, dans les cendres, naissent les fleurs sauvages, les boutons les plus brillants du Yukon. La colonisation fut l’une de nos destructions et de nos adversités et nous devons à présent, telles les fleurs sauvages du Yukon, planter de puissantes racines, refleurir nos contrées et arrêter l’érosion.

Fran Morberg-Green

Premières Nations

On établit les premières traces de vie dans l’Ouest Canadien il y a entre 25 et 40 mille ans. Le niveau des océans a alors baissé, les eaux terrestres se sont figées dans la glace pour des milliers d’années et ont créé des ponts entre les continents, telle la Béringie qui unit alors l’Eurasie et l’Amérique, permettant aux populations d’emprunter de nouveaux passages vers de nouveaux mondes. Les Territoires Yukon font partie de cette contrée fugace et deviennent la première terre d’accueil de ces migrants préhistoriques, le reste du Canada est alors essentiellement recouvert de glace. Ce n’est que plus tard, il y a environ 16 000 ans, que les glaces fondent et que les peuplades se dirigent vers le Sud. L’actuelle Colombie Britannique est parfois une terre devenue foyer, souvent une terre de passage vers l’Amérique méridionale ou les Terres Intérieures. Ainsi, les Prairies Canadiennes – l’Alberta d’aujourd’hui – accueillent leurs premières colonies il y a 8 000 ans.
Puis, le Détroit de Bering est recouvert par les eaux, le climat se métamorphose et ce flux migratoire continu cesse ; le Canada occidental se construit au gré de ces premiers peuplements. Kutchin. Hän. Kaska. Tagish. Tutchone. Teslin. Blackfoot. Blood. Peigans. Woodland Cree. Chipewyan. Thompson. Tlingit. Tsetsaut. Tsimshian. Et tant d’autres. Toujours nomades. Toujours muables.

Leur mode de vie se définit souvent par leur habitat et s’adapte au cours des saisons.
Les peuplades intérieures fonctionnent à une échelle familiale, les villages sont en effet majoritairement composés de plusieurs familles d’un même clan. Un chef de village est bien-sûr toujours en charge mais aucune loi n’est mise en place pour forcer les gens à lui obéir. On compte alors sur le respect qui sera accordé à son savoir et à sa sagesse.  C’est pourquoi si une figure plus respectable émerge, elle devient sans conteste la nouvelle tête pensante du village. L’équilibre de ces communautés est basé sur le mérite du chef en place. Par ailleurs, ces populations sont plutôt sédentaires, surtout en hiver. Les raquettes sont alors le seul moyen de transport puisque que les rivières sont gelées et les canoës inutilisables. Les communautés interagissent peu avec les tribus voisines. La vie quotidienne est très impactée par les saisons… On navigue, pêche et fait des réserves à l’été puis l’on retourne au campement d’hiver, éloigné de toute ressource naturelle, avant le gel des rivières. Le rythme de vie est alors ralenti…
Tandis que sur les côtes, les communautés sont dirigées par de puissants chefs qui sont en charge de l’économie, de la politique et de toutes les cérémonies. Leur costume traditionnel témoigne de cette puissance. Les forêts denses et les montagnes escarpées rendent par ailleurs les déplacements par voie terrestre plus difficiles, laissant libre cours au canoë comme unique et résistant moyen de transport ouvert sur l’extérieur.  

Mais le dessin que ces différentes communautés gravent dans la terre n’est pas figé, les Premières Nations sont connues pour leur nomadisme, volontaire ou forcé. Ainsi, au IXème siècle, l’éruption d’un volcan à la frontière alaskienne voyage une bonne partie de la population Athabascan du Yukon plus au Sud. Et le paysage des Grandes Plaines est drastiquement défiguré pendant le Moyen Âge Européen : les populations d’origine, peut-être lassées des conditions extrêmes qui leur sont offertes, s’exilent, pendant que des tribus venues du Sud se réapproprient cette terre inhospitalière. De nouveaux noms viennent paisiblement s’entrelacer entre les cimes. Algonquiens. Sioux. Tsuu T’ina. D’autres viennent à s’imposer par la force… L’Ancien Monde a débarqué sur les côtes à l’Est, colonisant petit bout de terre par petit bout de terre. Ils n’en sont pas encore à l’Intérieur, encore moins à l’Ouest ; mais les Shoshone, basés en Idaho et dans le Wyoming, ont créé quelques contacts et apprivoisent les nouvelles montures arrivées d’Europe. Ils  élargissent ainsi leur terrain de chasse jusqu’au plus au Nord des Plaines, faisant fi de la frontière alors inexistante entre le Canada et les Etats-Unis. Et leur furie guerrière toujours avare de nouveaux prisonniers chantera les combats jusqu’à l’arrivée des colons européens à l’Ouest.

Une Nation n’est pas conquise tant que le cœur de ses femmes n’est pas à genou. Après cela, c’est fini ; qu’importe la valeur de ses soldats, qu’importe la puissance de ses armes.

Proverbe Cheyenne

L’arrivée des Européens

La « découverte » de l’Ouest Canadien par les Occidentaux a lieu environ 250 ans après le débarquement de Christophe Colomb sur le continent américain, 200 ans après que Jacques Cartier revendique l’Est du Canada au nom de François Ier et alors que certaine colonie américaine commence à revendiquer son autonomie et son indépendance. Les explorateurs sont essentiellement des trappeurs ou des marchands de fourrure qui cherchent à développer de nouveaux commerces au-delà des terres connues. Ils sont aussi toujours poussés par cet élan incompréhensible et intemporel de trouver les chemins qui les mèneront au Pacifique.

Suivant la logique géographique, l’Alberta est bien sûr, aux alentours de 1730, la première province à être atteinte et selon les rumeurs, par un Français !  Le Canada, alors appelé Nouvelle France, est l’apanage des Français – avec un nom comme ça, on se serait douté ! -, même si les Anglais ont leur propre revendication sur cette région et sont, comme à leur habitude, toujours prompts à leur disputer leur morceau de fromage ! Et l’Alberta n’échappera pas à cette règle, je dirai même que la province est le symbole de la transition d’une allégeance à l’autre : c’est le plus à l’Ouest que les Français, en tant que représentants d’une puissance colonisatrice, iront.
Pierre La Vérendrye, ou l’un de ses fils l’on n’est pas bien sûr, établit donc un commerce de fourrures directement en contact avec les Amérindiens originaires d’Alberta. De ce partenariat qui se finit souvent sous la couette, naît un nouveau groupe ethnique spécifique à la province: les Métis. Bien sûr, les colons anglais et français ont déjà commencé à se mélanger avec les aborigènes en Nouvelle France, mais ce « mariage à la façon du pays » se développe véritablement au moment de la colonisation de la région des Grandes Plaines canadiennes, devenue mère patrie de cette nouvelle population. Les colons blancs – parfois célibataires, parfois mariés au pays – s’unissent à des femmes indigènes, créant de nouvelles familles de ce côté de l’Atlantique. Les enfants de ces unions sont principalement élevés selon les coutumes de la mère mais sont aussi en contact avec la culture occidentale. Les épouses sont d’abord le trait d’union entre les populations natives et les marchands de fourrure servant souvent d’interprètes, jusqu’à ce que les enfants deviennent adultes et, pour la plupart, intègrent à leur tour les compagnies marchandes en tant que trappeurs ou interprètes (certains se refusent en effet au mode de vie occidental et continuent à suivre les traditions d’origine de leur mère). Ces familles métisses, de par leur compréhension de deux modes de vies aux antipodes, permettent de créer un véritable pont culturel qui facilite les échanges commerciaux et l’assimilation de deux mondes opposés.
Néanmoins, deux compagnies rivales sont alors en place, la fameuse compagnie de la Baie d’Hudson (Empire Britannique) et la Compagnie du Nord-Ouest (Montréal), si la deuxième reconnaît tous les privilèges de ces unions, la compagnie britannique les condamnent et viendra même à les interdire. En effet, les premières épouses anglaises sont envoyées au Canada et les concubines indigènes et leurs enfants refourgués aux oubliettes. Ce modèle unique et imparfait semant peut-être les graines prometteuses qui auraient permis la naissance d’une Nation commune, car l’idée de conquête et d’assouvissement est adoucie, car même les Anglais et les Français semblent en mesure de cohabiter, est ainsi terriblement compromis : c’est l’affirmation d’un système où l’Homme Blanc a tous les monopoles sur l’Aborigène. Et la courte cohabitation entre les Britanniques et les Français est de toute façon rattrapée par la houle de la Guerre de Sept Ans qui oppose les deux communautés. Forts habitués à se faire la guerre, leurs rivalités au nom du monopole de la fourrure achèvent d’enterrer les promesses de cette province, les aspirations françaises sont, en effet, bientôt écrasées par la chute de Québec en 1759. L’Alberta devient parfaite province anglaise, c’en est bel et bien  fini du Canada Français ! La monarchie gauloise, vaincue par la plus puissante force maritime d’alors, abandonne ses privilèges de l’autre côté de l’Atlantique, même si un groupe d’irréductibles québécois résiste encore et toujours à l’envahisseur !

Alors que la France se retire du jeu Nord-Américain et que l’Alberta laisse fleurir les racines de ses roses sauvages, quelques explorateurs britanniques, certains de leur monopole économique et politique dans ce Nouveau Monde, poussent plus loin leurs pérégrinations, voyageant au-delà des Rocheuses, et rejoignent la Colombie Britannique, pendant que le Capitaine Cook débarque sur les côtes Pacifiques en 1778. Cela fait déjà quatre ans que les Espagnols, bientôt rejoints par les Russes et les Américains nouvellement indépendants, s’intéressent à la région ; promettant alors une bataille féroce entre les quatre puissances qui finira en 1793 à l’avantage des Britanniques. Favorisés par leurs arrivées sur les deux fronts (maritimes et terrestres), ils mettent les Espagnols dehors, les Russes finissent par se retirer d’eux-mêmes et une solution diplomatique est trouvée avec les Etats-Unis.
C’est donc au tour des Premières Nations du Pacifique de voir leurs vies bouleversées par l’arrivée des Européens. En effet, c’est encore une fois l’appât des fourrures qui attirent l’Occident, et les Amérindiens les aident dans cette entreprise en échange de denrées alimentaires pour l’hiver, ce qui les rend plus dépendants du bon vouloir colon au fil des années. Seules les communautés de la côte, riches en ressources naturelles, gardent une certaine indépendance…. Jusqu’à la deuxième vague de ruée vers l’or à la fin des années 1850 qui, comme toute ruée, accélère le processus de changement déjà amorcé. Par ailleurs, les systèmes tribaux se voient complètement métamorphosés par l’arrivée d’un pouvoir européen exclusivement patriarcal. Notamment parce qu’une partie des sociétés natives fonctionnait jusqu’alors sur un mode matriarcal et les Amérindiennes se trouvent alors doublement discriminées : de par leur sexe et de par leurs origines.

Le Yukon sera le dernier à rencontrer l’Homme Blanc. Ce n’est qu’à la moitié du XIXème siècle que les marchands de fourrure, toujours affamés et certainement limités par la nouvelle loi de protection des castors en Colombie Britannique (l’alliance des connaissances amérindiennes et européennes développe si bien l’exploitation des fourrures en BC que de telles mesures sont rendues nécessaires), rejoignent les territoires nordiques du Canada Occidental : le Yukon. Les terres s’en voient grandement altérées, mais les répercutions les plus funestes auront lieu de l’arrivée de chercheurs d’or et autres prospecteurs lors de la découverte d’or du Klondike en 1896 à la construction du chemin de fer en Alaska pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ce sont alors, aux yeux des Amérindiens de la région jusque-là épargnés, les années sombres du Yukon.

Le Canada

Il est important de souligner qu’en parallèle de l’extension des provinces britanniques à l’Ouest du Canada, l’Empire Anglais perd ailleurs la plus puissante de ses colonies : les Etats-Unis se déclarent indépendants en 1776. Une frontière est tracée à l’Est pour répartir les loyalistes au Nord et les républicains au Sud, et les terres canadiennes deviennent alors le refuge de tous ceux qui se déclarent fidèles à la couronne britannique, définissant le modo canadien : « Nous ne sommes pas Américains ! ». L’identité du colon canadien se construit donc en opposition à une autre, sans véritable « spécificités » si ce n’est de rester fidèles sujets de la reine. L’Amérique a pourtant la dent dure et certains Canadiens se sont pas bien sûr de leur allégeance : la guerre de 1812 pendant laquelle les Américains tentent d’envahir le Canada et les rebellions de 1837 remettent en question, sans succès, le gouvernement colonial du Royaume Uni.

Malgré son envie de se démarquer, le Canada connait une transformation similaire aux Etats-Unis, très représentative du XIXème siècle nord-américain.
Les ruées vers l’or (Fraser Gold Rush en 1858 en BC, Klondike Gold Rush en 1896 dans le Yukon) sont, comme souvent, les premières responsables. On a besoin de nouvelles infrastructures et l’on construit le chemin de fer qui creuse les Rocheuses en route vers le Pacifique avec le sang de nombreux Chinois immigrés, main d’œuvre facile et sous payée. Ce nouveau moyen de transport incite encore plus de mineurs à venir chercher fortune, même si leurs conditions de vie se durcissent au fur et à mesure qu’ils pénètrent dans les terres et que beaucoup renoncent sans avoir trouvé la richesse qu’ils sont venus creuser dans les veines de la terre.
Si tout le monde n’y trouve pas son bonheur, piocher pour de l’or ouvre de nouvelles opportunités économiques autour de la production minière (charbon, cuivre, etc..). Le développement de ces cités minières – or et autres – changent radicalement les façons de vivre : on ne se dépose plus en campement provisoire élaborés à la va vite, on s’installe, on construit des villes, on fait venir les femmes et les enfants.
C’est d’autant plus flagrant dans le Yukon qui a su préserver sa nature sauvage jusque-là, qui ne répondait pas vraiment à la gouvernance britannique à vrai dire. Mais avec l’afflux de prospecteurs, les centres « urbains » explosent – création de nombreux avant-postes dont Fort Reliance qui deviendra plus tard Dawson City et  Forty Mile au confluent de la Fortymile River et de la rivière Yukon – et la région est officiellement intégrée à la colonie en tant que territoire ; pour être totalement laissée à l’abandon, défigurée et cruellement blessée une fois que les rêves d’or sont envolés. Et ce malgré le développement des autres minerais.

Alors que la ruée vers l’or flamboie puis s’éteint, d’autres secteurs économiques se développent en parallèle. La Colombie Britannique qui dispose de nombreuses forêts se lance dans le bûcheronnage et le commerce du bois, pendant que l’Alberta se concentre sur l’agriculture. Mais les Grande Prairies au climat si éprouvant ont du mal à trouver preneur ; une campagne de séduction est donc lancée. On voudrait favoriser les Anglophones de l’Est Canadien et du Royaume-Uni, ou même s’il le faut des Etats-Unis, mais devant leur peu d’enthousiasme, il devient nécessaire de s’ouvrir à tout le monde. C’est donc à ce moment-là qu’une vague d’immigration massive venue d’Europe centrale, et plus particulièrement d’Ukraine, vient peupler ces terres inhospitalières devenus cosmopolite par la force des choses.

Pourtant, l’avancée majeure de cette deuxième moitié de XIXème siècle est d’ordre politique. En effet, les provinces canadiennes se confédèrent, le nationalisme Canado-Britannique souhaite l’union de cette terre sous l’égide d’un seul pays, dominé par la langue anglaise et la culture britannique, acceptant bon an mal an l’exception québécoise. Ainsi, le 1er juillet 1867, le Canada obtient le statut de dominion* britannique, le Canada devient son propre pays. Ce qui affirme le pouvoir colon et finalise l’agonie de l’Amérique du Nord telle que les aborigènes l’ont façonnée.

On évangélise. On confisque les terres pour marchander du bois et élever du bétail, en un mot pour faciliter l’exploitation de la terre par les colons. On capture les enfants pour les envoyer dans des pensionnats spéciaux (Indian Residential Schools) et on arrête les parents s’ils refusent d’obtempérer. On dépouille les individus de leur identité, de leur langue, de leur culture. On chasse à outrance les espèces animales dont dépendent les tribus, laissant les populations mourir de faim. On introduit l’alcool, on transmet des maladies contre lesquels les Aborigènes n’ont aucune immunité, on décime les peuples. Et l’on met en place tout un système législatif pour justifier ces procédés. Des communautés entières se voient ainsi aliénée leurs propres villages et enfermés dans des réserves, vivants sous des lois exceptionnelles qui différent du reste du pays.
Certains n’ont plus que la ressource de la guerre pour se défendre contre cette peste britannique – entre autres les rébellions Métis en 1869 et 1885 – mais, affamées, malades, endeuillées, les communautés n’ont bientôt plus que l’alcool pour étancher leurs pertes et livrer leur guerre.

Un ou deux Indiens continuent à mourir chaque jour, mais qu’est-ce que la vie d’un Indien ? Pas bien plus que celle d’un chien apparemment, puisqu’on les laisse pourrir aux yeux et aux nez de tous.

Article concernant l’épidémie de petite vérole en 1862 à Victoria.

Puis le XXème siècle sonne les tambours de guerre, à l’échelle mondiale cette fois-ci… Et le Canada rejoint fièrement les forces armées de la Première Guerre Mondiale. Cette lutte permet au pays de véritablement trouver son identité et de développer l’idée d’une Nation Britano-Canadienne. A la fin de la guerre et pour la première fois, le Canada revendique sa propre place au sein de la Société des Nations qui vient d’être créée, le peuple n’accepte pas d’être uniquement représenté par un leader impérial.
Puis le XXème siècle sonne les tambours de guerre et le Canada participe sournoisement à l’ignominie générale. Lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, le gouvernement commence à se méfier des populations européennes qu’il a fait immigrées cinquante ans plus tôt et qu’il assimile à ce moment-là à l’ennemi. 8 000 citoyens, essentiellement d’origine d’allemande, sont internés dans vingt-quatre camps à travers tout le pays de 1914 à 1920. Ce sont eux qui nous permettent aujourd’hui de sillonner les magnifiques parcs nationaux canadiens car ils en ont construit les routes ! On pense alors qu’il est mauvais de garder les prisonniers inactifs et comme tous les budgets ont été coupés du fait de la guerre, on profite pleinement de cette main-d’œuvre facile à exploiter. Les conditions climatiques sont épouvantables en hiver, les conditions de travail sont intenables en été (il faut rattraper le retard pris pendant la saison froide !) et le camp voisin du Lac Emeraude (BC) se met en grève à l’été 1916. On ferme alors le camp pour mieux répartir les prisonniers ailleurs et les oublier une fois que la guerre est finie, qu’ils sont libérés et incapables de raconter l’enfer qu’ils ont vécu pendant six ans.

L’entre-deux guerres affirme alors ce que la conférence de paix de 1919 a amorcé, le Canada souhaite véritablement s’affranchir de la gouvernance britannique. Les Statuts de Westminster de 1931 donnent ainsi une quasi autonomie législative au Canada, complètement actée des décennies plus tard en 1982.

Et la Seconde Guerre Mondiale renchérit, les armées canadiennes aident à sauver l’Europe et le monde de l’enfer. Le pays s’investit sur tous les fronts et resserre ses liens avec les Etats-Unis, affirmant ainsi son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni : suivant l’exemple américain, la Colombie Britannique interne des milliers de résidents japonais en prévention de potentiels espionnages et sabotages.
Et le monde fait semblant d’être en paix pendant la Guerre Froide. Le Canada creuse la terre pour un nouveau genre d’or, plus sombre et plus liquide. Le Canada se tient du côté du bloc occidental, envoyant des troupes en Corée, se compromettant aux côtés des Etats-Unis aux dépends de l’Europe pendant la crise du Canal de Suez, déchiré entre deux identités dominantes qu’il n’arrive pas à concilier – Britannique ou Américaine? -, des multiplicités d’autres qu’il a oubliés.
Et les années 1960 pointent leur nez… Le drapeau canadien revêt sa feuille d’érable pourpre. Le Québec commence sa révolution tranquille pour devenir indépendant. L’Ouest du Canada se sent laissé pour compte dans les décisions politiques prises à l’Est, jugées non représentatives des besoins des Canadiens Occidentaux. Les Amérindiens de l’Ouest sont eux aussi à un tournant à la fois tragique et nécessaire de leur histoire de colonisés. D’un côté, une immense vague de rafles connues comme les « rafles des années 1960 » enlèvent près de 20 000 enfants à leur famille pour les interner de force dans les fameuses « écoles de la douleur ». De l’autre, certains chefs Yukon placent au centre des débats la question des droits des Premières Nations.
A la fin des années 1960 et en l’espace d’un siècle, la majorité des tribus du Yukon ont perdu leur culture, leur langue et leurs traditions. Le peuple aborigène est profondément traumatisé, dans son corps et dans son esprit. C’est à ce moment-là qu’il est question de faire passer un pipeline sur le territoire Yukon. On n’écoutait alors peu les Premières Nations, non seulement au Canada mais à travers le monde ; on ne les consultait alors jamais pour ce genre de projets qui, dans ce cas précis, se serait avéré être le dernier coup fatal porté à ces communautés à l’agonie. Contre toute attente, c’est ce même projet qui réveille un vent de révolte et d’union sans précédent, qui soulève une énergie commune insoupçonnée de la part de tribus très différentes et éloignées physiquement les unes des autres. Une voix commune s’élève, précieux moyen de lutte, et se fait entendre lors des fameux débats de 1977 entre cinq chefs Yukon et le premier ministre Pierre Elliot Trudeau. Ce qui commence au départ comme une discussion autour de la construction dudit pipeline s’élargit sur le mode de vie des communautés amérindiennes et leur envie d’autodétermination. Pour la première fois, on se parle de Nation à Nation, des représentants de la base aux politiciens du gouvernement fédéral, des chasseurs aux avocats, des vieux aux jeunes, des membres de la communauté aux bureaucrates. On se parle les uns les autres pour la première fois depuis l’arrivée des Occidentaux dans l’Ouest Canadien.

Monsieur le Premier Ministre, juste parce que nous ne voulons pas d’un pipeline ne signifie pas que nous souhaitons retourner en arrière, que nous ne voulons pas avoir la télévision ou le téléphone.

Chef Yukon

Et à partir de là, naît dans les veines de cette immense terre au Nord, un processus de reconnaissance des tribus d’origine et de redistribution des terres s’étend peu à peu au reste du Canada et se concrétise avec la signature de l’ »Umbrella Final Agreement » en 1992. En parallèle, les pensionnats d’assimilation forcés sont fermés et interdits.
Cet Accord ne change néanmoins pas le Canada en une seule nuit, les mentalités prennent des années à se transformer, les mémoires prennent des décennies à guérir… Sur le plan politique, des négociations concernant la réappropriation des terres et une administration autonome sont toujours en cours aujourd’hui. Sur le plan sociétal, l’identité des communautés amérindiennes se réaffirme par l’art, elles peuvent réinventer leurs mythes passés et se réapproprier les figures inventées, elles peuvent retrouver leur chemin vers chez elles, dans tous les sens du terme, même s’il semble difficile de retourner à un chez soi d’avant la colonisation…
Il faudra attendre 2008 pour que le Premier Ministre canadien Stephen Harper s’excuse officiellement pour tous les enfants envoyés en IRS et plus largement pour le traitement des Premières Nations depuis l’arrivée des Colons. On commence à souvenir d’une autre communauté discriminée : les Métis. On commence à prendre ses responsabilités dans les souffrances infligées à un autre peuple et dans la construction étatique inégalitaire qui en a découlé. On se définit enfin tel qu’on est : un curieux et parfois douloureux melting-pot. Bien habitué à blâmer le comportement américain concernant le racisme et les discriminations, le Canada commence à reconnaître la poutre qu’il a dans l’œil au lieu de blâmer la paille dans celle du voisin.

Il semblerait donc que la Canada, malgré son apparence lisse et très courtoise, n’échappe pas à la règle des cadavres dans le placard…
La Nation a relevé son plus grand défi au cours de ses cinquante dernières années : se démarquer de son voisin bruyant sur le plan diplomatique, social, économique et politique, faisant du Canada, terre d’accueil pour des immigrés venus du monde entier, un compromis idéal entre la mollesse de l’Europe et l’hyperactivité des Etats-Unis et ainsi LA force tranquille, pacifique et stable d’Amérique du Nord à l’échelle internationale. Mais comme souvent, dès qu’on creuse un peu, on se rend compte que cette terre a un travail colossal à mener pour soigner ses propres racines, surtout à l’Ouest – la question aborigène -, pour soigner son propre présent, surtout à l’Est – la question québécoise…
Et le Canada a, malheureusement pour se compliquer un peu plus la tâche, une façon très britannique d’appréhender la réalité : mettre un mouchoir dessus espérant que le problème disparaîtra de lui-même et que les gens oublieront. Cependant, si certains ont oublié et d’autres se sont tus pendant un temps, tout le monde semble se souvenir aujourd’hui, l’air est parfois invisiblement électrique en certains endroits choisis, et la société canadienne si fière de son non-américanisme semble souffrir les mêmes traumatismes. Plus pernicieux néanmoins. Plus vicieux. Car ils ont erré dans les limbes pendant de trop nombreuses années.

* Dominion : nom donné aux Etats Indépendants du Commonwealth.

PS

Après lecture et relecture de cet article, je constate, à ma propre surprise, ma dureté dans le récit de l’Histoire de ce pays – ou en tout cas d’une partie de ce pays – que j’aime tant. Peut-être est-ce mon cœur de Française qui a la rancune tenace contre les Anglais qui se sont appropriés ce Nouveau Monde au dépend des Aborigènes surtout, mais aussi quand même un peu des Français 😉 ? Je m’excuse donc de la poutre dans l’œil de l’Histoire française dont je ne parle pas ici parce que ce n’est pas sa place, et qui n’a vraiment rien à envier au Canada en termes d’aveuglements et d’injustices. Je précise donc que je parle ici d’une entité et non de chaque individu. Je fais des généralités et prends des raccourcis. Je parle d’une Histoire et non de toutes les minuscules et belles histoires de chacun. Je transcris à partir de ma dernière sensation qui m’a laissé un goût amer. A partir de ce que j’ai entendu, lu, senti. Je récite partant de cette révélation stupéfiante : le Canada a reconnu l’existence de ses Premières Nations il y a à peine dix ans. Et je m’interroge, et je comprends, et puis je me perds… L’Est m’avait laissé un goût différent, si éloigné de la période pré-européenne. L’Ouest est palpable de cette Histoire vivace et meurtrie. Alors je m »interroge, alors je comprends, alors je me perds… Et j’espère, naïve et optimiste, que cette reconnaissance tardive guérira les mémoires et l’Histoire ; que ce que l’Etat a mis tant de temps à formuler, les individus se le sont confiés ; que les immigrés d’hier ou du millénaire dernier ont entrelacé leurs vies sans avoir besoin de la validation stupide des bureaucrates.


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