Espaces

The Painted Ladies – San Francisco (CA)

La ville se fond dans le ciel, ses contours sont absorbés par la brume, les gratte-ciels se perdent dans les nuages et la grisaille colore la ville en ce dernier matin. Et moi aussi je disparais dans ces nuées pour mes dernières explorations, je commence mon trek urbain de bonne heure par le quartier administratif, blanc et immaculé sous la pluie, sale et agonisant des sans-abris. Je respire un peu en m’éloignant de Downtown, retrouvant pour un instant trop bref une ville à visage humain. Très vite, Haigh Street m’offre les mêmes regards ravagés et absents que chaque rue de San Francisco. Je suis à Haigh-Apsburry, le quartier qui servit de décor au Summer of love de 1967, et je me demande si les rides sur les visages désincarnés signifient qu’ils n’ont jamais quitté ce coin de trottoir depuis leur arrivée ce fameux été. Mon imagination me porte loin pour me raconter leurs histoires oubliées.

Haigh-Apsburry – San Francisco (CA)

Le vent est mordant et le brouillard emmêle toujours mon chemin de retour ; quand soudain, en quelques minutes, je suis à nouveau sur la même terre que le reste du monde. Le soleil est finalement au-dessus de moi, je peux m’en aller. Je regarde San Francisco depuis Oakland Bridge et je me dis que c’est beau entouré par l’eau, mais ça m’a fait trop mal à l’âme. Je suis aussi soulagée de partir que j’étais excitée d’atterrir au premier jour. Je n’y peux rien, la seule chose que je retiens de San Francisco c’est la misère, les miséreux, les regards vides et les cœurs qui ne sont déjà plus dans le monde des vivants. Je suis hantée par cette très jeune fille à côté du Civic Center, je voudrais savoir pourquoi elle se retrouve là, le regard abandonné, les mains sales et les vêtements douteux. Pourquoi laisse-t-on une si jeune fille, plus jeune que moi qui ne suis pas vraiment vieille, seule dans les rues avec pour seul réconfort la drogue qui n’est plus douce depuis longtemps ? Des sans-abris, il y en a aussi en France, mais il y a là quelque chose qui me dérange, qui me met mal à l’aise, encore plus intimement. Et je ne suis pas sûre d’identifier le pourquoi. Peut-être à cause de cette désagréable impression qu’ils ne sont déjà plus des humains, ils sont des âmes errantes sur le trottoir, bercés par leur plus ou moins douce folie.

Je laisse là mes pensées blessées et prend la Golden Gate sans passer par le pont pour rejoindre Sacramento, je chemine ainsi ma propre ruée vers l’or. Sacramento, c’est la capitale administrative de la Californie et ce, contrairement à ce que je suis imaginée, depuis les débuts de son histoire. Car, ce n’est pas ici, comme tant d’autres capitales d’Etat, une ville fabriquée, c’est là que la ruée vers l’or a commencé ! Elle aurait pu être un campement de fortune qui se serait éteint en même temps que l’or, mais la ville moderne est encore là pour raconter son histoire. Établie en 1848, dans le désert Californien, quand la première pépite d’or fut trouvée dans l’American River, certains chercheurs d’or ont vite compris qu’ils s’enrichiraient plus vite en établissant commerces et autres commodités à l’attention des mineurs, qu’en suant leurs pioches et leurs pelles à la recherche de trésors. C’est pour ça qu’elle tient toujours debout aujourd’hui, parce qu’elle s’est construite pour durer, malgré les eaux qui ont failli l’engloutir.
En douze ans d’existence, la ville s’était déjà trouvée trois fois les pieds dans l’eau, sous la tempête, jusqu’à l’hiver 1861-62 où la population ne s’est déplacée qu’en bateaux pendant trois mois. Alors les habitants ont littéralement surélevé la ville, les rues, les bâtiments, à la force de leurs bras. Ainsi, comme à Seattle, il y a toute une ville souterraine qui sommeille sous le présent. Quand j’imagine que toutes ces villes que j’arpente et qui s’étendent de haut en bas et de long en large n’étaient que désert deux siècles auparavant, j’ai le souffle coupé. Je ne peux pas leur enlever ça à ces fous d’Américains, ils sont partis de rien et c’est peut-être la même nécessité qui les a expulsé hors de leur pays d’origine qui les rend si hardis, novateurs et orgueilleux sur cette terre qu’ils ont proclamés leur. Je suis à la fois admirative et horrifiée de leur habitude de dompter la nature plutôt que de s’accorder à elle. Car les Amérindiens qui vivaient sur les terres de Sacramento avant, bien avant, migraient un peu plus au Nord (ou au Sud, je ne me souviens plus) quand l’hiver et les risques d’inondations arrivaient. Ils étaient plus sages et avaient mieux compris la Terre que leurs contemporains et les miens.
Mais ce que je trouve vraiment chouette à Sacramento, c’est qu’un tout petit bout de la ville me voyage à l’époque de la fameuse ruée. En effet, au bord de la rivière, quelques rues et bâtiments agrémentés de voies ferrées et trains à vapeur, le tout d’époque, ont été conservés et restaurés pour raconter un autre temps. Le ratio de la ville était alors d’une femme pour huit hommes : je comprends mieux pourquoi chaque western a son bordel et les seules femmes qu’on y aperçoit sont des prostituées.
Des millions de gens arrivaient de l’Est en chariotes par les plaines, ou des quatre coins du monde en bateaux par les océans, et venaient chercher une vie meilleure, une vie magique, en Californie. Les gens partaient de la Côte Est avec leurs derniers trésors amoncelés dans leur calèche, comme plus tard la Famille Joad et leur camion de fortune dans Les raisins de la colère ; mais au fil du chemin, alors que les chevaux mourraient d’épuisement, ils égrenaient leurs maigres possessions pour alléger le trajet. C’était le temps où l’on continuait à découvrir l’Amérique.

Old Sacramento (CA)

Depuis un mois que je suis ici à moi-même la rencontrer morceau par morceau, j’ai du mal à en percer tous les mystères mais la violence me devient plus papable. Je l’ai devinée, invisible et insidieuse, au Texas ; elle est manifeste et désespérée à San Francisco. Je ne peux plus la renier à présent et cela me paralyse d’horreur. On ne le dira jamais assez, l’Histoire de l’Amérique est violente depuis la nuit des temps alors que les différentes tribus amérindiennes se faisaient la guerre, depuis moins longtemps alors que l’Ancien Monde a débarqué ; et aujourd’hui encore, la société, les gens, en portent les stigmates. Je ne saurais dire comment, c’est parfois infime, mais l’air est plein d’une colère étouffée en chacun. Voyager m’apprend plus que jamais le poids de l’Histoire sur les sociétés, sur les manières de vivre. Combien les Hommes sont semblables tout étant radicalement différents. Combien les peurs d’aujourd’hui sont guidées par les douleurs historiques. Ici aussi, la terre est douloureuse et meurtrie. Ici aussi, les peuples ont des comptes à régler avec l’Histoire.
Tous les gens venus se réfugier aux Etats-Unis à travers les âges fuyaient une monde inhospitalier de l’autre côté des océans, ils cherchaient un monde nouveau. Mais ils l’ont volé à d’autres, ce Nouveau Monde. Et ils n’ont su le construire qu’avec les règles qu’ils connaissaient, appliquant les mêmes violences qu’ils avaient connues, entre eux et à un nouveau peuple jugé par eux inférieur. La seule vérité qui leur était vitale de part et d’autre, c’était le combat. C’est comme ça que l’Amérique s’est construite, c’est comme ça qu’elle continue à exister : par un combat qui laisse quiconque amer, chancelant et impitoyable. Je réalise que l’individu n’a d’autre choix que la loi du self-made man pour espérer s’en sortir, perdant souvent dans le processus, sa compassion pour celui qui n’a pas la même combativité que lui.
Et ce concept de l’homme qui se construit lui-même m’interpelle, cette autre version du rêve américain que tant de travailleurs français (et du reste du monde) poursuivent me questionne. Parce que je ne peux pas lui enlever ça à l’Amérique : j’ai la sensation étrange que celui qui se bat a infiniment plus de chances de s’en sortir qu’en France, pourtant fervente partisane de l’égalité des chances. La société française laisse une chance à tout le monde, même celui qui n’a pas envie de se battre, et c’est une belle promesse sur le papier. Cependant, l’utopie vient parfois se heurter à une réalité abusive. D’abord, parce que l’égalité des chances est bien souvent un slogan vide agité dans le vent, inaccessible à ceux dont c’est la dernière chance justement, un leurre qui ne s’applique que rarement à la vérité du monde du travail mais dont la société se drape hypocritement. Ensuite, parce que cette égalité a ses limites quand elle devient perfidement le prétexte à empêcher celui qui a plus envie de se battre d’avancer, qu’il n’est pas reconnu dans son envie ni valorisé dans son engagement, quand elle devient un frein et une prison à toute tentative de faire autrement.
A être ici, je réalise que la France reste parfois terriblement traditionnelle, digne de Versailles au temps du Roi Soleil, quand il s’agit de respecter l’étiquette à tout prix et que la hiérarchie devient souvent le prétexte à la connerie et à la médiocrité. Alors oui, l’Amérique vue de la France, regardée à travers mon prisme personnel, apparaît réellement féroce sur le plan social. C’est la loi de la jungle, « soit tu te bats, soi tu crèves », mais je lui reconnais une certaine honnêteté, la vérité est limpide et ne se fait pas passer pour ce qu’elle n’est pas. Alors que l’a France joue au jeu de la dissimulation présentant l’avatar de Docteur Jekill au monde quand elle est, en réalité, le sauvage Mister Hyde.
J’ai cependant toujours l’espoir naïf que le monde trouve un équilibre et se libère de toutes ces réalités perverties. Ne pourrait-on pas reconnaître celui qui se bat et celui à qui on donne le goût du combat ? J’ai, pour ma part, de la compassion pour tous : celui à qui on ne donne pas la possibilité d’être sans se battre lui brisant alors son âme en plein cœur et pour celui qui se bat, dans l’échec ou le succès mais toujours avec peine, sentant son âme s’étioler d’une autre façon.
Ou bien même mieux ! Ne pourrait-on pas simplement abolir cette apologie du combat et tendre vers une société plus humaine ? Car cette réalité de combat s’applique plus que jamais à ma réalité artistique à la française. La France a toujours été la reine du monde en matière de règles de vie censées limitées les intolérances, les abus et les états d’urgence. Soutenues par un archaïque processus de hiérarchie, certaines de ses règles finissent cependant par annihiler son esprit d’invention et s’étendent, non seulement à la société mais aussi aux fonctionnements de pensée de l’individu. Même le secteur artistique, pourtant censé élever les consciences, est lui-même devenu prisonnier de ces conventions.
Par une bureaucratie qui lui est étrangère mais nécessaire – je me croirais parfois moi-même dans la maison qui rend fou des Douze Travaux d’Astérix quand il s’agit de mettre en œuvre une création artistique – mais aussi, et tragiquement, dans son essence, dans son expression pure, puisqu’en fidèle héritier de sa patrie, l’art français sous toutes ses formes doit respecter les règles préétablies par ceux dont on ne prononcera pas le nom – la mode, le journal du dimanche ou Télérama –, pour avoir l’insigne honneur de se faire appeler art contemporain, pour être reconnu. Il en coûterait un combat dithyrambique, peut-être mortel, à quiconque aurait le désir de changer les paradigmes.
Certain me dira : depuis quand l’artiste a-t-il besoin d’être reconnu, ne se nourrit-il pas d’amour et d’eau fraîche – personnellement, en bonne Française, du vin et du fromage font mieux mon affaire – ? Et tous les grands génies dignes de ce nom n’ont-ils pas eu à souffrir de l’incompréhension de la Nation, il n’y a qu’à voir Van Gogh ! Justement, parlons-en de ce cher Vincent, pour ceux qui l’auraient oublié, il a quand même fini par se couper l’oreille le bonhomme. L’artiste martyrisé très peu pour moi, merci !, je suis très autonome de ce côté-là. Et franchement, là où il est, notre génial Vincent, je pense qu’il en a rien à carrer que ses toiles se vendent des millions, il aurait pas craché dessus s’il avait pu en toucher rien qu’un peu de son vivant, plutôt que d’engraisser les marchands d’art aujourd’hui. Mais c’est une autre histoire sur laquelle je m’épancherai un autre jour.
En attendant, l’art français est en crise dans son expression, l’art de la Terre entière s’interroge sur de nouveaux paradigmes et le monde va mal car l’art ne sait plus parler. Et moi, je ne sais que faire dans tout ce bordel ! Je sens juste mon esprit créatif dangereusement s’essouffler face à tout l’aspect non artistique de ma passion.

Ces questionnements généraux et particuliers ouvrent néanmoins mon esprit, j’abandonne certaines idées reçues. Je me souviens d’avoir trouvé un jour ridicule le fait que les Etats-Unis se vantent d’être la Terre des Libertés. Quelles libertés quand les gens n’ont aucune protection sociale, qu’ils ne peuvent pas se faire soigner s’ils n’ont pas d’argent ? C’était tout simplement aberrant pour moi qui suis l’héritière du CNR, de la sécurité sociale et autres congés payés.
Pourtant, un soir de crépuscule alors que je marche dans les rues encore bruyantes de Bellevue, j’aperçois un musulman faire sa prière en direction de la Mecque. C’est un spectacle improbable pour qui n’a connu qu’un pays où la Laïcité est devenue une prison. Mais je comprends soudainement cette Liberté brandie comme un étendard : la Liberté d’être. Tout simplement. Non plus le droit d’être protégé socialement mais la Liberté impérieuse d’être qui on est, quelle que soit sa croyance ou son origine, à n’importe quelle heure de la journée.
Il m’apparaît alors que les Etats-Unis ont le droit de se revendiquer Terre des Libertés. Libertés qu’ils se sont choisies, avec les définitions qui leur appartiennent. Qui sont finalement les Français pour décider qu’ils sont eux même au-dessus de tout reproche car ils sont héritiers de la Révolution Française ? La France ne comprend pas la résistance des Etats-Unis à construire une démocratie sociale, mais certains Américains n’ont-ils pas le même regard curieux face aux guerres de religion à la française : les défenseurs de la Laïcité criant au sacrilège lorsqu’un politique droitier revendique l’héritage catholique de la France, les penseurs aux portes fermées hurlant au blasphème quand une femme voilée marche dans la rue. La France est en crise identitaire, elle ne connaît plus son origine ni sa couleur de peau. La France défend sa culture, qui elle est, et n’admet pas que chaque individu possède sa propre vérité, parce que la France se fait de plus en plus multiple mais que la France ne le voit pas.
De ce côté de l’Amérique, de ce côté du monde où je me tiens pour vivre pour mon rêve américain, l’Amérique m’apparaît alors de partout, elle n’est de nulle part, toutes les cultures cohabitent entre elles. Et paradoxalement, alors que le Président prête serment sur la Bible, que les dollars croient en Dieu, aucune religion n’est prédominante dans la vie quotidienne, qui se montre infiniment plus respectueuse de la liberté de chacun de croire dans le dieu qu’il désire, que la laïcité française.
Et alors que je regarde cet homme paisible s’adresser à son dieu, je me dis que quelque chose a pris un mauvais tournant un jour, là d’où je viens. Je ne crois moi-même en rien, je crois en tout. Je salue la loi de 1905, permettant à l’Etat de s’affranchir du pouvoir de l’Eglise. Cependant, je me demande si en affirmant sa laïcité non plus à l’échelle de l’Etat mais à l’échelle de l’individu, la France n’aurait pas amorcé une nouvelle Croisade déniant le fait que chaque religion fasse aussi un peu partie de la culture de chacun. Même pour les Français qui sont Français depuis des siècles et non plus des décennies. Il a été décidé qu’il s’agissait, autant que de se laver les dents tous les jours, de bon sens d’être athée. Et je m’interroge : la laïcité à tout prix ne devient-elle pas une religion en elle-même à partir du moment où elle devient l’apanage de fanatiques ? La laïcité ne dénie-t-elle pas son essence de liberté quand elle dénie l’individu dans son être ? La France ne se drape-t-elle pas dans son hypocrisie légendaire, lorsqu’elle se revendique fier pays laïque tout en étant férié un jour sur deux parce que c’est la fête de Marie ou l’ascension de Jésus vers le ciel ?
Je ne fais pas l’erreur naïve de croire que tout le monde vit en parfaite harmonie de ce côté du monde ; je la sens bien la violence des uns contre les autres, sommeillant dans les uns et les autres ; je reconnais les traditions volées, les cultures reniées parce qu’elles sont rouges ou noires. J’essaie seulement de repositionner le curseur de ma vérité propre, de comprendre un peu mieux le monde qui m’entoure et d’arrêter de voir la paille dans l’œil du voisin quand j’ai une poutre dans le mien. J’apprends à reconnaître plusieurs vérités et à toutes les respecter pour ce qu’elles sont. J’accepte la notion relative de la Liberté et que les Etats-Unis soient aussi fiers de leur multiplicité culturelle – même imparfaite, même compromise –, que la France l’est de sa démocratie sociale – même limitée, même à double tranchant.