CARTE BLANCHE #8

Aujourd’hui, j’ai 35 ans.
La première et dernière fois que j’ai écrit ici pour mon anniversaire, je fêtais mes 30 ans.
J’étais seule, loin de mes ami.e.s, de ma famille, à l’autre bout de la Terre. Je disais au-revoir à ma vingtaine en randonnant le Mont Robson au Canada. Je cherchais l’extraordinaire.
Cette année, je suis seule, près de tout le monde, chez moi. J’ai quitté mes 34 ans en me lavant les dents. J’accueille l’ordinaire.
Depuis… J’ai réparé ma première histoire d’amour en collectionnant les états et provinces nord-américaines. J’ai déménagé 3 fois. Je suis tombée amoureuse 2 fois. Je ne suis pas tombée ou un peu ou à côté des dizaines de fois. Je me suis inventée de nouvelles professions. J’ai rencontré un arc-en-ciel d’amies – Anne-So, Marion, Kaya, Lydia, Leslie pour les nommer -, j’ai consolidé des amitiés, rompu d’autres.
Depuis… J’ai fait 6 mois d’hypnothérapie, 1 an de psychothérapie, quelques passages entre les mains d’énergéticiennes et soigneuses talentueuses. J’ai passé 2 heures avec une naturopathe et 6 heures avec une diététicienne. Je me suis mise au yoga. J’ai repris la danse, la course à pied et le sport en salle. Je suis devenue végétarienne.
Depuis… J’ai redessiné les contours de mon corps et de mon esprit. J’ai pris quelques rides mais effacé quelques kilos. Je me suis coupée la tête au carré 2 fois. J’ai surmonté des pensées et pansé des blessures.
Depuis… J’ai eu des frayeurs électorales et écologiques. J’ai repris goût à l’engagement sans trop savoir par où le prendre.
Depuis…. J’ai commencé un roman que je pensais terminer en 12 mois et qui fêtera bientôt ses 5 ans. J’ai écrit un recueil de 12 nouvelles que j’ai envoyé à 12 maisons d’éditions qui m’ont toutes refusée. J’ai mis en scène une nouvelle pièce de théâtre de ma main. J’ai publié 206 articles ici ; esquissé 12 brouillons, dont 6 billets d’humeur, que je n’ai jamais terminés, que je n’ai pas osé publier. Pour l’instant.
Je me pose des milliards de questions sur moi sur ma vie sur ma quête.
Je m’interroge sur le but de mes récits. Personnels. Romancés. Catalogués.
Ca fait 13 jours que je n’ai rien écrit de neuf ici. Ca fait 27 jours que je n’ai pas raconté l’histoire de Louise, Molly, Joséphine, Oneida et les deux autres dont je ne connais pas encore le nom.
J’ai compté les jours parce que le chant du clavier sous mes mains et le bruit de mon cerveau qui invente me manquent.
J’avais donc prévu de me faire un beau cadeau d’anniversaire cette semaine : me noyer dans l’écriture. De mon roman surtout.
Mais la vie, et un peu moi aussi, en a décidé autrement.
Je vais quand même essayer de me créer des petites surprises, des bulles d’imaginaire, des parenthèses d’écriture. Et je vais accepter que mon anniversaire aura du retard cette année.
Aujourd’hui, j’ai 35 ans et le moral dans les choux. J’ai l’impression que ça me fait ça un an sur deux. Les années paires où je fête un anniversaire impair, j’ai le cœur en sursis.
Je pense à tout ce que je voudrais et que je n’ai pas. Je ressasse mes sensations d’échec. J’imprime mes manques.
Mais je ne les nomme pas, je ne les écris pas. Pas précisément. Surtout pas ici. Surtout pas à vous.
Je les enferme dans mes larmes. Je les attache à mes rêves. Je les calfeutre dans mes secrets.
Pour ne faire qu’une. Pour être le kintsugi* de ma vie.
Aujourd’hui, j’ai 35 ans et le moral dans les choux. Mais je suis sereine. Je suis toutes ces parties affamées et assouvies de moi-même. Et c’est bien. Et je vais bien.
Chaque jour, je trace cette petite lisière dorée entre mes souvenirs de bonheur et mes idées blessées, entre mes rires et mes bleus, entre mes joies et mes larmes.
Aujourd’hui, j’ai 35 ans, et par ces mots, j’entrelace à l’enluminure la pesanteur de mes pensées avec la douceur de ma réalité. Par cet élan, je pense à tout ce que je voudrais et que j’ai, je ressasse mes victoires, j’imprime mes trésors. Par cette prose, je célèbre les cœurs qui vont battre à l’unisson du mien pendant 24 heures, pour me rappeler que la vie est belle, même quand j’ai la larme à l’âme.
Qui sait, cette larme sera peut-être de joie.
* Le kintsugi est une méthode japonaise de réparation des porcelaines ou céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d’or.

Justine T. Annezo – 28 octobre 2024 – GTM+1
2 réflexions sur “Le premier jour du reste de ma vie”