Une journée particulière

De retour au Black Cat Guest Ranch pour travailler, mes heures s’occupent essentiellement à faire la vaisselle et à me préparer pour MA grande journée… On fait toujours des bilans avant les passages importants, on se questionne sur le passé, on s’interroge sur le futur, on tente de penser le présent pour réparer le passé et construire le futur. On espère toujours l’ultime transmutation avec les passages significatifs. Je ressens ainsi le besoin de m’exposer à ma propre vérité.
Par un curieux jeu de la pensée, par d’étranges réminiscences, je me souviens alors d’une période en particulier, deux ans auparavant. Je n’ai jamais été si paradoxalement forte qu’à cet instant-là, j’avais un espoir et une force vulnérable que rien ne pouvait ébranler. Je me positionnais pour moi malgré tous les avis contraires. J’avais la foi et j’avais raison. Car cette foi-là m’a envolée pour un dernier adieu. Car cette foi-là a envisagé d’autres projets, des projets qui définissent mon présent. J’admire cette confiance inébranlable, cet espoir invincible, que j’avais placés dans une entité plurielle et que je souhaite à présent placer en moi. Car je voudrais que ce rayonnement n’ait plus besoin du regard de l’autre pour être. Il me faut néanmoins accepter que cette foi n’est pas de tout repos, elle était alors à chaque heure questionnée et en danger. Aujourd’hui aussi, chaque heure pourrait révéler une autre vérité, une autre réalité. Mais la foi, elle, demeure…
Dévouée à mon introspection interstellaire, je sens paisiblement les portes de mon cœur funambule s’ouvrir à la tristesse purificatrice. Car ma sérénité est changeante, elle est parfois joyeuse, parfois triste, mais elle est là comme une fidèle compagne. J’ai toujours un peu peur de mes blessures inguérissables, j’aimerais que ma vie reflète un peu plus l’avancement de mon cœur. Et peut-être qu’elle le fait parfaitement après tout, mais que ce reflet n’est pas celui que je voudrais. Alors je fais avec elles, je tente de ne plus les convoquer cependant, pour laisser la place à mes pensées de convoquer d’autres vivants et je tente de regarder tous mes gâchis avec le sourire.
Et alors que mes pensées se préparent pour le meilleur, ayant transcendé le pire, les tempêtes de neige bruissent gracieusement, elles recréent et transmutent mes tempêtes d’Autan en l’honneur de mes trente ans. Je suis ainsi parée le jour J pour commencer ma nouvelle vie.

La journée du 28 octobre – dont les contours temporels sont floués par les décalages horaires de l’espace – est immensément riche. Je commence à avoir trente ans en France alors que le Canada n’a pas encore sonné les douze coups de mon anniversaire. Il n’est plus l’heure des bilans, je me tourne vers le futur, un futur que je regarde avec ma longue vue déformante.
Je me réveille le cœur gros et chargé de larmes pourtant. Je me réveille loin. Je me réveille à la lecture d’une missive bouleversante qui donne le ton de cette journée particulière.
Je passe de longues heures au téléphone, écoutant le cœur de chaque membre de ma famille. Chacun de mes parents me partageant qui ils étaient à trente ans. Réconfortée par le rire tendre de mes sœurs et frère. Je passe de courtes minutes sur mon écran, ponctuée de pensées multiples de mes amis du monde entier, mises en chanson, en mots, en vidéos ou en lamas. Je m’ouvre à la réalité présente, reconnaissante des bienveillances simples de ceux qui m’entourent physiquement. Je pleure des dégringolades de bonheurs salés, émue de ces attentions si belles, transcendée par tout cet amour.

Je suis à l’autre bout du monde, loin de tous et de chacun, près de leurs cœurs et leurs rires. Tous me manquent cruellement, mais, regardant les paysages bleu glacés du Mont Robson où je pars randonner, je ne suis plus seule mais peuplée de leur présence. Joyeusement offerte au soleil bleu, je mets toute la beauté de l’amour reçu dans cette courte marche gelée. Où le vert de la mousse fait du bien à regarder après tant de neige. Où le torrent remonte les roches de sa couleur si singulière jusqu’au premier lac bleu, notre point d’arrivée, dont la vue m’enchante au-delà des mots. Je ne saurais décrire pourquoi cette simple promenade m’émerveille autant, pourquoi elle me comble tant de joie. Bien plus que le lac Louise qui fut pourtant magnifique. Peut-être, parce qu’aujourd’hui, cette journée, ces reliefs, n’appartiennent qu’à moi, remplis de mon anniversaire. Ce n’est pas grandiloquent, ni brillant ; le paysage est d’une beauté simple qui n’émeut que moi. Et soudain, la distance qui me sépare de tous ceux que j’aime a du sens ; soudain, je sais que je suis à la bonne place dans le monde. Épanouie. Comblée. C’est alors la meilleure façon de fêter mes trente années sur cette Terre.
Et il y a ce moment étincelant, ce moment magique, où la conversation d’Anja vers moi, de moi vers Anja, nous interroge sur quelle princesse de Disney nous pourrions être, nous conduisant à la conclusion hilarante, unanime et synchronisée que je serais Olaf, le bonhomme de neige de La Reine des Neiges, et qu’elle serait Elsa. C’est rien, c’est une anecdote infime, mais ça nous tient un bon quart d’heure de rire fou, mais ça lumine ma journée indiciblement.

Puis, l’heure de rentrer vient à sonner, en retard sur notre programme bien sûr, même si le Mont Robson nous donne l’illusion d’avoir gagné une heure*. Nous sommes obligées d’aller plus loin pour éviter la panne d’essence, faire le plein est une épopée en soit : impossible de trouver la borne de paiement, impossible de remplir le réservoir, etc, etc… Deux vraies godiches en goguette secourues par le routard, le vrai de vrai, toujours prêt à sauver des demoiselles en détresse. Nous repassons le Mont Robson qui resplendit plus éclatant dans le bleu du ciel qui fronce. Nous faisons un arrêt Liquor Store, où nous apparaissons complètement grises avant même d’avoir bu la moindre goutte d’alcool. Nos boucs familiers sur le chemin de Jasper à Hinton sont rentrés se coucher ; ils étaient là au matin, fidèles au rendez-vous, pour toujours souvenir d’Anja sur le siège passager.
Et nous atteignons le Black Cat Guest Ranch, mon foyer pour une dernière nuit, où nous passons une soirée de cinéma improvisé avec Amber et Perry : Un jour sans fin, pop corn et bière. Parfait dénouement de cette parfaite journée.

Alors que 23h59 va bientôt laisser la place à un autre anniversaire, j’arrive à une conclusion transmutable et troublante. Je me suis montrée si ingrate face à la vie, consciemment ou inconsciemment coincée dans les blessures du passé, de courte ou longue durée. Parce qu’une minuscule petite chose me manquait, parce que je laissais des choses écrites dans mon enfance décider pour moi, je ne savais reconnaître l’ampleur de ce que je possédais au présent. Je n’ai pas su reconnaître l’amour que ma famille me donnait parce que ça ne répondait pas toujours aux critères que j’imposais. Et j’ai appris à voir tout cela ces dernières années. J’ai pardonné le passé. Cependant, je n’arrivais pas complètement à me laisser aller, je n’avais pas totalement confiance, supposant que je serais déçue et blessée un jour prochain ; quelque chose d’invisible me retenait. J’étais donc dans le besoin urgent de trouver une compensation, un être de soutien.
Mais pour cet anniversaire, je suis traversée par une lumière si pure, je me sens transcendée par la grâce de l’amour de mon clan. Je suis reconnaissante d’être entourée par une famille si unique, imparfaite et bordélique, blessée et fragmentée, triste et lumineuse, bienveillante et « supportante », magique et équilibrée. Ma famille est un chef d’oeuvre et un projet en maturation. Ma famille est ma plus belle victoire, ma plus grande chance. J’étais aveuglée par les peines passées, je ne savais pas reconnaître que j’avais tout l’amour dont j’avais besoin, plus que je ne pourrais nommer. Aujourd’hui, je prends la mesure de combien tous m’ont toujours soutenu dans tout ce que j’étais, dans tout ce que j’entreprenais. Ils ont rendu ma vie tellement plus facile, et dieu sait que j’ai l’art de la compliquer !
Je change ainsi mon regard d’un millimètre sur mon passé, je change ainsi le cours de mon futur. Aujourd’hui, je replace mes fondements là où ils doivent être, dans mes racines, afin de ne plus chercher un amour de secours ; et je suis parée pour commencer ma nouvelle vie. Au présent de mon futur.

Mont Robson

* Mont Robson en Colombie Britannique et donc sur un autre fuseau horaire par rapport au Black Cat Guest Ranch.

Justine T.Annezo – du 27 octobre à 15h au 28 octobre à 23h59, Parc provincial du Mont Robson (BC) – entre GMT -6 et -7


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