Transcanadienne : H2 Ôde

Alors que mes bougies viennent de souffler une nouvelle décennie, mon cœur trentenaire prend le chemin de son destin, mon âme vagabonde quitte à regret le foyer réconfortant du Black Cat Guest Ranch; j’acte un nouveau départ plus large que celui de l’instant. Je me jette lentement sur les routes pendant une semaine pour rejoindre la douceur de l’île de Vancouver, à moitié pécipitée car en retard sur mon programme, comme les marchands de la baie d’Hudson, l’une des grandes institutions canadiennes. A l’époque, il y a fort fort longtemps, quand les marchands parcouraient le pays pour vendre leurs fourrures et autres biens, ils ne partaient pas avant le milieu de l’après-midi, repoussant au maximum le début de leur longue absence. Le premier soir, ils installaient leur campement à 4 miles de leur lieu de vie afin de pouvoir faire un dernier voyage vers la ville et récupérer tout ce qu’ils avaient oublié lors de leur premier départ. C’était un retard organisé, le mien l’est un peu moins.
Mais parce que je suis un peu précipitée, je n’ai pas le temps d’être triste, j’échappe à l’habituel creux dans l’estomac du départ. Ce n’est que plus tard, quand je rencontre les chèvres de montagne à notre lieu de rendez-vous habituel sur le goudron glacé, que mon vague à l’âme se manifeste véritablement, qu’il me berce comme une vieille connaissance. Définie par cet état passager et par le froid glacé, je n’ai pas le désir de découvrir Maligne Canyon qui s’élance trop loin pour mes pieds paresseux. A la place, je trace le chemin déjà tant de fois parcouru, époustouflée des paysages métamorphosés depuis mon dernier regard. Je tente des détours, je longe la route 93A pour apercevoir le Mont Edith Cavell mais l’hiver précoce est déjà là, transformant les possibles des parcs nationaux, m’obligeant à un demi-tour involontaire. Je prends tout de même l’avantage de cette route secondaire pour furtivement regarder le courant de la rivière Athabasca lutter contre la glace. Elle résiste, continue son mouvement infaillible, à présent charriant des morceaux de neige et de glace, pour ne pas connaître le même sort funeste que les lacs alentours. Elle s’avoue vaincue par endroit cependant. Comme plus tôt, au-dessus du pont de la route Maligne, car le niveau de l’eau était trop bas pour s’élancer et le mouvement qui courrait immobile auprès de Brûlé s’était arrêté pour l’hiver magique et blanc là-bas.

Je rejoins donc la route habituelle. L’eau n’est pas la seule à ralentir, le panorama tout entier se fige dans la beauté glacée de l’hiver. Je fais une halte conseillée sur le sentier de Beauty Creek pour suivre le mouvement inversé et à moitié figé des cascades Stanley. Je ne sais si cette ribambelle possède le même charme en été mais elle est d’une beauté hypnotique en ces premiers jours d’hiver. Alors que la neige se parsème par endroit. Que l’eau se fait plus opaque dans la glace. Qu’il ne neige pas vraiment mais que les fins flocons échappés des arbres ensoleillées brillent dans la lumière comme des paillettes d’espoir. Je remonte chaque courant, chaque chute d’eau, métaphysiquement sur la glace, puisant cette force qui est aussi la mienne et la célébrant.
L’eau est une force insoluble. Indivisible. Absolue. Elle creuse des canyons dans la roche, profonds jusqu’au cœur de la terre. Elle trace des vallées entre les montagnes, longues jusqu’au bord du monde. L’eau est une force incontrôlée qui nous submerge et nous conduit. Même le froid ne peut totalement l’asservir. Indomptée. Un lac ne gèlera qu’à la surface ; ses tréfonds invisibles et alors inaccessibles, recèleront toujours une vie secrète et immortelle. Les cascades gèleront par endroit ; un torrent furieux continuera à bouillonner sous les stalactites, à danser sous ses larmes gelées. L’eau est une et indivisible ; ainsi si partie résiste, c’est tout le torrent qui affirme sa puissance. L’eau c’est là d’où je viens, c’est là d’où nous venons tous. L’eau est une force invincible, tourmentée, douce. Magique. Elle est ma fascination pour l’Ouest, l’appel que je sens toujours de ce côté-là du monde, elle m’en donne la force et dirige ma voilure audacieuse.
C’est pourquoi je modifie l’envie de mon dernier paysage où pousser mon dernier soupir. Si je devais choisir entre la montagne, la forêt et l’eau, si je n’avais pas le choix, ce serait l’eau sans hésiter. La mer, un lac, un océan, qu’importe. L’eau dans toutes ses méandres et ses pacifications.

Cette promenade est si belle, si précieuse, que mon esprit dérive vers certaines conclusions hâtives et naïves. Il est un état de grâce que l’on connaît quand on est amoureux, c’est profond, c’est magique, c’est intense, c’est fugace ; un état de grâce dont j’avais peur de ne plus connaître la sublimation de l’être. Pourtant, aujourd’hui, je suis transfusée par des sublimations autrement plus transmutées et immortelles. L’état de grâce que m’apportent mes vagabondages est éternel, quotidien, répété et serein. Il est indépendant. Mes sensations intenses ne proviennent non plus de l’extérieur mais de moi ; elles sont autonomes, elles interagissent avec l’endroit, avec le jour, mais ne s’en sentent plus tributaires. Et il m’aura fallu passer par tant d’endroits pour comprendre cela. Après mon coup de foudre pour l’Irlande, je tentais toujours inlassablement de la reconvoquer pensant que le lieu importait, ne comprenant pas qu’il n’était qu’une donnée de l’alchimie, qu’aucun lieu ne pourrait guérir ce qui déraillait à l’intérieur de moi si j’en faisais mon unique médicament.
Après cet instant de merveilles magnifiques, je finis mon chemin du jour sans presque aucun arrêt. Juste le temps de constater qu’une cascade a été totalement vaincue par le gel quand elle se luminait de ses stalactites la semaine dernière. Juste le temps d’être subjuguée par le lac vert totalement gelé aujourd’hui. Puis, après un trajet qui se fatigue, j’arrive à Banff dont les montagnes neigeuses rosissent dans le soleil couchant.

Lac Minnewanka

Je me réveille à 7h comme une horloge suisse. Je termine quelques écrits et je pars dans le vent glacé du matin, sans savoir vraiment à quoi va ressembler ma journée. Je souhaite découvrir de nouvelles perspectives rocheuses au cœur desquelles je déambule. Elles seront absolues. Mémorables. Solitaires. Envoûtantes. Figées.
Je suis encore un peu les pas de mon amie Caroline, regardant d’en bas les chutes d’eau de Bow et d’en haut ces étranges maisons de fées fabriqués par les ères glaciaires, à qui l’on a donné ce nom tout aussi étrange : Hoodos. Mais ça n’est pas suffisant pour me dégourdir les yeux, alors je poursuis jusqu’au Lac Minnewanka pour traverser Stewart Canyon. Je longe les rives du lac, subjuguée par le grand soleil du matin dans les montagnes si plurielles qui l’encadrent. Je marche entre les arbres, écoutant le lac se glacer. Car le gel de l’eau fait un bruit particulier, surtout lorsque l’onde immobile continue à se cogner au film de la glace. J’aborde finalement le canyon qui fait son eau rebelle et toujours en mouvement au fur et à mesure qu’elle remonte vers la terre. Je marche et rêve de mon demain qui dessine de nouveaux contours, peut-être canadiens.

Hockey sur lac

Un sandwich au thon glacé en bouche, je prends à l’envers la route que j’aurais du prendre à l’aller pour pleinement profiter du panorama. Je fais une dernière halte à Banff pour quelques emplettes et avoir l’impression de vraiment être passée par là. Puis, longeant la route vermilion du lac glacé sur lequel des gens patinent déjà même quand le gel n’a pas encore pris à quelques centaines mètres, j’enfourche la promenade de la vallée Bow afin de rejoindre Johnson Canyon où m’attend une magie similaire aux multiples chutes d’eau de Beauty Creek, tant le courant se glace magnifiquement. Le sentier qui ressemble plus à une autoroute, manque néanmoins de l’authenticité de la veille et du matin.

Canyon Johnson

Un autre canyon m’attend dans cette journée déjà tardive, après la frontière de la Colombie Britannique, dans le parc de Kootenay. Éblouie par la forme si singulière du chateau de la montagne qui me longe, par sa roche rosissante dans le soleil derrière les montagnes, je m’élance donc vers la crevée entre deux autres montagnes de soleil sur le pont de l’autoroute. Mais Canyon Marble n’est pas ouvert ni aucune ballade sur le bas côté… Certains panneaux promettent des restaurations pour la fin d’année… 2017 ! mais d’autres panneaux « Interdit au public » viennent les contredire. Il y a comme un léger retard, je dirais.
C’est déjà la fermeture de saison par ici, les Chinois – seuls rescapés touristiques de l’hiver – n’ont que de faire de Kootenay.

Castle Mountain

Je traverse, un décalage horaire de moins à mon cadrant, la lumière si particulière de ces montagnes dans le soleil du soir. Elles ont un côté plus rustique, plus indompté parce que désertées. Je fais halte au seul parking ouvert, celui de Dog Lake ; je pourrais dormir ici mais je ne le veux pas, un mauvais presentiment m’en dissuade. Je suis ainsi le dernier mouvement du soleil, surprends parfois des flamboyances de fushia, quand ce n’est pas le clair de lune. Et j’arrive aux sources chaudes de Radium, fermées jusqu’au 23 novembre évidemment ! Décidément, ce n’est pas ma journée !
Le jour s’achève en haut de la crête du village, où les ombres des montagnes s’ocrent si joliment, éclairée par le croissant de lune si fin et si brillant, dans le ciel rose, puis le ciel bleuté, qui se tient juste au-dessus de la ligne assombrie et inégale de l’horizon.

Justine T.Annezo – 29-30 Oct. 2019, Parc national de Banff et Jasper (AB) – GMT -6 

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