BILLET D’HUMEUR #18

Aujourd’hui, j’ai entendu les oies sauvages et j’ai été transpercée par une fulgurance de joie aussi profonde que fugace. Comme toute fulgurance se doit de l’être !
Qui aurait pu prédire qu’une chanson qui se fait appeler Le chasseur puisse me procurer une sensation aussi puissante ?
C’est parce que la chanson n’était qu’un prétexte. La vraie raison de ma joie résidait, intangible et inexplicable, ailleurs. Dans l’instant que j’étais en train de vivre. L’instant présent que je vivais pleinement au présent (ce qui, malheureusement, mériterait d’être plus souvent le cas).
Je rentrais de Limoges dans un camion que je conduisais et qui contenait le décor du spectacle que j’ai écrit et mis en scène il y a 12 ans, avec une partie de l’équipe artistique qui le fait vivre et partage ma vie depuis presque autant de temps. L’humeur était tantôt joyeuse, tantôt profonde, tantôt exaltante, tantôt silencieuse. L’harmonie simple née de la réunion de personnes qui travaillent et se côtoient depuis plusieurs années.
C’était notre dernière représentation de la saison. L’heure n’était pas encore aux bilans, l’heure était à l’instant.
Je ne saurais dire combien de temps cette brûlure de bonheur m’a étreint le cœur… Est-ce que cela s’est compté en secondes ou en minutes ? Je ne savais même pas alors que j’allais la mettre en mots. Je me suis juste dit : « c’est aussi simple que ça ? » Un camion, une belle route de France, une journée caniculaire, une clim’ à fond malgré la culpabilité, un copilote qui chante à tue-tête, des voix qui tentent de converser à l’arrière, se livrant, se délivrant, à petits mots et grands sentiments.
C’est aussi simple que ça ? Quelques secondes volatiles qui remplissent l’âme, les souvenirs et les yeux, suffisent-elles à faire le bonheur ?
Ou bien est-ce parce que ces quelques secondes volatiles contiennent justement la superposition de tout le reste ?
La superposition des 24 heures exactement depuis le départ du camion de Toulouse le jeudi, au départ du camion de Limoges le vendredi ; pleines des rencontres, des promesses, des résistances, des poésies qui font le théâtre.
La superposition des 17 dernières années depuis le Jour 1 où je suis devenue professionnelle du théâtre, constituées de moments similaires à celui-ci, emplis du plaisir de travailler, résister, œuvrer ensemble, à notre petite échelle pour ce qui nous semble juste ; mais aussi de tous les autres moments beaucoup moins fun, tiraillés de doute, de profondes remises en question, de violentes amputations, d’arrêts sur image, de séparations forcées…
La superposition des 30 ans à venir, aspirant aux possibles futurs que je suis en train de m’autoriser malgré les champs d’action artistiques qui se rétrécissent. Je recommence à rêver des rêves de théâtre abandonnés, je reconnais ma vocation, j’embrasse ma passion : je veux continuer à créer à tout prix pour qu’il ne nous en coûte pas justement notre liberté.
Et si on avait dit à la Justine d’il y a 6 ans qui venait de jouer à Limoges sa DERNIERE représentation de théâtre de TOUTE SA VIE, qu’elle reprendrait cette même autoroute depuis Limoges où son même spectacle aurait joué sa 120ème représentation (à 5 près), elle n’y aurait pas cru. Et si on lui avait dit que, sur ce même chemin de retour depuis Limoges, elle serait prise du sentiment intense et fugace de plénitude d’être à sa juste place, encore moins !
Avec le recul, je me demande si ce n’est pas, peut-être, le goût de la réconciliation qui brillait si fort dans ces quelques secondes volatiles… ?
Après une rupture obligée et précipitée, mais surtout inachevée avec le théâtre – j’ai dit « c’est fini entre nous » mais, accro et négociatrice, je continuais à flirter comme avec mon premier amour quitte à ce qu’on repasse parfois la nuit ensemble sans que « ça ne veuille rien dire » -, et les différentes phases du deuil – le choc, le déni, la colère, la dépression, la résignation, l’acceptation et finalement la reconstruction -, l’heure de la réconciliation a-t-elle enfin sonné ? La vraie celle-ci, incarnée et embrassée !
Et définitivement, après une rupture obligée et précipitée, mais surtout inachevée avec le théâtre, et les différentes phases du deuil, c’est aussi simple que ça, le bonheur. Quelques secondes volatiles de joie intense et fugace avec un copilote qui chante à tue-tête les oies sauvages, des voix qui tentent de converser à l’arrière, se livrant et se délivrant. Quelques secondes volatiles qui contiennent aussi et surtout la superposition du passé, du présent et du futur.
Et cela mérite d’être trésorisé noir sur blanc pour les jours de pluie seule dans une voiture sur l’autoroute avec un autoradio en panne.
Justine T.Annezo – 19 juin 2025 – GTM+2