BILLET D’HUMEUR #23

Il existe un concept japonais appelé le « Coeur Kintsugi ». Lorsque quelqu’un te brise le cœur, l’univers ne t’envoie pas quelqu’un d’autre pour le réparer. Il te renvoie la même personne – mais seulement après que tu aies réparé les fêlures avec de l’or. La première fois que cette personne te quitte, cela te fait voler en éclat. Tu ne comprends pas pourquoi elle ne pouvait pas rester. Tu apprends donc à guérir seul, seule. Avec le temps. Dans le pardon. Et petit à petit, ses morceaux brisés deviennent les plus beaux morceaux de toi. Et un jour, cette personne revient. Non pas parce que tu en as besoin. Mais parce que vous êtes tous les deux prêts, prêtes. Et si cette personne ne revient pas ? La dorure n’était jamais pour elle de toute façon. Ca a toujours été pour toi.
Je viens de découvrir de nouvelles théories sur l’amour. Des théories de grand retour ou de grand départ. Qui me plaisent plus ou moins. Mais là n’est pas le sujet. Enfin si un peu. Parce qu’il y en a une que j’aime bien. Celle du cœur Kintsugi…
Naturellement, quand je suis malheureuse, je me punis. Je ne sais pas si tout le monde fait ça. Mais moi je me dis que puisque je ne suis même pas foutue d’être heureuse, ben je mérite pas la douceur, la beauté, la bienveillance. Ca, c’est la faute à Voltaire et son vieux mantra « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé » (ou selon la version originale envoyée à l’abbé Trublet : « Je me suis mis à être un peu gai, parce qu’on m’a dit que cela est bon pour la santé »). Voilà ! Être heureux, heureuse, c’est une décision ! Et puisque je suis pas foutue de décider d’être heureuse, je me punis.
Un jour néanmoins, j’ai lu les mots d’un autre philosophe qui m’a rassurée en me disant qu’il était un peu dégueulasse, ce vieux Voltaire, à nous culpabiliser quand on décide de pas être heureux, heureuse. Je ne me souviens plus de ses mots exacts, ça m’a juste fait du bien que quelqu’un les écrivent. Le bonheur c’est pas si simple que ça, en fait. Et puis, surtout, c’est pas forcément un état permanent. Bref, mon ami Charles Pépin est passé par là et ça m’a un peu réconfortée.
Bon, c’était il y a deux ans et je ne le mets en application que maintenant. Mais je suis longue à la détente, c’est bien connu !
Il y a trois semaines quand j’ai bien reçu l’accusé de réception de mon cœur en mille morceaux, j’ai tout de suite vu l’abysse s’ouvrir sous mes pieds et, honnêtement, j’ai un petit peu dérapé. MAIS ! Je me suis arrêtée à temps… Est-ce que j’avais vraiment envie de passer par la phase autodestruction mode phénix-qui-renait-de-ses-cendres activé ? Est-ce que j’avais vraiment besoin de cette descente dans les couches les plus sombres de mon âme pour en ressortir plus forte ?
Et puis surtout, avais-je vraiment l’énergie pour tout ça alors que je suis déjà passée par les flammes de l’enfer à Noël afin de terrasser le dragon ?
Je ne vais pas mentir en disant que la réponse s’est imposée comme une évidence. Mais j’ai pris l’interstice du doute et j’en ai profité pour m’offrir d’autres options.
Parce que le problème quand tu sombres dans les profondeurs, c’est que tu vois tout en noir, et je n’avais pas envie de jouer à ça avec les souvenirs de ces derniers mois, que j’ai récoltés patiemment et précieusement pour œuvrer à ma réconciliation.
J’ai donc pris une résolution. Pour honorer cette belle mémoire. Une résolution qui. Sans le savoir. S’inspire de la légende japonaise du cœur Kintsugi. Je me suis promis de me nourrir uniquement de beauté pour surmonter ma tristesse. Ecouter ou lire de la poésie. Aller au théâtre ou au cinéma. Admirer de beaux tableaux. Faire de belles ballades. Ecouter de la belle musique. Je me suis promis de faire que des trucs beaux. Pour verser toutes les larmes de mon cœur en miettes dans l’amour.
Et finalement, aller me nourrir de beauté, c’est un peu comme raccommoder mon cœur avec du fil doré. C’est glisser entre les fêlures de la pâte d’or. C’est m’éviter de devenir le fantôme de ma propre vie en allant hanter les musées, les théâtres, les trésors de la nature. Parce que tout ce que j’ai vécu ces derniers mois est beau. Et après avoir consacré ces dernières semaines à guérir les recoins de mon âme. Je n’ai pas envie que ça sombre dans l’oubli. Je n’ai pas envie que ce soit avalé par l’abysse de ma noirceur.
Alors voilà, je suis un peu contente de moi. Parce que même si je connaissais pas la théorie du cœur Kintsugi (tout en connaissant l’art Kintsugi), j’ai spontanément opté pour ma part de douceur et de réparation.
Il y a des ratés bien sûr. Des spectacles de danse un peu nuls qui laissent tout l’espace à la pensée. (Mais le verre de vin blanc sec avec son frère après le spectacle ça fait aussi toute la différence.) Des films allemands qui sont Prix du Jury à Cannes mais qui parlent surtout de suicides chez les enfants et d’inceste. (Pour la beauté de la vie on repassera.)
Et de savoir ça. D’avoir un joli garde-fou, une tendre ligne de survie. Pour mettre un jour après l’autre. Ca fait toute la différence. Ca parsème de paillettes le chemin de la réparation. Ca laisse entrer la lumière dans l’abysse. Ca fait durer l’amour même quand le mot fin a été apposé.
Justine T.Annezo – 18 février 2026 – GTM+1