Epilogue

Je parie sur ma chance dès demain pourtant, je bicycle la route panoramique de Slea Head dans le soleil et en rond sur moi-même. Je contemple alors l’océan, les roches érodées, les montagnes joueuses, je compte les quarante nuances de vert de l’Irlande, laisse libre court à ma pensée. C’est fou à quel point le brouillard, qu’il soit intérieur ou sur la Terre, peut dérober ce qui était en fait à portée de pieds, à hauteur du regard. Je repasse à vélo par tous les endroits traversés à la marche et j’aurais pu être dans un tout autre endroit que ça ne m’aurait pas surprise.
Soudain, je ne suis plus seule au monde, toute l’Irlande, tous les océans de la Terre, sont là pour me tenir compagnie, pour raconter des chansons à mon oreille curieuse et protéger mes errances. J’aperçois enfin le Ring of Kerry de l’autre côté, les Blasket Islands percées de soleil et de pluie fluorescente. Je roule le vent dans les cheveux, le sel de la mer dans la bouche, le souffle coupé à chaque nouveau coteau. Mes yeux sont pleins des trésors luminescents de la Péninsule dont je ne peux presque rien écrire à part que c’est beau à en pleurer, à en fou rire. A chaque fois que je pense avoir atteint l’apogée de ce petit nez de terre, le paysage suivant vient à me contredire par son immensité verte et houleuse, par sa magnificence grandiose. Le brouillard était là hier, frustrant et pourtant beau, afin de m’obliger à revenir plus loin, plus près. Pour mieux apprécier ce que j’ai failli manquer.

Cette journée de soleil d’hiver marque un tournant dans ce voyage décousu. L’évènement de Killarney, le limogage pas bien compris, m’ont interrogé sur la place de l’Irlande dans ma vie. S’applique-t-elle à me dire qu’elle n’est plus ma transmutation de l’alchimiste ? Qu’il me faut aller ailleurs pour me transformer ? Et qu’en est-il de ce projet d’écriture sur son histoire qui s’attarde toujours, suspendu, dans mon cœur d’artiste ? Appartiennent-ils tous deux au passé ? Peut-être que, si j’ai passionnément aimé l’Irlande, il est temps de la laisser aujourd’hui s’en aller ; si elle m’a rendue heureuse un jour, elle n’est peut-être pas ce qui me rend heureuse au présent.
Et en ce jour éclatant, je réfute toutes mes théories douteuses, sûre que je m’éterniserai ici aussi longtemps que je le pourrais afin d’aller même où je ne savais pas avoir envie d’aller.

Avant de partir, Dingle me fait le dernier cadeau d’une très belle et troublante rencontre : un couple international – lui est canadien, elle est australienne -, un peu plus jeunes que moi, ils sont comme en pèlerinage sur la Terre de leur rencontre qui a eu lieu pendant l’été 2016…. Il semblerait que cette Irlande estivale ait recelé des trésors de miracles !
Plus nous nous découvrons, plus nous reconnaissons nos points de ressemblance, nos concordances des temps, nos rencontres manquées par le passé. A partir de là, nous passons la soirée ensemble au pub, puis nos âmes voyageuses se tiennent compagnie un peu plus longtemps.
Nous longeons les côtes du Kerry embrumé en partageant les histoires de nos vies parallèles. Nous prenons le Parc National à revers et j’admire enfin toutes les vallées noires et jaunes, tous les monts qui creusent des lacs aux entrailles de la Terre. Les montagnes se révèlent les unes après les autres, mauves de l’hiver, au bord de l’Atlantique aveugle. Je profite même de la vue accordée aux dames de compagnie de la Reine Victoria, sur l’autre versant de Dunloe.
Je ne sais pas tout à fait quel message l’Irlande a voulu me faire passer en déposant ce couple de voyageurs sur ma route mais ils me font du bien, remplis d’amour et d’étoiles dans les yeux, jusqu’à ce que nos chemins reprennent leurs trajectoires parallèles.

Je les laisse continuer leur commémoration et rejoins Galway, comme à chaque fois lieu de repos entre deux aventures de fin du monde. Je passe des journées paresseuses à découper ma pensée et prendre un courant d’air glacial sur la baie de Galway. Je passe des soirées noires de mille et une histoires, livrée à la chaleur musicale du Tig Coili où les pintes des Irlandais se succèdent faisant d’eux des disséqueurs de langages ou des amoureux grossiers et éméchés, heureusement sauvée par des Allemands rustres et bruyants. Je ne sais pas où je serai demain, je ne sais pas si je rentrerai en France plus tôt que je ne l’avais prévu ou si je profiterai de cette possibilité d’inconnu absolu du jour sur le lendemain jusqu’à la fin. Demain, je ne sais. Demain, je verrai bien.

Je me trouve alors où je ne savais pas que j’irais. Je prends un volant de la mauvaise main et de l’autre côté de la route, accompagnée d’une nouvelle âme errante, pareille à la mienne, et je pars plus au Nord, pilote adroite de notre road-trip à gauche. Nous faisons une première halte par Cong où les eaux tortueuses matérialisent la jonction entre le Connemara et le Mayo, ce petit village abrité par le vert irréel de la forêt voisine a accueilli John Wayne et Maureen O’Hara pas si tranquilles que ça dans les années 1950*.
Puis, parsemée de pluie, je remets mes pieds sur les pédales inversées afin de traverser les Ox Mountains, si belles, brûlées de la bruyère, mouillées de la tourbe, ouvrant la porte de Sligo. Elles abritent le petit enfant de Ben Bulben, tout seul et vert, si loin de son grand-père. Timide des nuées, le soleil se feint d’une éclaircie pour nous éblouir des eaux de Louch Easky. Le trajet s’achève trop tôt avec l’étoile de jour qui se couche sur la baie de Strandhill, dissimulé dans les nuages avant d’atteindre l’horizon et perler de rosée Ben Bulben au loin, aussi majestueux et éblouissant qu’à mon premier regard.
Finalement à Sligo, assise sur le plancher de la même chambre dans laquelle mon cœur fatigué a sangloté un départ infini d’un autre été et s’est finalement promis d’être fou, j’écris deux ans et six mois plus tard, avec joie ma journée, avec amour mon souvenir. Le blanc vieilli du mur me regarde avec douceur, empreinté de mes sanglots adossés.

Knocknarea Mountain

Le froid de la nuit entrecoupe mon sommeil et me fabrique un matin incertain. Je reprends néanmoins le volant de la bonne main pour traverser la campagne du comté de Sligo dans le soleil brillant. Parcourant ses chemins tortueux, nous atteignons déjà Knocknarea Mountain, la fameuse, marquée de ma mythologie intime et sur laquelle mes hommages à Maeve et mon passé guettent mon arrivée suspendue. Le tableau de mon dimanche de ciel bleu est toujours vivace dans mon regard, la plage moutonnée, le morceau d’herbe moussue où je me suis assise pour manger ma pomme et faire ma promesse à Seattle. Ça irradie toujours dans mon cœur du bonheur d’avoir existé. Toutes mes pierres sont alignées, mon cœur aussi, le vent souffle mes libertés. Je ne sais pas vraiment ce que je sens, je suis et je ne pense pas. Ainsi, j’échelonne les cercles magiques qui conduisent à Maeve, en pleine conscience de mon présent, en gratitude heureuse de mon passé et en confiance sereine de mon futur. Puis, le soleil resplendissant se charge de pluie et d’arc en ciel sur l’océan pour déverser finalement ses lourdes gouttes éparses, colorant d’un nouveau filtre le tableau vert et montagneux qui s’offre à ma descente.
Nous longeons alors l’océan sous un océan de gris. Pas d’arrêt sauf auprès du château abandonné d’Easky, sur lequel se fracassent presque les vagues vagabondes. Pas d’arrêt jusqu’à retraverser la frontière de Sligo vers le Mayo et longer les rives du Lough Conn, contemplées par le mont Nephin chapeauté de neige à 4°C. Les abords sont pourpres jaunes, l’eau transparaît entre le gris et le noir, le vert de roche perdure malgré l’hiver, malgré le froid qui se fait glaçant. Tout mon corps grelotte et préfère la chaleur rassurante de la petite automobile rouge.

Mayo

Le chemin continue sa route dans les landes rougies et désolées du Mayo. Désert de rivière noire qui me fait parfois penser au Donegal quand les monts nous cernent de leurs pieds arrondis, au Connemara quand les plaines s’étendent à perte de vue. Et pourtant, nous ne sommes pas encore dans la partie la plus meurtrie du Mayo, là où des enceintes effondrées de pierres rappellent les expulsions de la Famine, les vies disparues du mildiou : c’est de Bangor à Mallarany où la tourbe se noie dans l’océan en forme de loch, intrinsèquement marqués par les fantômes de la Grande Famine, que le Parc National s’étire pour oublier le désert de la mort. Les villages abandonnés bordent encore les routes, tombeaux des affamés, exils des morts-vivants. La majorité des ruines est maintenant détruite, cependant, les landes vides et brûlées parlent d’une civilisation totalement disparue mais jamais oubliée.
Il est finalement temps de suivre la course du soleil et de rejoindre Achill Island qui se couche, teinté du rose de lune qui se lève. Les nuages font des batailles d’arc-en-ciel, se perdent dans les basses montagnes derniers remparts à l’océan et nous délivrent des trésors de lumières pour faire rêver nos mains gelées. Le ciel se fait mi-chien mi-loup et adoucit mes derniers coups de volant vers la chaleur tourbeuse de la cuisine de notre auberge. Chaque cellule se réchauffe petit à petit pendant que le vent fait bouger le paysage nocturne dans l’immense fenêtre à mes côtés. Et mon être se fait somnolent. Et pourtant mes mots veulent encore témoigner des milles vies de la journée.
Mon âme commence néanmoins à s’interroger sur le demain d’après-demain. Elle se demande si j’écrirai, mais écrire quoi ? Elle se demande si je voyagerai, mais voyager où ? Pour l’heure, mon âme a les yeux lourds de tant de paysages traversés et va rejoindre le pub des habitués pour refaire l’Histoire de leur Irlande à leurs côtés.

Achill Island