Epilogue

Nous partons à l’aurore d’un nouveau matin de janvier afin de dire au-revoir prématuré à Achill Island avorté, de la meilleure façon que nous puissions : au sommet du Minaùn, contemplant le reste du monde dans la buée de nos corps frissonnants, les pieds à la surface des tourbières gelées. Toutes les montagnes immobiles et froides nous regardent de loin alors que le bruit de l’océan reste muet. Il me faut partir sans avoir posé mes pieds sur chaque centimètre carré de la presqu’île. Il me faut bien partir car plus de souvenirs m’attendent.
La route défile de Westport à Croagh Patrick, le long de la côte jusqu’à Louisburg, dans le bruit bavardant de la parole infatigable. Le ciel est si lourd, une fine pellicule grise couvre le soleil de son manteau froid. Les montagnes ont toutes mis leur chapeau pointu de neige tant l’air est hostile, tant le ciel est blanc, surtout Patrick qui les domine toutes. Nous traversons de nouvelles chaînes rougies de la vallée de la Famine ; le Mayo, entre tous, est le comté d’où la faim s’est exilée, d’où elle s’est atrophiée dans le corps de tous les squelettes agonisant. Soudain, An Gorta Mor est l’unique histoire que me racontent ces terres vierges que nous parcourons, la tragédie des souvenirs finit d’allumer ma mélancolie, au préalable éveillée par les panoramas dramatiques.
Nous passons la frontière du comté de Galway, nous retournons en monde connu pour moi. Et mon âme se fait lasse, je suis silencieuse, mélancoliquement observatrice de ce paysage trop regardé. J’ai perdu un peu de mon état présent au fil des jours, marquée à jamais du passé. La route continue et le Connemara se colore du même rose poudré de crépuscule que le Gap of Dunloe en plein après-midi. Mon émerveillement ressuscite, ma parole se fait plus bruyante.
Ainsi s’achèvent trois jours à arpenter les routes du Connacht sur quatre roues, d’un loch à un autre, d’un paysage au suivant, à regarder le monde sans arrière-pensée comme une alternative de vie, à conduire sans fin vers les endroits inexplorés pour le loisir de la ballade, sans attente ni agenda.

Il me faut alors urgemment savoir ce que je voudrais pour dans une minute, savoir ce qui me meut à l’instant. J’ai envie de retrouver un endroit du bout du monde, solitaire et en état contemplatif, afin de pouvoir rêver à mon présent.
La réponse pour mon demain se présente véridique et intrinsèque ; je sais où mon cœur veut aller en Irlande : retour à l’origine, de l’autre côté de l’origine, dans le Donegal. Je me dirige vers la tête la plus au nord de l’île pour voir la lune rougir de sang et éventuellement deviner les aurores boréales du Sud. Il m’a suffi d’entrecroiser mes pensées pour comprendre que c’était vers le Donegal que tout mon être se tendait. Ainsi, un nouveau chemin que j’ai déjà emprunté tant de fois se déploie sous mes pas, prêt à me mener vers de nouveaux endroits pour retrouver la solitude de mon être.
Emmitouflée de mes nouvelles chaussettes en laine du Connemara dans mon bus à rallonge, je parcours une nouvelle fois le Mayo, mais un autre Mayo plus vert et plus vivant. Je revis mon arrivée à Sligo protégée par Ben Bulben chapoté, puis bordée des montagnes du Leitrim au sucre glace, blanchie par le froid. Je transperce la barrière des géants, immobiles et beaux dans ma fenêtre mouvante, pour retrouver le comté abandonné, le comté bien aimant : Dun an nGall, le fort des étrangers.
Je traverse sans m’y arrêter le Triangle du Diamant, le morceau de terre exact où nous nous sommes rencontrés, qui m’apparaît alors presque étranger tant la reconstitution de mon esprit a été fertile ces dernières années. La guerre des transports m’oblige à faire étape à Letterkenny, ville industrielle sans cachet, pleine de ma solitude passée, car c’était toujours l’endroit où je faisais halte après lui ; aujourd’hui habitée par la bienveillance extrême d’Adrienne. La propriétaire de l’auberge où je reste et à qui je raconte mes mésaventures heureuses de Killarney m’offre généreusement de trouver refuge chez elle si je suis sans le sou et sans abri. Il est bon de savoir où m’abriter si besoin.

Ainsi, après ma nuit à Letterkenny et mon road trip d’auto stoppeuse, je me dépose finalement à Malin Head, énorme rocher d’où je distingue encore l’Irlande entre les rayons du soleil et les vagues affranchies.
Le Donegal réveille un peu mieux ma tristesse. Alors que je marche dans le jour gris qui ne laisse pas de place au déroulé des heures, je me sens triste pour une indicible raison, comme lors de mon été des pluies. Alors, je reconnaissais moins mes tourments et mes errances. A présent, je les comprends mieux et me demande si la terre du Donegal ne contient pas réellement une puissance extrême et concentrée qui révèle nos âmes toutes entières. Mon être est ce qu’il est, d’une tristesse et d’une joie infinis à chaque instant, mais la force tellurique du Donegal lui apprend ses émotions profondes, ses aspirations invincibles.
Ma nostalgie très vite soufflée par le vent de l’Atlantique Nord, je découvre un paysage qui donne raison à ceux qui compare l’Ecosse à l’Irlande. Ce morceau vert de gris possède la même rudesse que les Hautes Terres Ecossaises. Je suis toujours éblouie de découvrir la variété des paysages qu’offre l’Irlande, de reconnaître leurs caractères dramatiques. Ils ont tous une identité commune et pourtant se distinguent intimement les uns des autres. Il est étonnant de passer du Kerry gentiment bucolique aux montagnes accidentées de Sligo en traversant le désert rouge du Mayo pour terminer sur les falaises noires du bleu de Malin Head. Et chaque tableau irlandais, quelle que soit sa nature – que ses étendues s’élèvent vers le ciel ou qu’elles se noient dans la mer -, tous me bouleversent irrévocablement. Cela, en omettant la tragédie qui se cache au cœur des champs de tourbe.

J’oscille entre beau et gros temps, entre pluie à gros flocons et pluie à lourdes gouttes, et je parcours le dernier morceau de République avant le Royaume-Uni à l’Est. Je suis heureuse de délaisser le confort à moteur de l’automobile pour retrouver la lenteur de la marche à sensations. Le vent du jour. L’océan fou. Les nuages en batailles. Les pensées de l’instant. Les pensées éternelles. La tourbe brillante de soleil. La terre mauve du ciel. Le ciel rose de la roche.
Je découvre de nouvelles plages sauvages qui me rappellent celles du Pacifique, j’escalade les roches de tourbe asséchée dans lesquelles se cachent des maisons en cartons posées à l’abri pour accueillir les Travellers, j’erre infiniment et doucement au sommet des champs de cormorans. Mon corps est épuisé du vent nordique.
Je profite alors d’une automobile voyageuse afin d’élargir mon champs de connaissance, d’agrandir mon regard sur la péninsule. Eblouie par les plages abandonnées et les falaises noires et rouges, bouleversée par les morceaux de terre qui se dévoilent au caprice des nuées, étrangement émue par le bateau déposé sur l’océan placide du haut de la tête d’Inishowen comme dans un tableau de Monet, mes envies de me perdre dans mes écrits bienvenus me reprennent.