Epilogue

Je m’attarde un moment plus long sur ce bout du monde, livrée à ma solitude heureuse. Le temps s’étire et prend le temps d’être infini afin de réaliser mon rêve d’écrivain : écrire toute la journée face à une fenêtre muable qui m’offre de beaux sujets, dans un endroit totalement isolé du reste du monde. Je me sens à ma parfaite place sur Terre, je ne veux plus jamais partir. Je me laisse doucement bousculer par le battement de mon cœur qui me dirige instinctivement vers mon désir : il est temps d’en finir à présent.
L’Irlande est aujourd’hui la preuve de ma transmutation, nos deux âmes au goût de bruyères se confondent pour répondre à mes rêves apaisés. C’est un tel chemin parcouru depuis trois mois, depuis huit ; depuis un an, depuis trois. J’ai lentement transformé le magma brûlant sous mes pieds en herbe moelleuse et fraîche. Mon âme sait le présent, mon cœur ne souffre pas, mon être tout entier est libre, libre d’aimer autrement.

De ma fenêtre

Alors que je reclassais tous mes écrits, que je les ordonnais pour pouvoir les partager, je fus impressionnée par mes prémonitions du début. Je parlais avec tellement de vérité de ce que je ne connaissais pas encore, de ce qui serait ma vie pendant les trois prochaines années. J’écrivais pour la poésie des mots sans comprendre leur pouvoir sur l’avenir et sur mon être ; sans savoir que c’était comme un magnifique sort que je jetais sur mon futur. Je n’en avais pas la conscience – ni avant, ni pendant – mais j’étais absolument prête à vivre tout ce qui allait m’arriver ; prédisposée ou même plus : prédestinée.
Je ne le comprenais pas tout à fait et pourtant oui, j’étais terriblement pleine du désir de m’enfuir. Car je ne pouvais admettre que le théâtre qui m’avait jusqu’alors donné tous les moyens d’être au monde, était en train de me manger de l’intérieur : je ne savais pas qui j’étais en dehors de cette définition-là. Ce fut un processus tellement lent. Trois ans c’est rien, trois ans c’est tout. J’ai vécu dans une temporalité parallèle tout ce temps, j’ai compris le principe de relativité par le voyage et l’absence.
J’ai résisté ardemment aux mauvais tours du destin que je réfutais violemment pour me prouver j’étais plus forte que la souffrance, pour ne pas me donner l’impression de renoncer. J’étais complètement démunie face à la temporalité finie du bonheur et de la tristesse : la finitude du bonheur me terrorisait et l’infinité de ma douleur me paralysait. Je ne savais pas appliquer la bonne règle de la vie : le bonheur a une fin, c’est certain ; ainsi, le malheur aussi s’éteint un jour. Mais Serge Rezviani a aidé mes errances de ce côté-là. Occupée à ranger mes anciennes pensées sur mon écran, le bruit de France Culture parfois dans mon oreille, cette énonciation m’a interpellé entre toute : « Si on trouve l’endroit du bonheur, le moment du bonheur, l’être avec lequel on est heureux, on aurait envie de revivre tout le temps, quotidiennement et à chaque instant la même chose pour renter dans l’éternel. » Ce jour-là, Monsieur Rezviani, vous ne saviez pas pourquoi vous disiez cela mais je vous l’écris aujourd’hui entre ces lignes : c’était pour moi, oui pour moi ! Pour répondre à ma quête incompréhensible du bonheur, pour mettre des mots sur un sentiment permanent dans mon être, pour expliquer ce qui m’a traversé au cours de mon histoire d’amour irradiante.

Ma vie ne ressemble absolument pas à ce que je m’imaginais du haut de mes douze ans et c’est tant mieux. Lorsqu’on est enfant, on fabrique une image figée de notre avenir alors que la vie est muable. J’ai réalisé mon rêve de mes douze ans pendant un instant, maintenant il est temps de réaliser mon rêve de mes vingt-neuf ans. Car la vie est là. Elle grandit, elle se construit. On devient adulte petit à petit, tout au long de sa vie. On devient amant, on devient aimant.
Cette jeune fille que je fus et qui s’échappait dans une tentative ultime de repousser le ravin pour mieux tomber dans le gouffre, cette fille-là est un souvenir dans mon cœur mou, un souvenir pour mieux construire mon présent. Je retiens les leçons douloureuses et invincibles de ma fuite bienvenue. Tel le voilier qui fait demi-tour plutôt que de se fracasser contre la tempête, je m’envolais pour resserrer mes cordages, étendre des voiles plus solides et enfin affronter l’ouragan qui grondait. Chacun de mes voyages fut une échappée belle, un éloge de la fuite qui m’était nécessaire pour en apprendre sur chaque endroit, pour m’en apprendre sur moi-même.

J’ai fait le tour du monde en quête de ma première sensation luminescente de voyage, comme le drug-addict en quête du vertige de son premier shoot. Je suis partie chercher tout autour de la Terre ce que j’avais dans le cœur depuis le début : qui je suis, ce que je veux, moi, lui, nos souvenirs, mon passé, mon présent, mon futur. Tout était déjà en moi, occupé à l’attente patiente de mon juste regard, et ce sont chacun des lieux que j’ai traversés qui m’ont révélé les morceaux cachés de mon cœur petit à petit. Ce sont tous les détours que j’ai faits à travers le monde qui m’ont fait prendre le chemin qui me convient aujourd’hui.

J’ai toujours écrit sans le savoir, sans le reconnaître. Quelqu’un m’a dit un jour : « Arrête de dire que tu écris, moi aussi j’écris, tout le monde écrit tous les jours ! Toi c’est différent, toi tu n’écris pas, tu es un auteur. Appelle un chat un chat : tu es un écrivain. »
Mais je ne voulais pas être écrivain à ce moment-là, je voulais être actrice ; ainsi, cette définition ne me convenait pas.
Aujourd’hui, je sais qu’aucun mot ne nous définit jamais entièrement et pour toujours, qu’être trompettiste ou marchande de légumes ne changera pas ma nature profonde, seulement mon moyen de l’exprimer. Aujourd’hui, j’accepte cette nouvelle appellation qui définit une partie de moi à cet instant et qui sera peut-être différente demain. Aujourd’hui, j’accepte d’être ce que j’ai toujours été et de l’exprimer d’une nouvelle façon, par l’écriture ; et toutes ces pages noircies ne sont que le cheminement qui m’a mené à cette définition.
Je n’étais pas sûre que ce soit la bonne histoire à raconter mais j’ai lu les mots d’une autre écrivain qui m’ont convaincue. Elle me poussait à creuser à la recherche des histoires issues de ma propre vie : le genre d’histoires qui s’y cacherait ne se trouverait pas dans les livres
.
J’ai laissé ma vie m’arriver un mercredi d’août, je l’ai laissé fleurir et me bouleverser, je l’ai laissé me souiller et m’emplir de bonheur, jusqu’au jour où j’ai décidé de sublimer tous mes errements heureux par l’écriture, jusqu’au jour où j’ai décidé d’écrire l’histoire la plus banale qui soit : l’histoire d’une jeune fille qui s’enfuit, qui tombe amoureuse et doit se réparer de toutes ses blessures passées et présentes ; mon histoire, celle de tout le monde. Je suis passé du « je » au « elle », me livrant à la licence poétique ne parlant plus directement de moi ; puis du « elle » au « je », car, si je ne voulais pas tant me dévoiler, je n’avais pas d’autre choix pour être parfaitement et entièrement vraie.
Souvent exutoire, parfois créative, de temps en temps contemplative, l’écriture a toujours fait partie de ma vie, elle était le conditionnement de ma nature mélancolique et dépressive. Aujourd’hui, je décide de donner de nouvelles formes à mes écrits. Après être partie à la recherche de la genèse de mon envie d’écrivain aujourd’hui, je me lance dans une écriture plus multiple selon de nouveaux paradigmes, avec pour buts ultimes la sublimation de la réalité et la poésie de l’ordinaire. Enfin achevée, je peux me tourner vers de nouveaux sujets, je profite d’un évènement de mon présent – l’attentat de Derry le 19 janvier 2019 – pour revenir à l’écriture créative qui peine à se construire depuis trois ans.

Je regarde une dernière fois les montagnes du Donegal sortir de la brume, le panorama finalement vaincu par l’heure du soir. Et après avoir traversé un tout petit morceau de baie dans la pluie glacée des vagues, dans la blancheur du soleil d’hiver, j’abandonne enfin ma fenêtre entêtante au grand matin. Je quitte Malin Head et mes regards de sel vers mon passé, afin que la réalité présente prenne le pas sur les souvenirs guéris. Il est temps d’aller vérifier si l’Irlande du Brexit est bien mon décor choisi pour habiter une histoire d’amour impossible.
En chemin vers Belfast, je passe par Derry blessée. Je ne vois de la ville que son eau bleue nuit à la merci du ciel gris de bleu, je ne sais si ses rues sont plus douloureuses de la bombe qu’à mon dernier passage. J’aperçois au loin le Peace Bridge qui s’écarte d’une religion à l’autre et se balance, suspendu, arraché au présent brûlé. La colline alentour, déjà républicaine, résurgence d’Inishowen, verte de soleil, se perd dans les nuées de l’autre côté de la frontière.
Arrivée à Belfast dans le soleil qui se couche, passée de l’autre côté de la paix, abritée de la Black Mountain blanche en son sommet, je rejoins la Linen Hall Library pour éprouver mon désir d’écriture et enfin composer ma déclaration d’amour à l’Irlande.

Ce qui doit être est déjà là.

Justine T.Annezo [Irlande – JANVIER 2019]