Confusion

Le 20 avril 1534, Jacques Cartier quittait Saint Malo par une verte journée de printemps. Vingt jours plus tard, il abordait les rives de Terre-Neuve et (re)découvrait ce que nous appelons aujourd’hui le Québec. Sa traversée a été rapide et calme, poussée par des vents favorables. Mais à l’époque, tous les explorateurs désargentés, tous les exclus de la société, tous avides de construire un Nouveau Monde de l’autre côté de l’Atlantique pouvaient essuyer tempêtes et scorbut pendant une traversée de cinquante jours. Aujourd’hui, les bâtiments à voile ont été remplacés par des forteresses volantes et cette Terre Neuve peut être atteinte après sept heures dans les airs.

Le 23 août 2018, à 4h30 GMT +1, c’est une chaude nuit d’été et je ferme la porte de mon appartement, mon sac à dos chargé de rêves. Je prends la direction de l’aéroport, un long voyage m’attend. Un jour, trois heures et quinze minutes. Je souhaite moi aussi rejoindre le Nouveau Monde. Ma vie ne ressemble absolument pas à ce que je m’imaginais du haut de mes douze ans, ça a été le cas pour un instant fugace, mais ce moment s’est enfui à présent. La folle urgence de mes vingt ans commence déjà à faire place au calme impatient et déçu de mes trente ans, et j’ai désespérément besoin d’un nouveau départ. J’en ai besoin depuis quelques temps déjà mais j’ai mis du temps à comprendre et accepter tout ce qu’un nouveau départ comportait pour répondre à mon cœur nécessiteux. J’ai toujours su qui je voulais être, ce que je voulais faire, et pourtant aujourd’hui, je ne sais plus rien. Pour la première fois de ma vie, je ne sais pas ce que je veux. Mon cœur a toujours une saveur théâtrale mais je ne sais plus comment l’entreprendre. J’ai donc mis ma vie sur pause, tous mes projets en cours et avortés, toutes mes envies bâclées, toutes mes créations agonisantes, j’ai tout arrêté afin de comprendre par où je voulais recommencer. Ainsi, j’y vais de mes dernières ressources pour entreprendre ce voyage qui, je l’espère, me donnera quelques réponses. 
Je pensais que je serais prête en ce jour départ. Quand j’ai réservé mes billets pas chers le mois dernier, je pensais que je serais prête à recommencer. Et pourtant, je ne suis plus tout à fait sûre à 5h00 GMT+1, en face du guichet qui enregistre mon passeport. Pourquoi le futur quand il devient présent me fait-il toujours si peur ? Car c’est une chance de plus de me tromper ? Car le rêve du futur était plus heureux que la réalité du présent ? Le futur est maintenant à ma porte et j’ai la crainte terrible que ses promesses me trahissent. Mais je ne peux plus reculer. Il est temps. Je prends donc le risque de le rendre présent car il est alors l’unique chance d’être plus lumineux que ce que je l’ai rêvé. Je passe le contrôle de sécurité et commence ma renaissance. J’aurai le temps de l’avion pour me sentir un peu plus prête. Un jour, trois heures et quinze minutes. 
J’aurai le temps d’éprouver la distance qu’il y a de moi aujourd’hui à celle de demain. Le temps des escales, des heures inconfortables dans les avions, des minutes d’attentes aux frontières, pour mettre mon âme dans les bonnes dispositions. Une heure et quarante-cinq minutes vers le Nord. Mots fléchés. Somnoler. Passer d’un pays au suivant. Bruxelles, 8h45 GMT+1. Marcher. Regarder. M’annoncer. Trois heures et quinze minutes de correspondance. Rêver. Huit heures et quinze minutes vers l’Ouest. Traverser l’Atlantique pour la première fois depuis. Dormir. Lire. Espérer. Passer d’un décalage horaire à l’autre. Washington, 14h15 GMT-5. Passer d’un continent à l’autre. Huit heures de correspondance. Passer de la langue maternelle à la langue adoptée. Ecrire. Ecouter. Marcher. Manger. Y croire dur comme fer. Une heure et quarante minutes vers le Nord. La lune pas encore pleine m’accompagne alors que je survole l’Amérique endormie. Alors que je survole une autre vie. Une vie qui aurait pu être mienne. Toutes ces petites lumières qui scintillent cruellement en dessous de moi reflètent mon avenir compromis. Heureusement, de nouvelles lumières s’annoncent déjà pour me promettre un nouveau futur. Je distingue la croix illuminée du Mont Royal, je devine Downtown à la lumière des gratte-ciels.
Montréal, 23h45 GMT-5. 26° Celsius. Je suis arrivée.
Ou presque. Encore quelques minutes de bus pour voir de plus près la ville encore en éveil. Je ne réalise pas tout à fait. Ça me fait étrange d’entendre cet autre francophonie si loin de chez moi. Je me demande si je suis vraiment partie de l’autre côté de l’océan finalement. Je sillonne entre les hauts buildings et aperçois soudain la douce lumière dorée de la Lune. Je me sens protégée de la deviner au sommet des montagnes urbaines. Les toits se font plus bas, les rues plus étroites, j’entre dans le Vieux Montréal. 
Le 24 août 2018, à 1h45 GMT-5, je me couche enfin dans un vrai lit. Je suis prête à présent. Prête à essayer.

C’est le premier matin du premier jour et ce sont des heures chargées de promesses. Je ne suis peut-être pas encore tout à fait comme au premier matin du monde mais je sens tout de même un goût de neuf me traverser. Je suis avide de découvrir cette ville qui a déjà conquis mon cœur, cette ville que j’espère être mon recommencement. Je me sens portée par le vent qui balaie les rues chaudes et ensoleillées. Je sens mes pieds qui retrouvent naturellement le chemin des premières découvertes qui commencent dans le Vieux Montréal. Il est d’ailleurs amusant de penser que la vieille ville de ce côté de l’Atlantique a le même âge que la New Town d’Edimbourg. Ce monde est véritablement neuf et n’a pas la même échelle de temps. 
Je me trouve ainsi Place d’Arme où j’observe la statue d’une Française en tailleur Chanel, son caniche dans les bras, qui regarde d’un air réprobateur le bâtiment de la Banque Nationale, symbole du pouvoir économique anglais. De l’autre côté, un Anglais et son carlin (anglais lui aussi) jauge la cathédrale Notre-Dame de Montréal qui s’élève face à lui, représentante de l’empire religieux français. Les deux humains se tournent le dos mais déjà leurs compagnons canins se font de l’œil. L’histoire du Québec est ici résumée : le Québec ou la victime collatérale du conflit Anglo-français qui a sévi pendant des siècles Outre-Manche et Atlantique. Le Québec qui, à l’échelle de l’Histoire planétaire, n’est pas restée bien longtemps français mais revendique sa Francophonie corps et âme.
J’entends indifféremment ce français pourtant différent à mon oreille et mon cœur se languit. Il manque un « je ne sais quoi » à ma mélodie du bonheur. Je n’arrive pas à mettre le mot de dessus. Vite, trop vite, je sens mon harmonie imparfaite et en équilibre instable tomber du mauvais côté de la joie. Je marche, je marche mais Montréal ne me donne pas les réponses que j’attends. Je suis impatiente, je voudrais que tout s’illumine en une seule journée. J’ai un besoin si impérieux de quitter la France, une vraie nécessité. Le problème, c’est qu’il s’agit plus de partir que d’aller quelque part et pour l’heure, je ne sais toujours pas où m’enfuir. 
Ça m’effleure à peine pour l’instant, je n’ai pas encore les bons mots, les bonnes raisons ; cependant, je me sens étrangement incomplète, comme si j’avais perdu une partie de moi-même en cette première journée. Et je suis déjà arrivée en pièces détachées alors ça ne me laisse pas beaucoup de morceaux en réserve. 
Mais je change d’humeur comme de jour et je me sens pleine d’entrain pour mon deuxième matin. Alors que je suis les escaliers en colimaçons et en fer forgé qui s’entremêlent sur les façades des maisons du Plateau de Mont-Royal, je sens que cette ville est à la bonne mesure de mon cœur. Montréal est le parfait compromis entre l’Europe et l’Amérique : Downtown est voisin de la petite Bourgogne pendant que Westmount et Outremont se partage le Mont-Royal pour y construire leurs manoirs. Et tout ce monde vit en parfaite harmonie, passant du québécois à l’anglais comme les Français passeraient du coq à l’âne. Montréal garde taille humaine car c’est une réunion d’anciens faubourgs qui ont chacun gardé leur identité, leur personnalité, leur matière vivante, mouvante au fil des saisons ; le tout bien délimité par le boulevard Saint-Laurent, censé faire la jonction entre le monde anglophone et le monde francophone. Tout ceci semble être bien quadrillé, bien rangé dans chaque case, mais c’est bien plus brouillon, bien plus humain dans la réalité. Il n’est pas rare de trouver un toit d’Eglise accoudé à un gratte-ciel ; une maison en pierre, jumelle de sa cousine en vitre glacée. Montréal est un joyeux bazar éclectique qui pourrait me donner de quoi nourrir mon désir de grandeur et de proximité. Dans le fond, cette ville me plaît bien, je me sens à la frontière de deux Mondes qui ont trouvé le parfait équilibre. Pourtant, j’aurais besoin d’un signe. J’ai besoin que quelque chose se passe. Je voudrais que le Destin s’en mêle pour me montrer le chemin.

C’est dimanche et il pleut. La lune bat son plein même si je ne la vois pas. Je viens de passer ma journée à marcher entre les gouttes de cet été qui suffoque. Je suis attablée devant ma bière blanche du Cheval Blanc au Bily Kun et j’attends mon signe. Quand j’attrape soudain le regard de quelqu’un. Juste l’espace d’un instant. Le regard d’un jeune homme, ma foi, plutôt joli garçon. Je retourne à ma bière, mes lectures et mes écritures pensant que j’aimerais bien qu’il vienne me parler. Ce qu’il fait quelques minutes plus tard :
– Are you a tourmented soul?
– Sorry…?
– Are you a poet? 
– Oh… no! 
– So, you are not writing poems?
– No, I’m writing because I’m travelling.*
Le décor est bien planté, tout est là pour créer la magie. Il est peut-être là le signe que j’attendais, dans le regard si bleu de ce bel inconnu. Ça aurait pu mais ça prend pas. Nous parlons, un peu, dans sa langue maternelle à lui. Dans ma langue adoptée. Il s’appelle Daniel, il vit à Saint Laurent et il est musicien. Nous parlons un peu plus longtemps que nous l’aurions cru. Comme en suspens. Comme si nous n’avions pas le temps. Nous parlons de tout de rien, nous faisons le tour de nos vies en quatre minutes et quarante secondes. C’est un peu brouillon mais nous disons l’essentiel. La connexion entre nos deux êtres ne se fait pourtant pas vraiment. Les rencontres cinématographiques, ça ne marche pas à chaque fois. Le décor a beau être parfait, tous les êtres ne sont pas censés se connecter entre eux. Ce n’est pas sa faute à lui, ce n’est pas ma faute à moi. Il n’y a pas de raison vraiment. Nous ne sommes pas jumeaux de l’âme.

Il est déjà l’heure de quitter Montréal en fête. L’été étire sa chaleur étouffante et chacun veut profiter des derniers rayons de soleil avant de retourner sous terre pendant les longs mois de froidure. Pour l’heure, j’ai bien du mal à imaginer le froid polaire qui règne en hiver tant la chaleur me colle à la peau. Ce doit être la loi des extrêmes ! 
Il est déjà l’heure de partir et je devine que je suis venue chercher au mauvais endroit ce que je pensais trouver. Ma vie n’a pas pris plus de sens ici qu’ailleurs. Je viens de passer plusieurs jours entre chien et loup, je n’ai plus d’énergie pour rien, ni le présent, ni le voyage. Je suis complètement paumée.
Je quitte la ville pour les grands arbres et les petits lacs et me dit que le Québec en été ressemble un peu au nord de Houston, TX. Le Québec en été ressemble au Texas vert et forestier. C’est la même chaleur humide qui s’imprime sur chaque goutte de sueur. Je me réfugie ainsi à l’ombre du mont Brôme et je rencontre Elise.
Elise vient d’avoir vingt-trois ans. Elise porte sa Claddagh ring à la main droite. Elise est australienne mais ses grands-parents sont irlandais. Elise étudie le français à Québec pour un an. Elise a visité plus de trente pays. Elise voudrait être amoureuse. Elise rêve d’avoir des enfants qui seraient bilingues avec un bel étranger d’ici ou d’ailleurs. 
Mais elle ne comprend pas tous les mots doux sans lendemains, toutes les promesses avortées. Elle ne comprend pas comment ça disparaît soudainement. Comme toutes les filles de son âge, Elise pense qu’elle donne trop d’importance à des mots sans valeur. Comme des milliers de filles avant elle, Elise pense que c’est elle qui cloche et qu’elle se dit prête sans l’être profondément. Alors, soudain, Elise retourne la pointe du cœur de sa Claddagh ring vers le sommet de son doigt pour ouvrir son cœur par ce geste symbolique. Pour s’auto-déclarer prête à tomber amoureuse. 
Et je repense alors au jour où j’ai acheté ma propre Claddagh ring à Ennis. Je la portais à la main droite, comme une promesse de bonheur, la pointe du cœur vers le sommet de mon doigt.
L’histoire d’Elise provoque l’idée qui déclenchera petit à petit tout le reste. A la faveur de mon insomnie, perdue dans mes pensées contraires, mon stylo fourmille d’un désir neuf. Je conçois l’idée de l’écriture sous un nouveau jour et offre une alternative à la lourdeur de mon être. Serai-je enfin en train de prendre cette opportunité du Nouveau Monde pour une Nouvelle Chance ? Si seulement les pensées insomniaques pouvaient résister à la nuit. Si seulement la concrétisation de mes envies n’annihilait pas mes possibles. Mon monde alors serait un peu plus simple.

Quand Elise s’en va, ne restent que les pensées pour me divertir et mes pensées sont de la même couleur que le ciel pleurant son rideau de pluie à travers la fenêtre, comme si la pluie était une couche palpable de l’air qui me brouillait la vue. Ça tombe dur. Ça trombe. Il pleut à torrent en attendant la neige. Il pleut à torrent en attendant le printemps. Et je suis coincée dans un petit café climatisé qui commence à me glacer. Et soudain, comme si Dieu avait appuyé sur le bouton OFF de son chagrin, le déluge s’arrête. C’est ma trouée de soleil pour m’échapper, c’est maintenant ou jamais, avant que ça recommence. 
J’enfourche mon vélo et galope avec les biches entres les gouttes éparses. Mais je ne suis pas suffisamment rapide. Je pédale et l’océan se déverse sur moi. Je ne suis moi-même plus qu’eau. Peut-être que ce sont toutes les larmes enfouies dans le nœud de ma gorge qui s’échappent ainsi par les nuages. Les arbres transpirent et ne soulagent pas mon corps essoufflé. Je ne peux plus avancer, je me mets en boule pour exposer le moins de mon être à la pluie, mais je suis tout de même transpercée. Les nuages, les arbres, le sentier, la forêt toute entière laisse exploser mon chagrin. Ça gronde dans mon oreille, le ciel se fend parfois d’un éclair. Je ne suis pas bien sûre d’être en sécurité dans cette tempête au milieu des arbres. C’est un vrai déferlement de désolation qui s’empare de l’univers. J’attends pour une nouvelle accalmie mais la patience n’a jamais été mon fort. Il faut que j’agisse, il faut que j’avance. 
Je suis gelée, le vent de la vitesse vient s’ajouter au froid de la pluie, mais je pédale. Je voudrais échapper à ces heures sombres mais, plus je pédale, plus il pleut. Plus je m’éloigne, plus les nuages grossissent. Je résiste aux éléments, je m’épuise dans ma course. J’arrive à destination, transie, sale et dépourvue. L’eau de pluie n’a pas lavé ma mélancolie, elle l’a rendu pire, si c’est même possible.
Je tourne en rond, malgré tout, malgré moi. Je pensais que j’étais prête à essayer. Mais ces derniers jours, dans ce monde que l’on appelait jadis Nouveau, je me suis sentie tout sauf nouvelle. J’ai plus l’impression de reculer que d’avancer, j’aimerais définitivement reprendre ma marche avant mais ma boussole est cassée et je ne sais plus où est le Nord… Mes pôles se sont peut-être inversés et j’ai besoin d’une nouvelle boussole ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdue. Je décide pourtant de profiter du week-end de Labour Day pour partir à Toronto, même si le Festival du Film n’a pas encore commencé, même si l’énergie de la ville m’épuise par avance. Je pars à reculons et le cœur lourd mais j’ai besoin d’anglais pour être hors de moi-même, pour être plus près de mon moi.

On attend tellement souvent dans le voyage, entre deux voitures, entre deux bus. On attend que le soleil se couche, on attend que la nuit tombe. A mon habitude, je décide de noyer mon attente dans une bière. Mais l’air est gelé de la climatisation, le froid m’engourdit, je ne suis pas à mon aise dans ce bar aseptisé qui contraste avec mon sac de voyage et mes chaussures sales. Je m’enfuis donc, pour retrouver la chaleur sombre de la nuit. Je marche à travers la ville en fête étudiante et je me coupe du monde mettant la bande son de mon choix sur le film de ma vie. 
Mon dernier recours est la salle d’attente jaune et décrépite éclairée au néon de la station de bus. Tant pis, tant mieux. Ca ne ressemble peut-être pas à l’histoire que j’aimerais raconter : la voyageuse élégante dans ses chaussures de marche, son sac parfaitement ordonnée, patientant devant une bière blanche ou ambrée, un roman canadien à la main, dans le parfait petit bar cozy-branché. Mais mon voyage n’est pas sur pellicule numérique, il est réel. Je suis maladroite, mon sac tombe toujours au mauvais endroit, je suis éternellement débraillée. Je me sens comme une tortue qui ne sait pas comment rentrer dans sa coquille à chaque fois que je mets mon sac sur le dos. Mon voyage n’est pas sur grand écran, il est parfaitement mien. Mon voyage est fait d’attentes multiples aux aéroports, stations de bus ou de train, plus ou moins miteuses. Et qui a dit que les histoires ne pouvaient pas se cacher derrière ces lieux sans charme ? Qui a dit un jour que chaque regard de voyageur était une vision de rêve ? 
Nous sommes tous là, réunis dans une salle trop bien éclairée, ceux qui prennent le moyen de transport le moins cher pour aller d’un endroit à l’autre. Ceux qui vont passer une nuit inconfortable dans un bus parce que ça gagne du temps. Nous sommes de partout, nous parlons toutes les langues de la Terre et nous nous entassons dans une salle trop petite pour nous accueillir : assis, debout, par terre, le cul entre deux chaises, le dos au mur… Ils sont aussi empotés que moi avec leurs sacs à dos ou valises à roulettes. Et chacun va maladroitement prendre place dans le bus, trouver son lit pour la nuit et sentir la ville défiler derrière nos yeux fermés. Et quand le jour est là, trop vite, trop tôt, nous ne sommes pas forcément prêts à entreprendre ce nouveau jour.
C’est un matin gris qui nous accueille dans la ville grise et inconnue, une ville qui fait ses premiers pas du vendredi matin dans Dundas Street. Des premiers pas titubants comme si elle se réveillait d’une gueule de bois massive. Les rues sont sales et je suis presque sûre que les passants que je croise sont ceux qui n’ont pas encore dormi plutôt que ceux qui se lèvent tôt. L’avenir appartient à ceux qui se couchent tard ? Je sens moi aussi la fatigue de ma nuit déformée. Comme ces nuits de déplacements peuvent sembler à la fois si courtes et infinies. 
Alors je me réfugie sous la lumière douce d’un coffee shop même si je ne bois toujours pas de café. J’écris à côté de mon breakfast bagel et de mon smoothie énergisant. Et bientôt ma voisine de table aussi, peut-être rendue audacieuse par mon propre stylo. Nous écrivons dans un même élan et elle est surveillée par son livre sur la présence de Dieu. Les minutes passent et le lieu se remplit. La file d’attente défile devant nos yeux au son d’un air de blues, au rythme des informations du matin. Les travailleurs du vendredi matin ont finalement quitté leur lit et commandent café et petit déjeuner à emporter. Chacun est solitaire, parfois coupé du monde par son oreillette de travail ou son casque musical. Ils sortent de leur bulle, pour une minute ou deux, le temps de régler leur commande. On devine les premiers rayons de soleil qui se mêlent, à travers la baie vitrée, à la lumière artificielle, dessinant de leurs rayons épars l’ombre de quelques arbres environnant. Les heures défilent au compte-goutte, ça fait toujours ça quand septembre arrive, comme si le temps se préparait à se figer avec le vent d’hiver. 
Parfois le bruit de la machine à percolateur plus bruyant que d’habitude, plus remarquable, vient interrompre ma pensée endormie. L’année dernière à ce moment-là… Il y a deux ans ce jour-là… Qu’importe, seul aujourd’hui existe. Aujourd’hui, je prends mon petit-déjeuner seule dans une ville étrangère, sans passé ni futur. Aujourd’hui, j’écris mais sens le regard de la serveuse qui revient toujours sur moi, en quête de mon départ, en quête de mon histoire. Que suis-je en train d’écrire depuis tout ce temps ? Je repousse le moment de sortir dans ce matin qui sent déjà septembre. La ville s’est en fait réveillée depuis plus longtemps que moi. Je ne sais pas bien ce que je fais là et je voudrais rentrer à la maison. Je compte les heures jusqu‘à mon départ, je voudrais retrouver l’inaction de la France, où je n’ai pas à trouver de réponse, où je peux n’être rien du tout. Mais je le sais, une fois que je serai rentrée, je voudrai être loin à nouveau. Comme si je pouvais mettre de la distance entre moi et ma pensée. Comme si je pouvais m’échapper à moi-même.

* – Es-tu une âme tourmentée ?
– Pardon ?
– Es-tu une poète ?
– Oh.. non !
– Donc, tu n’es pas en train d’écrire des poèmes ?
– Non, j’écris parce que je suis en voyage…

Justine T.Annezo – AOÛT 2018


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