La cité de l’Espérance

Je quitte le 3 août, Callander et le début des Highlands pour rejoindre la civilisation, Edimbourg et mes jeunes sœurs comme une bourrasque. Nos retrouvailles sont folles et vivantes, elles me repositionnent définitivement au présent. Je me prends une claque de vie.
Je traverse, d’abord seule, les rues surpeuplées à la vitesse de mon bus et j’aperçois la citadelle perchée sur son volcan endormi. Le Moyen-Âge me contemple. Je ne m’attendais pas à ça, je ne sais pas vraiment ce que j’imaginais, mais autre chose. C’est vraiment très beau, tellement surprenant. Je voudrais pouvoir revoir comme une première fois ma première vision d’Edimbourg mille et une fois, afin de me recharger de l’émerveillement qui m’a traversé.

Pour l’heure, le château d’Hollyrood m’attend. Je veux absolument m’y rendre pour vérifier si la chambre de Mary Stuart saigne toujours de l’assassinat de son confident David Rizzio, pour sentir si ses appartements respirent toujours ses amours clandestines. Hollyrood, c’est l’endroit d’Ecosse où elle a été la plus comblée à son retour de France. C’est là qu’elle a cru, l’espace d’un court moment, qu’elle pourrait être heureuse sans la France et François près de son cœur. C’est là qu’elle est tombée amoureuse de Lord Darnley, elle ne savait pas alors que ce choix d’amour inconstant serait son premier pas vers l’abîme. C’est là que son cœur passionné s’est épanoui et a éclaté. Je voudrais sentir mon propre cœur battre au même endroit que Mary, puisque nous avons déjà le même cœur fougueux. Nous nous créons de nouveaux périls et de nouveaux malheurs pour réveiller nos passions endormies.
Je découvre ainsi ses minuscules appartements, recroquevillés dans la tour Nord, témoins des meurtres et des amours de la reine. J’imagine, aidée par la peinture de William Allan que j’ai découvert à la National Gallery of Scotland, David Rizzio assassiné sous les yeux de sa protectrice enceinte et éprouvée, par le mari lâche et jaloux qui voulait être roi à la place du roi. Le tableau a donné de la grandeur tragique à cet acte injuste ; coincée à l’entrée de la minuscule pièce ronde, une réalité plus sordide me parvient : Mary n’a pas été épargnée, ni du sang, ni des cris, ni de la chair. Je deviens moi-même spectatrice d’un drame que je n’ai pas vécu et imagine la petite alcôve surpeuplée au moment des coups de poignard, David s’accrochant, sanguinolent, aux robes de la reine. Mary sent l’odeur du sang, elle tient contre son cœur les derniers souffles de vie de son ami agonisant, elle est à la portée de n’importe quelle lame qui peut ne pas lui être destinée. Je quitte alors la chambre de Mary et mon imagination trop palpable, j’emprunte les mêmes escaliers que le mari traître qui me conduisent à l’abbaye. Je contemple la mélancolie des ruines à ciel ouvert, se dressant tout à côté de la tour funeste de la reine.
Puis, je repars en chemin inverse, j’ai maintenant le temps de la marche pour admirer la vieille ville qui me surplombe. Je me mêle à la foule trop compacte et j’erre dans les rues d’un autre temps. Mais les pas de Mary s’effacent dans la cohue trop moderne. Et pourtant, cette vie qui grouille sur les trottoirs fait le même bruit depuis des siècles, si ce n’est le moteur des bus et le klaxon des voitures. Ma machine à remonter le temps est cassée, je suis ici et maintenant, parmi mes contemporains, et je parcours les pavés dans le soleil couchant, un bras dans chaque bras à présent.

Edinburgh Castle

Le lendemain, nous partons à la découverte de New Town, plus si neuve que ça finalement, puisqu’elle date en fait du XVIIème siècle. Construite à l’époque pour désengorger le centre historique, elle réunit les quartiers riches et géorgiens en rues parallèles et places circulaires. Elle accueille les musées et les jardins à l’anglaise. Les façades sont grises de la pierre et les intérieurs renferment les trésors de la couronne.
Je profite de la Scottish National Portrait Gallery pour parfaire mon obsession de Mary. Je connais déjà son histoire par cœur mais je suis à l’affût d’un détail caché, d’une anecdote oubliée, je suis en quête d’une émotion dissimulée dans les peintures de la reine. Je veux découvrir les secrets de son regard voilé, ceux que personne n’a écrits, mais que nos cœurs jumeaux pourraient se raconter.
Et je retrouve les aventures d’un autre roi, un autre Stuart, qui, le premier, m’a fait rencontrer l’Histoire écossaise parce qu’elle se jouait sur deux îles rebelles, l’Irlande et l’Ecosse. La sordide affaire d’usurpation entre William et James se jouait alors, avec en toile de fond l’intolérance religieuse. L’Histoire l’appelle la Guerre des deux rois et lui fait prendre des airs de guerre de religion pour, en fait, masquer la sempiternelle quête de pouvoir et de domination qui animent ceux qui se croient plus grands. Cette guerre qui se faisait aussi appeler Révolte Jacobine, est passée de père en fils de James II à Bonnie Prince Charlie et servait, autant qu’à l’Irlande catholique, de levier aux clans écossais pour réaffirmer leur indépendance face à l’Angleterre. Peine perdue. Tout espoir de liberté a été enterré dans le sang et l’humiliation avec la défaire de Bonnie Prince Charlie sur le champ de bataille de Culloden en 1746. Où devrait-on l’appeler massacre puisque les prisonniers et les blessés furent achevés sans pitié par Butcher Camberland ? C’est à ce moment-là que l’identité écossaise s’est perdue dans les nimbes des Highlands. Les clans n’avaient plus le droit de porter l’habit traditionnel du tartan aux couleurs de leur province et on a commencé à déporter les humains pour les remplacer par des moutons, beaucoup moins portés sur la révolution il faut le dire.
Notre journée se termine le long de la Leith dans l’ancien village de Dean, aujourd’hui fondu dans Edimbourg. Les architectures à colombages abordent cette eau tranquille où tournaient jadis les moulins à farine et autres vivres. La nuit se lève dans une verdure d’un autre temps, je me sens comme plongée au cœur de l’Histoire et de la Terre tant les maisons m’apparaissent loin au-dessus de la tête. C’est notre dernière ballade dans Edimbourg ou presque. Mes pieds piétinent et me font toujours mal des blessures de ma première randonnée. Je ne peux marcher sans souffrir et pourtant, c’est ce que j’aime le plus quand je voyage, marcher entre les rues et les arbres, marcher pour dégourdir ma pensée et raconter des histoires à mon carnet le soir avant d’aller dormir, des récits qui soient d’un autre paysage que les quatre murs rouges de ma prison.
Même cette tentative s’évanouit. J’ai choisi le voyage pour faire renaître mon envie d’écriture, mon désir de création ; cependant, chaque mot retourne inéluctablement et douloureusement de l’autre côté du monde. Mes pensées tournent en rond, amères parfois, tristes souvent ; elles s’imposent à moi et s’inscrivent dans mon voyage et mes écrits.

Un matin impatient me réveille alors que mes sœurs, belles au bois endormi, attendent toujours le baiser des cent ans. Je désire traîner mes pas solitaires une dernière fois sur les dallages de Old Town, quand le touriste n’a pas encore envahi toutes les ruelles et que les nombreuses auberges reçoivent leur pitance du jour. Je prends le rocher à revers, je regarde les murailles du château sous un autre angle. Je traverse l’ancien Grassmarket, avant de rejoindre de nouveaux chemins le long des anciennes allées. Je veux profiter une dernière fois de cette ville trop vite découverte avant d’en partir. Il m’est encore difficile de rêver d’un autre temps cependant, le monde moderne remplit déjà les cars de touristes et les écrans géants prennent le dessus sur le rêve. Mais en ce matin de soleil frais, ce bazar des temporalités me plaît bien, je me sens complètement présente à ce petit coin de rue. Et les yeux fixés sur les vieux murs, je regarde au-delà et m’imagine à quoi ressemblait la vie de la Royal Mile du temps de Mary.
Notre temps imparti à Edimbourg se rallonge par des planifications ratées et nous faisons un détour imprévu au National Museum of Scotland, le musée le plus bordélique que je n’aie jamais visité, en tout cas dans sa proposition historique, je ne regarde pas trop le reste. Je voudrais commencer par le début, lorsque le pays se trouvait au Sud de l’Equateur et subissait un climat tropical, séparé de l’Angleterre (époque bénie, dirait certain écrivain écossais) par une énorme étendue d’eau ; suivre le chemin des premiers habitants des Hautes Terres jusqu’aux derniers, voir passer les Gaëls, les Vikings, les Pictes, les Calédoniens, les Saxons, les Irlandais et d’autres ; et finir par la fin, aujourd’hui en Ecosse. Mais je ne sais pas par quel bout le prendre, je passe de la Préhistoire à la Renaissance sans transition, je perds ma chronologie et ne comprends plus le sens de l’Histoire, je finis par renoncer.
Je ne retiens que ce que je savais déjà : ce qui unit intrinsèquement l’Ecosse à l’Irlande. Toutes deux immanquablement envahies par leur grande sœur gourmande, les récits mythologiques situent néanmoins leurs racines communes bien un peu avant notre ère. Avant de trouver de nouveaux refuges sur les terres les plus hautes d’Europe, les Scotts étaient en fait irlandais, nommés ainsi d’après Scottia, la mère des fils des Mils. En effet, malgré la promesse faite à Eriu, les Milésiens lui ont fait quelques infidélités et l’Irlande s’est faite appelée Scottia pendant quelques temps, notamment dans les écrits romains. Ce n’est que parce que ces fameux Scotts irlandais ont fini par suivre la chaussée des Géants et s’exiler vers Dal Riada dans les Highlands, que l’Ecosse se fait aujourd’hui appelée Scotland. Est-ce ainsi par revanche que les Ecossais, poussés par l’Angleterre gloutone, sont venus massivement s’implanter en Ulster des siècles plus tard ? Afin d’implanter à leur tour leur propre culture sur une terre étrangère jadis leur ?

Je m’imprègne une dernière fois par le regard de l’autre volcan endormi de la ville, que mes pieds blessés ne m’ont pas permis d’escalader. Je suis reconnaissante de la trêve que m’a offert Edimbourg, portée par le cœur léger de mes sœurs aux cœurs adolescents, j’ai eu moins mal pendant quelques jours. Je fais mes adieux particuliers à la ville et pars vers le Nord.

Justine T.Annezo – AOÛT 2018


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