La Dame des lacs

Je descends vers le Sud par le même chemin qui m’a mené à l’île éventée. Le décor ne s’ombrage plus du même soleil couchant que la première fois, il a la mélancolie de la brume. Je longe la mer du mauvais côté de la route et regarde le château d’Eilean Donan sur son île minuscule et romanesque. Je traverse la vallée et les monts de Glencoe que j’ai hâte d’aller randonner à la fin de mon séjour. C’est le plus beau paysage que je vois défiler dans ma vitre, qu’il soit rouge de bruyères et de soleil ou bien gris de la roche et de la pluie. Glencoe, c’est un mot qui renferme tant de mystères. Glencoe, c’est le sang des MacDonalds versé car ils n’ont pas prêté allégeance à William of Orange suffisamment tôt. Glencoe, c’est un petit morceau de l’Histoire tragique de l’Ecosse.
Le 13 février 1692 est une date incrustée dans le cœur des Ecossais. Après la première Guerre des Deux Rois qui a sévi jusque sur les terres d’Irlande, la Révolution Glorieuse et les premières Révoltes Jacobites, William of Orange offre à tous les clans écossais qui ont soutenu James le Catholique le pardon pour leur participation aux soulèvements, en échange d’un serment d’allégeance. S’ils n’acceptent pas, des représailles leur seront infligées. Le Clan MacDonalds répond à contrecœur à cette obligation de soumission et – que le courrier soit arrivé trop tard ou que William ait voulu leur donner une leçon – leur insolence sera cruellement condamnée. Car le 13 février 1692, des soldats du gouvernement venus en visiteurs amicaux tuent trente-huit hommes et femmes du clan, tandis que d’autres périront de leur fuite dans un froid glacial.

Mon parcours écossais se dépose sur la rive orientale du Loch Lomond, à Balmaha. La pluie est légère, l’air est plus doux mais le vert toujours bien enivrant. Je grimpe sur Conic Hill, les pieds blessés et le cœur un peu endolori aussi, pour voir le loch d’en haut. Je traverse ma première forêt, un petit bout de Trossachs, avant d’atteindre le sommet. C’est une ballade plus éprouvante que prévue pour mes chaussures sanguinolentes. Mais que le vent est beau au plus près des nuages, que le violet de la bruyère se mélange harmonieusement au gris de l’eau, au vert de la pluie, au noir de la roche.
Tout le monde dit que l’Irlande et l’Ecosse se ressemblent mais je ne suis pas bien d’accord. L’Irlande et l’Ecosse sont sœurs, mais non jumelles, même si le même air gaélique y souffle sa mélancolie. Même si le vert y trouve toutes ses nuances. L’Ecosse n’a pas la douceur de l’Irlande, tout y est escarpé. L’Irlande est vallonnée, l’Ecosse est montagneuse. L’Irlande est ronde et multiple comme les trois feuilles de son trèfle, l’Ecosse est piquante et rugueuse comme le chardon qu’elle arbore. Alors que la tendre Eriu, malgré ses troubles et la lourdeur de son passé, garde un air joyeux sur toutes ses falaises, il y a quelque chose de terrible dans le désert vert et gris des Scotts, où rien ne résiste que la force des éléments. La nature a ici un caractère imposant qui voudrait surmonter toutes les lâches mélancolies de mon être ; cependant, mes solitudes et celles de l’Ecosse nous teintent toutes deux du bleu des poètes irlandais. Il n’y a pas de mieux ou de pire, elles répondent toutes deux à des aspirations différentes de mon âme polymorphe et agissent selon leurs natures propres. L’Irlande a volé les faveurs de mon cœur sans me demander la permission et l’Ecosse use de sa force indolente pour laisser agir son charme. Ses montagnes acérées et ses lochs qui s’y baignent m’enivrent doucement les yeux et le cœur.
Et l’Ecosse parle à mon âme romanesque sous les traits de Mary, je me perds dans les lignes de sa vie. J’assiste noir sur blanc à ses dernières heures avant la hache. Juste avant la robe rouge flamboyante. Juste avant la grandeur de martyre. Je contemple les rives du Loch Lomond et je pense à la captivité de la reine sur le Loch Leven. La princesse innocente embastillée, coupée de son peuple par les eaux douces et une forteresse de pierre, a créé une légende au-delà de l’Histoire. Le mythe est empreint d’une poésie chère au peuple écossais et il a taché de mélancolie l’humeur déjà mélancolique de la nation. Et mon cœur de voyageuse aussi. Je sais parfaitement tout le désespoir de Mary parce que le paysage lui-même prend de doux airs désespérés.
J’imagine les tourments de la captive, les heures vides qu’elle voit défiler entre la brume et les matins sans futur. Un présent si éloigné de la vie passionnée et passionnante qu’elle a toujours connue. Le regard chargé des nostalgies de son passé, Mary pense aux instants joyeux qu’elle a vécu à la Cour de France, son avenir brillant de reine devant elle, presque trois pays à portée de main, dans un environnement doux et insouciant. Mary se souvient de son retour en Ecosse, veuve à dix-huit ans à peine, les périls exaltés qui l’attendaient sur cette île sauvage, ses éveils à la passion parfois interdite, les émois de reine et de femme qui l’ont rendue vivante. Une vie de dangers et de bouillonnements traversée au grand galop, le cœur embrasé, qui s’efface petit à petit face à la monotonie cruelle des quatre murs d’eau qui l’enferment.
Je sais parfaitement tout le désespoir de Mary parce que je suis prisonnière aussi, mais ma prison n’est pas en pierre. Ma prison n’est pas palpable, elle n’est presque pas visible, ma prison est à l’intérieur de moi. Ce sont pourtant les mêmes regards vers le passé qui me maintiennent dans un état de léthargie. Nous avons toutes deux l’inaction des frontières, la folie des désespérées. Nous avons l’espoir des gens qui n’ont plus rien à perdre. Certains ont écrit de Mary qu’elle était vaincue mais invincible. Ça me résonne dans l’âme, c’est aussi ce que je sens dans mon cœur. Vaincue assurément mais capable de survivre. Vaincue pour l’instant, vainqueur pour le futur. Mary me donne du courage. Je ne reconnais pas ses devoirs de reine mais j’admire son impétuosité de femme. Elle a eu ses moments de force et de vulnérabilité, elle a eu ses failles et ses erreurs, mais elle était reine et elle a toujours été vaincue en reine. Je ne suis moi-même reine que de mon âme mais mon cœur innocent veut penser que si Mary l’a fait, alors je peux moi aussi être invincible et vulnérable, forte et vaincue, fragile et battante. Je veux croire que c’est à la portée de mon âme. Pour l’instant, ça ne reste qu’une idée. Mais à force de l’écrire, à force de le penser, ça pourrait devenir vrai.

Loch Lomond

Je quitte le Loch Lomond, l’air est brumeux et lourd, je sens le Soleil plus près de la Terre que d’autres jours. Je m’arrête à Stirling et Mary Stuart est morte, décapitée par Elisabeth, sa rivale, celle qu’elle appelait sa sœur. Mary a traversé sa mort en pensant déjà à comment elle sera racontée par les poètes du futur. Elle a laissé le souvenir immortel de sa vie romanesque par la grâce de sa résilience insoumise, autant dans la mort que dans sa captivité en Ecosse, puis en Angleterre, qui aura duré près de vingt ans. La revanche de Mary est passée par la mort, la mienne passera par la vie.
J’arpente les rues de la ville qui a vu grandir le fameux roi James I ou VI, c’est selon qu’il soit d’Angleterre ou d’Ecosse. Je découvre les murs gris et lourds du château qui a couronné Mary Stuart alors qu’elle n’avait pas un an. Je remonte l’Histoire le long des ruelles de Old Town, jusqu’à la naissance de l’Ecosse en tant que Nation. A la fin du XIIIème siècle, la première lignée de rois écossais s’éteint, entraînant, comme il est de coutume dans les livres d’Histoire, un chaos propice aux rebellions pour savoir qui sera le nouveau roi. L’Angleterre, toujours prête à manger le morceau de gâteau qui ne lui appartient pas, devient l’arbitre de ces guerres intestines et en profite pour réclamer des droits de suzeraineté sur l’Ecosse. Beaucoup de guerres, de rébellions et d’alliances franco-écossaises après, l’indépendance écossaise est affirmée par Robert The Bruce en 1314 à l’issue de la fameuse bataille de Bannockburn, au sud de Stirling. La ville devient alors le symbole nationaliste du pays.
Pour preuve The Wallace Monument que j’aperçois au loin lorsque que je me perche sur les remparts du château, tour perdue dans les Highlands débutantes pour honorer Sir William Wallace, défenseur de la cause nationaliste, à l’endroit où s’est tenue l’une des nombreuses guerres d’Indépendance dont il était le héros. Le cul de Mel Gibson dans Braveheart a témoigné pour lui et pour la postérité.
Une petite ville qui n’a rien d’extraordinaire finalement, si ce n’est le vestige du passé, si ce n’est le château qui surplombe la campagne alentour, si ce n’est le piton rocheux qui prend de la hauteur sur les Low et High Lands matérialisant ainsi la frontière entre ces deux morceaux d’Ecosse. Il est 14h et je finis dans le plus vieux pub de la ville, presque désert à cette heure-là. J’espère y trouver un peu de fraîcheur, il y a moins d’air alors que je me rapproche des Low Lands, j’ai mis mes bras nus et le vent me manque. J’entends enfin les accents si particuliers dont mon oreille se languit depuis son arrivée, la sonorité brutale et rugueuse de la langue anglaise colorée par l’Ecossais insoumis. Je me sens bien dans ce pub boisé, je m’ouvre à la rencontre et aux échanges éphémères aux abords des pintes de bières. Cela me rappelle cet autre étranger qui ne l’est plus – ou peut-être l’est-il redevenu ? – et je serais presque joyeuse ; je profite de cette couleur locale dans l’après-midi qui s’étire, avant de retourner plus près des lochs et des monts.

Je marche, je marche dans la forêt des Trossachs, longée par le bruit de l’eau qui bataille avec la Terre. Je marche habitée par mon silence intérieur, hantée par mes pensées trop bruyantes. J’ai une courte hésitation vers le Loch Katerine, puisqu’il est la Dame Blanche de Walter Scott, mais le Loch Lubnaig a ma préférence. Parce que le chemin est bordé d’arbres et de solitude. Je marche, je marche. A plat pied et le cœur lourd.
Puis le Ben Ledi et sa vue imprenable me font du pied. Il paraît qu’il faut l’expérience, boussole et plan à portée de main. Je le tente néanmoins, il sera toujours temps de reculer si jamais. Il y aura toujours un petit bout de lac vue d’en haut si je désespère. Je monte donc consciencieusement, mal aux pieds et à l’âme, je monte car le paysage se fait de plus en plus beau. Le jaune des fleurs sauvages, le violet des fleurs inconnues, le marron de la tourbe, le vert empourpré de bruyères, la roche ensoleillée. Je monte malgré tout, malgré la soif, malgré la peine, malgré le souffle au cœur. Ainsi parfois, pendant ce temps-là, mon âme oublie.
Je monte au plus près des nuages et je vois le monde tout petit et si beau, parfois perdu dans la brume mais éclatant de rudesse quand il s’offre à mon être meurtri. Je vois au plus près quand mon regard porte au loin. Je poursuis mon ascension, le vent et le brouillard mouillé se font compagnons de marche. Le sommet me fait des blagues à répétitions, interminable de l’ultime ascension qui cache toujours un dernier pic nuageux. Je voudrais renoncer mille fois mais mon désespoir me conduit mille fois plus ardemment. J’arrive au crucifix du sommet, la vue est imprenable, invisible. Elle se dévoile de brouillard, pour mieux se voiler de brume. Le soleil est plus près de moi et m’offre quelques morceaux de paysages avec l’aide du vent de temps en temps. Je savoure intimement, le brouillard cachotier est devenu mon meilleur ami depuis ses coups de théâtre irlandais.
Je n’oublie pas vraiment néanmoins. Le souvenir de cette autre journée de brouillard m’est toujours un poignard dans le désespoir. C’est le jour que je redoutais entre tous. Le jour 731 depuis notre rencontre. Jour blessé qui cristallise toutes les premières et dernières fois. Je sais que je ne devrais pas être plus triste aujourd’hui qu’un autre jour, mais aujourd’hui tout commençait, côte à côte se découvrant auprès d’une bière. Je sais que je ne souhaite pas retourner dans le passé et pourtant, aujourd’hui, je le voudrais. Je voudrais mon île venteuse et nos débuts destinés. Je voudrais tout recommencer au début pour que ce ne soit pas déjà la fin. Juste l’espace d’une minute. Je voudrais être ce même jour une autre année mais je suis ici, je suis maintenant. Au moins, l’Ecosse est une fidèle compagne de désolation.
Après ces instants au plus près des Dieux, il me faut redescendre. Cela me fait encore plus mal, aux articulations, aux pieds et à l’âme. Je saisis chaque seconde de paysage, je vis chaque instant fugace puisque le décor est différent à chaque nouvelle respiration. Le retour vers la Terre est long. Mes pieds prennent une pause dans le ruisseau le temps de reprendre courage, le retour est ardu et périlleux. Le corps est fatigué, la pensée pas encore totalement.
C’était, heureusement, un magnifique morceau d’Ecosse pour noyer ma journée, me donner l’impression de dominer le monde du haut de mes petits pieds. Je regarde une dernière fois, depuis Callander, le Ben Ledi se recouvrir de nuages comme il l’a fait toute la journée, et je vais me coucher, le cœur chargé de cette journée de deuil particulier.

Loch Lubnaig à flanc du Ben Ledi

Justine T.Annezo – AOÛT 2018


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