Les Hautes Terres solitaires

En haut du Cairngorm

Je prends le chemin des Highlands pour me laver de l’eau du Loch Morlich et aller plus haut que les terres déjà hautes. Après une courte balade à travers les forêts, j’assiste au frais coucher de soleil les pieds presque dans l’eau, cernée par les monts et les vaux verts, gris, jaunes, violets, qui s’illuminent au regard de Dieu. Je prends une dernière bouffée d’air froid avant d’aller me coucher et laisse libre cours à des pensées trop sombres à la discrétion de mon lit endormi. Je pensais que c’était l’heure de la joie et chaque instant est plus douloureux que celui d’avant.
Au matin, mes pensées ne sont pas encore neuves mais je peux randonner le Cairngorm qui me surveillait hier soir. Je suis accompagnée, pendant quelques minutes, par les rennes écossais, seuls et vrais maîtres de la région. Le ciel est gris et lourd mais l’air est froid et venteux. J’arrive en haut, pas tout à fait au sommet, et déjà le panorama s’offre, bleu, vert et gris, aux couleurs de midi pas encore commencé. Je termine mon ascension, je m’élève encore un peu et découvre en haut de la montagne le monde à mes pieds, je suis à la frontière des Grampians et des Highlands. De nouvelles éminences me contemplent de toutes parts. Je vois le creux du cratère à présent, je vois toute sa grisaille teintée de vert qui semblait s’écrouler vers le lac hier soir.
Et une fois que la face cachée de la montagne m’apparaît, j’ai la sensation de voir le plus beau paysage de ma vie s’étaler sous mes yeux assourdis. Quelques mauves et verts, un semblant de cascades entre les roches, un loch caché au plus près des nuages et des centaines de sommets floués dans le brouillard au loin. Il ne m’en faut pas plus pour me serrer le cœur et faire couler ma tristesse. Cet abandon m’est doux alors que le loch suspendu fait miroiter quelques rayons de nuages. Ni amère, ni en colère, je me sens remplie d’amour.
Mary m’abandonne de ce côté de l’Ecosse. Je ne suis pas bien sûre qu’elle ne soit jamais venue si loin au Nord. Et je pousse en secret mon cri muet d’amour perdu en haut du Cairngorm. Je prends à témoin le même paysage qu’il a, un jour, regardé, et je parle à son souvenir invisible alors que nous avons fait silence. Il me faut l’accepter. Je dis au-revoir néanmoins, non pas adieu. Et je savoure ce précieux cadeau de solitude.
Je descends dans les nuages incertains et le soleil se fait plus confiant. Je descends à pic et sans mes skis pour trouver encore plus au Nord mon chemin vers Inverness. Je mets définitivement Mary entre parenthèses et retrouve une autre Histoire : le château invisible de MacBeth, le champ de bataille de Culloden si près… Je suis en retard dans mes lectures et rencontre les amants de Lammermoor que me raconte Walter Scott, de quoi nourrir un peu plus ma blessure d’amour.

Inverness

C’est à Inverness que je me sens au plus près des Ecossais finalement car une soirée surprenante m’attend dans la chaleur boisée du Market Bar. C’est la soirée qui brille entre toutes dans mon souvenir. Je parle avec toute l’Ecosse, je danse pour la première fois depuis longtemps, je chanterais presque au son de la musique live. La musique me remplit autant de vie que de douleur car ce lent chemin de retour à la vie, seule, matérialise de façon plus absolue une absence amère. Le paysage doux de mon après-midi trouve un écho dans l’air musical aux accents languissants. Je me sens implosée du passé qui s’enfuit, celui-là même qui me maintient prisonnière. Je n’ai plus d’autres choix que d’aller de l’avant pourtant. Mais ce n’est pas le présent que je voyais au futur pour moi.
Après ça, mes derniers jours de voyage luttent pour survivre. Mon humeur sombre me poursuit alors que je tente d’aller à Culloden. Loupé. Ça tourne à l’envers. Je n’ai plus le bon sens de regarder du bon côté de la vie. Avant, une occasion ratée était une occasion de plus pour une belle surprise. Aujourd’hui, je reste hébétée à regarder le bus que j’ai manqué s’élancer vers Culloden devant moi, je contemple abasourdie ma vie s’enfuir sans moi.
Ce sera donc juste Inverness, bordée par la rivière Ness, qui s’escrime entre soleil et pluie. Un peu d’Histoire des Highlands, quelques balades un peu trop courtes, du sommeil à rattraper. Journée qui pourrait être paisible mais l’envie s’enfuit. Ma bulle de tristesse est impénétrable. L’Ecosse n’est plus une agréable promenade en dehors du monde, l’a-t-elle jamais été ? Elle est lourde de mes pensées, elle est sombre de son passé. Je fais le constat de mon deuil inachevé. Les choses me traversent et réveillent uniquement ma colère endormie, mon impatience brûlante. Ainsi, je suis abandonnée avec rien !

Je pars à Oban au lieu d’escalader Glencoe. C’est une pointe dans mon cœur mais c’est le meilleur choix pour l’instant. Beaucoup d’heures de bus et de paysages changeants. Un air marin venu de l’océan, entre deux couches de nuages, éclaire de soleil éclatant la baie et les îles qui me regardent. C’est un beau panorama pour quelques minutes. Déjà, je prends le bus vers Glasgow, dernière étape avant mon retour. Ça va trop vite, le temps s’enfuit alors que ma vie fait du sur place. Je perds le fil de mon voyage, il n’a plus vraiment la saveur chardonneuse de l’Ecosse car mon cœur ne sent plus rien, uniquement l’intérieur de mes pensées.

Justine T.Annezo – AOÛT 2018


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