Suspension

Le voyage est fait d’un assemblage de jours qui se suivent mais ne se ressemblent pas. Multiples. Transmutables. Il est des jours où l’on explore un infime morceau de la Terre, pas à pas, goutte de sueur après goutte, dans l’effort de la montée ou dans l’infinitude du tracé qui se déroule sous nos yeux. Il est des jours où l’on découvre une région kilomètre par kilomètre, où l’on s’arrête à la prochaine crevasse, aux prochaines falaises, bordant de plus ou moins près la langue asphaltée. Puis il est des jours comme aujourd’hui, où l’on s’imprègne d’un lieu par l’immobilité, où l’on déploie sa tente à midi pour suivre la course basse du soleil dans le chant des oiseaux, dans le froissement de l’eau. Où l’on occupe les heures infinies à effiler les mots oubliés sur les pages blanches. Journée en pause dans le soleil au vent.

Je retrouve ma démarche solitaire au rythme du bateau en route vers le Nord, oubliant trois choses essentielles chez Jon : mon bonnet, ma paire de gants de la même main et mes médicaments contre la mer. C’est pas comme si je ne savais pas que je prenais le bateau et que je partais encore plus au froid ! Je recontre mon premier macareux de plumes et d’ailes, en colonie de vacances sur les rochers venteux, et les oiseaux d’Hitchcock qui attaquent mes promenades paisibles le long de l’île.
Soudain, la paix me transcende alors que je regarde le vent faire danser les longs brins d’herbes… Je réalise combien chaque chose, chaque pas, chaque rencontre, sont à leur juste place dans chaque étape de mon voyage. D’une simplicité flamboyante. En harmonie avec mes vœux à peine exprimés. Je me sens parfaitement seule au monde du côté sud de cette île qui m’offre un visage plat et tranquille, contrastant intimement avec les éminences qui ont traversé mes jours islandais. Je savoure l’attente patiente de ce qui vient demain, je respire cet aujourd’hui qui m’offre un suspend, perturbée dans mon repas par une maman mouton et son agneau déjà bien grand.

Et je m’interroge… Les gens vivent-ils réellement ici chaque jour, ou n’est-ce qu’un repli d’été ? Beaucoup de maisons sont le témoin d’un autre temps, recolorées chaque année, elles brillent dans le soleil d’été qui ressemble à mon hiver. Il n’y a absolument rien ici, un hôtel et un café, mais rien pour une vie quotidienne. Pourtant, un homme et son fils labourent les champs, pourtant les panneaux s’érigent en Islandais uniquement, pourtant Flatey est la seule île de Breiðafjörður à être habitée à l’année. Elle est depuis le XIXème siècle le centre culturel et commercial du Fjord. Ainsi, combien sont-ils à véritablement vivre ici ? Cinquante ? Cent ?
Je réalise, alors que j’écris, qu’il me semble difficile de véritablement me frotter à l’âme islandaise, de rencontrer les gens d’ici. C’est toujours ainsi, pendant l’été, on ne sait qui est qui. Je traverse donc l’Islande sans la reconnaître profondément, même si je tente de la lire dans le cœur des pierres.

Et alors que je contemple pleinement mon premier coucher de soleil, que je sens ses rayons tendre vers la Lune déjà si haute dans le ciel, je comprends toute la physique quantique du système solaire qui fait nuit noire et nuit blanche. Je laisse mes yeux danser d’une boule de feu à une boule de glace, expérimentant enfin absolument le mystère de la face cachée de la lune.

Justine T.Annezo – 6 août 2019, Flatey Island – GTM+0


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