Billets d’humeur #1

Le manque de l’Autre

– Don’t those people need that money?
– Maybe, but they need football too.*

The English Game (Serie TV)

* – Ces gens n’ont-ils pas besoin de cet argent ?
– Peut-être, mais ils ont besoin de football tout autant.

Ce matin, j’ai commencé une nouvelle série sur Netflix, une qui m’avait échappée jusque-là – et pourtant c’est pas le temps qui manque pour regarder des séries depuis plus d’un an ! – et me voilà, quelques heures plus tard, à pondre une nouvelle rubrique qui n’a rien à voir avec le voyage mais qui a tout à voir avec la vie et les mondes qui nous traversent.

Et puis, les billets d’humeur, ça semble être à la mode ces derniers mois.

Faut dire qu’on a plus de comptoirs où faire le pilier pour déverser toutes nos humeurs et nos théories sur le monde autour d’un bonne pinte de bière belge, allemande ou irlandaise (même ce genre d’évasions nous est interdite !) ou d’un ballon de rouge à la française si on est vraiment très chauvin ou qu’on aime pas l’or malté ; alors il faut bien s’exprimer !

J’étais donc en train de regarder ma série qui raconte les débuts du football en tant que sport professionnel – oui, pour ceux qui me connaissent, y a de quoi tomber de sa chaise ! Je m’explique : c’est pas le côté foot qui m’a séduite mais plutôt l’ambiance British de fin du XIXè (là, tout de suite, on me reconnait plus !) – et il y a une petite phrase de rien, glissée avec l’accent bien prononcé du Sud de l’Ecosse, qui m’a remuée. Qui m’a interpelée. Qui m’a rendue encore plus criante – et insupportable – cette impossibilité de nous réunir de par le monde depuis plus d’un an. Cette impossibilité de nous rencontrer. Cette impossibilité de faire de notre monde une fête quelle que soit la valeur de la fête.

Je dois reconnaître que ça fait quelque jours que je suis particulièrement sensible à cette réalité.

Sensible avec un sentiment d’universalité.

C’est pourquoi je n’ai pas envie que ce soit un billet de mauvaise humeur. J’ai pas envie de me la jouer Jésus, hein ? Moi aussi, toute cette situation interminable me révolte, me bouleverse, me questionne, me fait rire jaune, me tape sur les nerfs, ne me fait plus rire du tout, et tous les autres qualificatifs. Mais si j’ai envie d’écrire, c’est pour parler de toutes les petites bulles de lumières que j’ai trouvées sur ma route ces derniers jours. Ces dernières semaines.

C’est un fait, cela fait peu ou prou un an que nous sommes enfermés, que nous sommes privés d’une forme de vie : la sociabilité. Sauf que, paradoxalement, parce que, justement nous en sommes privés, nous recréons cette sociabilité à des endroits où nous avions, pour certains, oublié de la faire exister.

Par exemple, cette tendance que nous avions à demander à l’Autre comment il allait sans vraiment écouter la réponse, sans vraiment avoir envie de l’entendre. Aujourd’hui, nous nous attardons. Nous demandons réellement à l’hôtesse de caisse, à la fleuriste, à la boulangère, à l’enseignant, au buraliste, au libraire, comment ils vont. Et lorsqu’ils nous répondent abondamment – parce que, comme nous, ils ont besoin de sentir ce contact humain qui leur manque tant -, nous les écoutons. Sincèrement. Nous voulons savoir que nous ne sommes pas seuls dans la tempête. Nous nous réjouissons de ce sentiment fugace d’appartenance commune. Nous faisons montre de la bienveillance dont nous avons besoin et dont tous les grands pontes en charge de régler ce merdier n’ont que faire.

Nous éprouvons plus concrètement le sentiment de solidarité.

Ainsi, hier, j’ai passé presque une heure au téléphone avec une prof. Pas totalement inconnue. Nous nous sommes croisées une fois, il y a trois ans, dans le cadre de la représentation de mon spectacle pour ses élèves de troisième. Mais c’était pas ma copine non plus. Et pendant une heure, nous n’avons pas parlé boulot. Non ça, ça nous a pris trois secondes trente. Non hier, pendant une heure, nous avons papoté. Comme des copines. Nous avons parlé du monde. Et nous avons parlé de ça. De notre besoin vital de nous socialiser. (Quelque part, cette conversation m’a autant inspirée que la fameuse réplique de la série sur le foot !) Cette prof – ma nouvelle copine donc ! – me décrivait les mêmes situations d’échanges impromptus sur un étal de marché ou à l’angle d’une rue, celles à qui nous donnons aujourd’hui la possibilité de venir interrompre le quotidien pendant un instant précieux. Elle me témoignait aussi la nouvelle compassion qu’elle recevait en tant que membre de l’éducation nationale alors qu’il y a un peu plus d’un an justement, on s’en faisait des gorges chaudes de ces « planqués du service public qui sont toujours en vacances ». Maintenant nous les plaignons, nous les remercions.

Un nouveau sentiment de solidarité, je vous dis.

Bien-sûr, Marion (ma nouvelle copine prof) m’a quand même alerté sur ma belle utopie de nouveau monde en me rappelant que, d’une part, pendant qu’on rêvait aux corneilles, on nous en pondait des salasses dans l’hémicycle (mais bon, je vais pas m’étaler, j’ai dit que je voulais rester de bonne humeur) ; et que d’autre part, cette transformation ne nous touchait pas tous de la même façon (en version moins alambiquée : y a des gens cons qui resteront cons !). Et j’en ai eu la preuve ce matin à la pharmacie, quand une dame se plaignait de la prof de sa fille qui n’avait pas dû trop se fouler pour les cours à distance. Après, peut-être qu’elle était vraiment nulle cette prof, j’en sais rien moi ; mais nous avons tous expérimenté le cauchemar technique de tout le bordel du travail à distance, donc un petit peu d’indulgence ne ferait pas de mal quand même.

D’un côté, c’est presque rassurant quelque part, de voir qu’on ne se débarrasse pas comme ça des idées reçues…

En tout cas, hier, j’ai raccroché le téléphone avec un sourire dans le cœur.

Et des exemples comme ça j’en ai pleins. Marion n’était pas la première prof avec qui la conversation professionnelle avait dévié sur l’état du monde, créant alors une vibration différente de l’espoir. Et puis il y avait aussi la fleuriste du Jardin de Lucette. Et puis il y avait aussi la dame du marché et son fou rire à cause de son anecdote sur cet homme qui portait un masque fait en soutien gorge de sa femme. Ces échanges qui s’éternisent un peu plus me rappelant ceux que l’on s’autorise en voyage, c’est un petit morceau de mon monde qui change subtilement et qui donne un sens à tout ça.

Parce que, moi-même, j’éprouve différemment la solidarité.

Certes, cette solidarité globale naît d’un sentiment latent de ras-le-bol, mais puisqu’il est si difficile de se défaire des mauvaises habitudes, je ne vois pas pourquoi l’adage ne vaudrait pour les nouvelles bonnes habitudes que nous sommes en train de prendre du fait de notre besoin humain et incompressible de se socialiser.

Car c’est ainsi, nous ne pouvons plus nous mentir. Tout solitaire que l’on puisse être, nous sommes en manque de l’Autre.

Depuis le début du premier confinement, nous avons fait toute l’introspection dont nous étions capable pour évoluer. Aujourd’hui, cette introspection ne pourra être efficiente que si nous pouvons mettre cet nouvelle version de nous-mêmes à l’épreuve de l’Autre. Du véritable « Autre ». Pas celui qu’on lit sur un écran. Ou que l’on regarde pixelisé. Ou que l’on entend hachuré. Mais celui qu’on ne connaît pas encore. Celui que l’on rencontre. Pour une heure ou toute une vie. Au bord d’une bière. Devant une toile. Dans un stade de foot. Au-dessus d’une scène.

Aujourd’hui, nous sommes amputés de la rencontre de l’Autre qui nous permet d’accéder à de nouvelles facettes de nous-même. Et on en crève.

Alors oui, on crève pas avec un respirateur dans l’œsophage. Mais on n’en crève pas moins. On s’essouffle. On n’a plus la ressource des bouffées de théâtre intempestives entre deux écrans, des soirées Piña Pyjamas dès 18h, des soirées clandestines à six jusqu’à 6h. On a besoin d’air. On a besoin de vivre, bordel. Pas seulement être vivants mais se sentir vivants. Dans toute nos terminaisons nerveuses. On a besoin de joie. On a besoin d’excès. On a besoin d’être irraisonnable. On a besoin de se toucher. On a besoin de se perdre dans la foule. On a besoin de se prendre une bonne cuite et de rentrer complètement torché après avoir refait le monde avec des gens qu’on ne reverra probablement jamais. On a besoin de se prendre une claque avec dix, cent, mille autres spectateurs, devant la performance d’un acteur qui nous a dit des mots qu’on comprenait pas toujours mais qui a parlé à nos sentiments d’humanité. On a besoin de devenir sourd après avoir entendu et dansé le concert qui changera notre vie à jamais. On a besoin d’être renversé devant une toile de maître ou d’inconnu qui va faire que, putain, on comprend enfin l’art contemporain. On a besoin d’une bonne Coupe du Monde. De football, de rugby, de tennis, de patinage artistique. Pas parce qu’on aime le sport ou même qu’on comprend ce que c’est qu’un « hors-jeu », mais parce que ça nous réunit – sur le canapé du salon, les gradins du stade ou le tabouret du bar – dans une indicible beauté. Même si on s’en fout. Surtout quand on s’en fout.

Alors oui, ce matin, j’ai été émue parce que, comme ces ouvriers anglais, j’ai ressenti au plus profond de mon cœur que j’avais besoin du football. Pas parce que j’aime le sport ou même que je comprends ce que c’est qu’un « hors-jeu », mais parce que j’ai l’envie incompressible d’être réunie avec le reste de l’humanité dans une indicible beauté. J’ai l’envie de faire de mon monde une fête quelle que soit la valeur de la fête.

Alors, en attendant, ou au moins jusqu’à la semaine dernière, à défaut de bar, je faisais la tournée des salles des profs.

Alors, en attendant, pour commencer à faire cette fiesta de début du monde, j’écoute en boucle et joyeusement mes amies les Nonnes essentielles et la chanson du groupe irlandais Foil Arms and Hog. Parce qu’ils m’ont fait rire. Parce qu’ils ont nourri ma sensation grisante d’appartenance au monde. Parce qu’eux aussi ont fait partie de mon sentiment d’universalité de la semaine.

A la bonne vôtre !

Quand on prend la mesure de l’importance des rencontres, on porte un autre regard sur les oeuvres qui nous nourrissent, sur notre vie même. Nous sommes dépendants des autres. La rencontre n’est pas un agrément, une alternative accessoire, elle nous est essentielle, elle modèle notre personnalité ; elle est au cœur de l’aventure de notre existence. Elle n’a pas simplement le pouvoir de nous faire découvrir l’amour, l’amitié ou de nous conduire au succès, elle nous révèle à nous-même et nous ouvre au monde. C’est là sa force et son mystère : j’ai besoin de l’autre, de rencontrer l’autre pour me rencontrer. Il me faut rencontrer ce qui n’est pas moi pour devenir moi.

La rencontre, Une philosophie – Charles Pépin

Justine T.Annezo – 10 avril 2020


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