Evanescence

On ne sait vraiment qui elle est, quel est son visage, ni même si elle a un (seul) visage. On sait juste sa présence espiègle dans l’air des vents. Son chant murmure tous les rires enfouis des enfants disparus au fil des ans, au fil des eaux. Elle s’assure que leurs facéties toujours survivent. Elle butine d’âme en âme dans la brillance de la nuit pour semer les rêves des hommes et des femmes du monde, pour les ensemencer, pour les épanouir. Pour amuser leur monde ordinaire. Elle se disperse en milliers de courants d’air pour protéger son environnement, pour essaimer sa joie de vivre, pour assurer la mobilité des Nations. Elle connaît l’éphémère du Temps au plus profond de sa vérité partiale, elle vit dans l’urgence incompressible de ces instants qui filent beaucoup trop vite les uns après les autres. Elle distille l’air du changement dans les corps inflexibles des hommes et des femmes, elle les ordonne aux mouvements, elle les invite à se laisser pousser des ailes invisibles, elle les intime à l’inconstance. Pour suivre les courants indomptables des ondes planétaires. Elle se laisse porter d’ici à là, de lui à elle, curieuse de la nature, de l’autre qu’elle voudrait à son image pour enfin se comprendre. Elle se laisse porter d’ci à là, de lui à elle, faisant œuvre de reliance. Elle se revendique le miroir du monde. Elle s’agite sans cesse. Même quand elle est immobile, son esprit divague. Part à droite à gauche. En haut en bas. Ici là-bas. Ses idées sont multiples. Sont mobiles. Sont menteuses. Pas de discrimination. Elle compare les vérités afin de trouver celle qui lui va le mieux, celle qui répond à son besoin égoïste, à son besoin charitable. Elle se tient compagnie au bruit du vent, aux bavardages permanents. Elle virevolte sans jamais véritablement s’arrêter, s’inscrire, s’appartenir. Elle est passagère. De sa vie. De sa pensée. De son corps. D’un battement d’ailes, elle apparaît. D’un battement d’ailes, elle disparaît. Insaisissable. Indescriptible. Fugace fragrance de beauté. Elle se laisse porter d’ci à là, de lui à elle, ne repassant jamais par le même endroit. Par le même chemin. Par la même pensée. Sans pouvoir éviter, pourtant, de tourner en rond. A force de détours. A force de changements irréfléchis. A force d’injonction au mouvement. Par lesquels elle transforme toujours le quotidien en une magnifique aventure. Impermanente par nature, elle nous réconcilie avec l’inhabitude. Avec l’infixité. Elle nous démontre que la transformation n’est pas plus compliquée que cela. Qu’elle existe sur tous les plans. Qu’elle n’a point besoin d’une tornade. Qu’un petit courant d’air, bisant notre âme, peut transformer une chaude nuit d’été en minute de printemps. Que la transformation est une affaire de tous les jours, quand une fleur séchée se change en potion magique au contact de l’eau chaude au petit matin, quand une fleur des champs devient bouquet par la grâce de la cueillette au petit jour, quand une fleur d’amour pousse dans le cœur à la place de la rancœur d’hier dans la chaleur du soir. Elle nous impose que tout passe heureusement. Elle se laisse porter d’ci à là, de lui à elle. Et l’on ne sait pas si elle est là pour nous jouer un bon ou mauvais tour dans l’air du temps. Fragile comme la chrysalide qui l’a vue naître, transcendée comme les minutes qu’elle transforme en éternité, Palhik Mana nous affleure, nous traverse dans l’air du vent. Présence subtile. Substance duelle. Evanescence curieuse. Palhik Mana nous met en mouvement.

D’après la légende amérindienne de la Tribu Hopi autour de la « jeune fille papillon » : Palhik Mana

Justine T.Annezo – 11 juin 2022 – GTM+2


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