Partir la fleur au fusil

VOYAGEUSE INTEMPESTIVE – « Ich liebe Berlin » V2.2

la fleur au fusil

Berlin est née d’un marais, et elle ne cesse de s’enfoncer dans son sable mou. A Berlin, tout flotte, tout est fluide, et l’élan propre à chacun se glisse dans un courant commun. C’est une ville humaine qui invite à lâcher prise – mais qui peut aussi conduire à la léthargie, au doute et à la peur. Rien de ce qui fait la faiblesse humaine n’est étranger à Berlin. Ce n’est pas une ville de vainqueurs comme New-York ou Londres. Ici, la défaite a sa place, comme nous l’ont prouvé deux guerres mondiales. Ce n’est pas une ville pour stabiliser le système, mais pour le contempler, à l’image de la Spree qui s’écoule si lentement qu’elle donne même l’impression certains jours de revenir vers sa source.
Norman Ohler

Ces mots résonnent comme une épitaphe de mes propres deuils.

Lors de mon premier séjour berlinois, j’étais exsangue. Je ne partais pas à la rencontre du monde, je cherchais à me retirer du mien. A échapper aux bavardages incessants, aux attentes inconstantes, aux pressions inconscientes.
En deuil d’idées, de concepts, de rêves qui n’avaient peut-être jamais été miens, la ville de verdure était mon refuge. Je me mettais en pause dans un espace inconnu dont je ne connaissais pas les contours, dans un milieu étranger dont je ne maîtrisais pas la langue : je trouvais la cité idéale pour trouver cette retraite.
Je partais alors à Berlin, sans le comprendre tout à fait, pour mettre en lumière mes défaites. Passées et présentes. Constantes et passantes. Non pas pour les combattre ou les alourdir mais pour les accueillir en son sein afin de les rendre moins dramatiques.
Je partais à Berlin pour me rapprocher de celle que j’avais toujours été.

Aujourd’hui, je suis une autre définition d’exsangue. Purifiée. De tout ce qui me rendait justement exsangue.

Mon deuil est tout à fait concret. Ce n’est plus une idée, un concept, un rêve. C’est un corps, un souvenir, une promesse. Et je n’ai que le refuge de la vie, du monde tout entier, en chair et en ville, pour deuiller. Et j’ai tout Berlin, ses contours esquissés, ses langages apprentis, pour me réaligner à la fréquence qui est la mienne, maintenant que je sais qu’elle rime avec Berlin. Cette ville qui est née le même jour que moi mais 752 ans plus tôt. Cette ville qui a ressuscité la même année que je suis née. (Comme quoi, je n’avais pas totalement tort de me faire l’héritière particulière de cette ville alors étrangère et inconnue, m’accaparant 1989 et la chute du mur comme si j’étais la seule fille née cette année-là.)

Je pars alors à Berlin la fleur au fusil. Ni pour me faire la guerre ni pour me faire la paix. Puisque je ne suis ni dans un état ni dans l’autre. Ni pour enterrer mes défaites. Ni pour célébrer mes victoires.

Je pars à Berlin pour incarner celle que j’ai toujours voulu être, que j’ai toujours été sans me l’autoriser véritablement. Je suis une page blanche qui commence à s’esquisser. Naviguant dans ma nouvelle conjoncture intérieure. Déambulant dans ce nouveau mécanisme intime. Je tente d’autres chemins pour réinventer mon système.

Entre la première et la deuxième fois, certains routes se retrouvent et se juxtaposent d’ailleurs. D’autres diffèrent. Je suis ici maintenant avec la promesse de ce qui m’attend demain comme une magnifique apothéose de ce que j’ai répété pendant un an afin d’être prête pour aujourd’hui (oui, ça fait beaucoup d’allers retours dans le temps cette affaire-là !).

Lors de mon premier séjour berlinois, j’étais en pleine résolution. Je tentais de me réconcilier avec ma sensation d’échec. Pour lui donner le droit d’être sans la transformer immédiatement. Sans la nommer injustement. Sans la contrôler impuissamment. Je me réconciliais avec elle pour ce qu’elle était. Pour lui donner le droit de respirer sans me malmener.

Aujourd’hui, je pars peut-être pour m’autoriser à gagner. Pas comme New-York ou Londres. Pas contre quelqu’un ou quelque chose. Encore moins contre moi-même. Je pars pour réaliser que j’ai déjà gagné. Il n’y avait que moi pour croire le contraire.

Je pars donc la fleur au fusil. Sans avoir prévu ce que la ville ferait de moi. Ce que je ferais de ma vie là-bas. Je pars « la fleur » pour la paix, « au fusil » pour la guerre ; parce que je suis habitée par un peu de chaque pour atteindre ce presque équilibre qui me recompose.

Justine T.Annezo – 31 août 2026, de Toulouse à Berlin – GTM+2


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