
Ce n’était pas un grand départ. Je ne suis pas partie de l’autre côté de la Terre. De l’autre côté de la France à la limite. Et pourtant, j’ai à peu près expérimenté tous les moyens de transports pendant ce voyage qui ne ressemblait à aucun de ceux que j’ai déjà traversé. Qui se composait de tous ceux qui m’ont déjà contenu.
Ce n’était pas un grand départ. Mais peut-être est-ce le plus beau de tous ? Il était plein de la mélancolie de toutes mes partances, il était plein de la promesse de tous mes inconnus.
Ce n’était pas un grand départ, et pourtant, il a remplacé le seul que j’ai décidé de ne pas faire. Peut-être avais-je l’intuition que ce printemps serait un point de bascule ? J’étais censée partir à l’autre bout du monde, à la place je suis partie à l’autre bout de la France. Comme dirait mon ami Théo : « Je ne sais pas qui a écrit la dramaturgie de ta vie, mais il ou elle a fait un putain de boulot de cohérence. »
Ce n’était pas un grand départ, c’était un rendez-vous, avec moi-même, avec les couches de mon histoire. Ce n’était pas un grand départ, c’était un retour aux sources, à « toutes les sources ».

©Club Photo Trélazé
Je suis revenue au départ originel, celui que je fais depuis mes 7 ans. Qui nécessite juste une paire de mots, une troupe d’âmes inspirées, quelques lumières et un public pour faire le voyage imaginaire et immobile de celles et ceux qui rêvent. Je suis revenue au départ originel, le théâtre, celui qui le premier m’a poussé sur les routes un jour, avant que les routes ne deviennent mon refuge pendant un temps, avant que l’ailleurs ne devienne mon ici pendant un an. Je suis revenue au départ originel, le théâtre, pour imaginer un nouveau projet de bonheur et « faire un joli truc comme ça ».
Je suis revenue au départ originel, celui que mes parents ou mes grands-parents ont fait en quittant les terres qui les avaient vus grandir. Je suis revenue au départ originel, l’exode, celui que j’ai fait à chaque vacance scolaire jusqu’à mes 13 ans pour aller chez d’autres grands-parents. Je suis revenue au départ originel, l’exode, en foulant, presque pour la première fois depuis mes 13 ans, la géographie de mes ancêtres.
Je suis revenue au départ originel, celui que j’ai embarqué à 20 ans en quittant l’école qui m’avait abruptement formée aux arts de la scène. Je suis revenue au départ originel, le passage à l’âge adulte, en réintégrant les murs expatriés de la formation qui m’ont douloureusement vu apprendre.

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Le sujet était déjà choisi avant même de partir, j’allais justement sublimer le départ. Au moment même où je décidai de rester. Au moment même où mon Autre du moment partait. Le sujet était déjà choisi avant même de partir, et il n’aurait pas pu être plus à propos. Même au-delà de ce que j’avais prévu. Il y avait tant de couches à transcender !
Ca faisait beaucoup à traverser en sept semaines… Donc après réflexion, c’était définitivement un plus grand départ que ce que j’avais prévu !
Et entre le Jour 1 et le Jour 45, j’ai vécu 70 560 minutes de travail intensif à la hauteur de l’intensité de ma joie.
J’ai été habitée par des improvisations démultipliées en histoires, en poésie, en personnages, en spectacle.
J’ai été chahutée par autant d’états de doute que d’états de grâce, par autant de rencontres de théâtre que de rencontres tout court.
J’ai poussé de cris de guerre transformés en cris de joie : YAAAAA, je t’aurais un jour !
J’ai joué des parties de théâtre métamorphosées en parties de tennis : Roland Garos, c’était à Angers cette année !
J’ai éprouvé un sentiment intime de restauration, un sentiment infime de gratitude, une profonde sensation de paix, une paisible sensation de foi.
J’ai flirté avec les deuils fictifs pour faire évoluer les créativités : « Le deuil du piano, Justine ! »
J’ai expérimenté le deuil réel pour symboliser les ultimes transmutations : Paix à ton âme mon chat d’amour.
J’ai vécu de magnifiques instants de partage et des partages d’instants magiques : Cœur sur vous les TH1 !

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Puis, il m’a fallu repartir. Après tout, on savait tous et toutes comment ça finirait. Un peu comme ça avait, plus ou moins symboliquement, commencé finalement. Dans un lieu de départ. Dans une gare. On savait toutes et tous que ça finirait par un nouveau départ. Mais quel départ ! Qui aurait pu rêver à un chœur d’étudiants et d’étudiantes au milieu d’une gare qui chante « Puisque tu pars » des étoiles et des larmes dans les yeux pour mieux faire briller les étoiles et les larmes dans les miens ! Pour mieux célébrer les 70 560 minutes qui nous ont habité.e.s, transformé.e.s, émerveillé.e.s, collectivement…
Après ces magnifiques au-revoirs, j’étais seule dans le train. J’ai regardé les paysages de la diagonale du vide défiler à ma fenêtre alors que je rejoignais « mon » Sud, moi la fille du Sud que je ne savais pas être si viscéralement. Je regardais les paysages défiler pour contempler les 70 560 minutes qui venait de me façonner. Je ne jetai même pas un œil au roman de gare acheté à Vierzon (alors que je voulais voir Vesoul), l’aventure de ma vie, le roman de mes dernières semaines, était bien plus passionnant, était bien plus émouvant.
Je pensais que je m’occuperais à écrire pour trésoriser mes souvenirs, mais je les gardais précieusement en moi. Ce n’est que quelques jours plus tard que je m’épanche enfin. Eparse. Car je ne sais trop comment résumer 70 560 minutes en moins de 70 560 signes. Il est des moments de vies qui ne peuvent être que vécus, que les mots ne peuvent pas pleinement contenir. Mais j’ai besoin – envie – d’en garder une trace, même imparfaite, dans les bestiaires de mes écrits. Car si les moments de fracture aiment à être écrits pour être réparés. Les moments d’ivresse doivent être poétisés pour être célébrés.
En tout cas, dans ma vie, c’est comme ça que ça marche !
Et ce moment d’ivresse renverse tous les autres, alors je continue de m’enivrer à la force des mots partiels qui le commémorent.

Justine T. Annezo – 14 juin 2026 – GTM+2