Partir du cœur

VOYAGEUSE INTEMPESTIVE – « Ich liebe Berlin » V2.4

partir du coeur

Je m’élance dans Berlin suspendue à une énigme sans réponse : Berlin est-elle faite pour moi suis-je faite pour Berlin ? Ainsi, je m’élance dans Berlin non pas pour obtenir une réponse mais pour que la ville continue à me poser la question. Je m’offre la possibilité de réaliser le souhait de mon dernier jour lors de mon dernier séjour en avril 2025 : je ne fais pas Berlin, je me laisse faire par Berlin.

Sur cet entrefaite, sans objectif ni circuit, la première journée est étrange. Je ne décroche pas tout à fait de ma vie en France, arpentant les rues à coups de téléphone et de réflexions que j’aurais voulu mettre en pause. Jusqu’à me retrouver au bord d’une bière, au bord de la Spree, au bord du bateau piscine dans lequel je viens de faire mes 15 longueurs. Le premier jour de voyage est toujours particulier. Etranger. Sans temporalité ni objectif. Le temps de me mettre au diapason de ce que je viens faire ici. Et par cette première immersion, ça ressemble quand même un peu à la maison (mise à part que l’eau est à moins 8000 degrés !). Dans le bon sens du terme. Avec les bonnes habitudes que j’aurais prises.

Le deuxième jour, je me rends à ce rendez-vous irrépressible avec une bibliothèque nationale pour déposer mes écrits. Pour rêver mes imaginaires. Je m’installe pour la journée à une table d’un orange d’Europe de l’Est des années 1970 dans un fauteuil tout aussi orange. Alors que le ciel déjà d’automne est gris mais danse avec les nuées pour me peindre des tableaux.

J’invente les histoires qui n’ont pas marché. J’écris les vies que j’aurais rêvées. Je suis sur le fil et il est possible, qu’un jour, je n’arrive plus à distinguer ce que j’ai vécu et ce que j’ai écrit.

Je « rentre » à vélo, faisant un détour par le Tiergartem pour la beauté du geste, avant de me coucher avec le soleil sur les rives de Landwehrkanal, un canal qui ressemble au mien…

Le troisième jour, je fais la rencontre d’une autrice francophones en terre berlinoise comme une belle excuse pour être ici maintenant ailleurs à parler littérature architecture et Europe. Je suis tellement intimidée par son bureau, qui est le mien en rêve, que mes imaginaires font de la résistance. Je suis trop émotionnée par mon passé, par mon cœur cassé, pour me perdre dans d’autres histoires.

Je finis par décider, non pas d’abandonner, mais d’arrêter de m’obstiner contre une page blanche. Je vais faire un tour dans Shönenberg, le quartier bavarois, vagabondant sans dessein. Si ce n’est, pour marquer ma rentrée à venir, en achetant mon nouvel agenda. Il fait vraiment bon vivre à Berlin. Je m’y verrais bien, dans ce Kietz vivant les pieds sur terre, dans ce Kietz qui me rappelle encore une fois le mien… Il semblerait que je cherche toujours un « chez moi » ailleurs, que je quête les conditions et les marqueurs de ce « chez moi » partout.

Le troisième soir, je fais la rencontre de plusieurs autres autrices francophones en terre berlinoise comme une joyeuse promesse de créativité à venir à plusieurs ou à distance.

Le quatrième jour, le bureau m’intimide moins – c’est peut-être les effets bénéfiques de ma gueule de bois ?! – mais mon inspiration est ailleurs, elle s’illumine au contact des rues parallèles et des parcs dorés.

Depuis que je suis arrivée, je ne visite pas Berlin. Je ne vis même pas au rythme de Berlin. Je vis à mon rythme, mais à Berlin. Un rythme qui sort de l’ordinaire, de ma routine, mais qui y ressemble beaucoup. Mais dans un ailleurs. Je me promène d’un point A à un point B où il s’agirait toujours d’écrire. Mon roman mes pensées ces mots. Où il s’agirait toujours de rêver, pour mes écrits, pour ma vie.

Je ne pense pas trop m’avancer en disant que c’est la première fois que je voyage au présent. Pour mon maintenant.

Mon rêve le plus fou c’est de voyager dans le temps. Mon seul moyen d’y arriver c’est de voyager dans ma tête par l’écriture et le théâtre, ou dans l’espace en allant à la découverte de l’ailleurs… Alors je ne cesse de raturer des carnets pour réinventer les histoires, alors je ne cesse de parcourir le monde pour me connecter à mon histoire. A notre histoire.

L’essence de mes voyages a aussi toujours reposé sur un projet, un objectif, un but. J’utilisais l’excuse du travail pour partir en voyage. N’oublions pas que la première raison de mon premier séjour à Berlin, c’était d’inspirer le personnage allemand que j’étais en train d’inventer.

Pas cette fois-ci ! Ce voyage, ce départ, part du cœur. Il n’a d’autres objectifs que le voyage, que le départ. Il se vit donc parfaitement au présent sans penser à hier (sauf le mien) sans rêver à demain (sauf le mien).

Mes journées sont pleines de morceaux de vie, ou de Berlin, parfaitement ordinaires, qui rendent pourtant mon instant extraordinaire. Je vis chaque jour comme si j’appartenais à la ville, comme si elle était mon quotidien. C’est ainsi que je reconnais véritablement les voyages qui me transforment et les départs qui comptent : lorsque j’arrive à les vivre comme « à la maison » avec la sensation que je pourrais y être chez moi.

Ce n’est pas tout à fait explicable. C’est comme dans la rencontre.

Dans la rencontre, amoureuse ou amicale, le moment où ça matche est un ineffable. On n’arrive pas forcément à le mettre en mot, à identifier la raison, à trouver le moment. Ca a juste lieu. On sent, sans toujours en comprendre la raison, que c’est la bonne personne du bon moment pour soi-même. C’est pareil avec Berlin : je sens, sans savoir. Il y a pourtant eu les ratés de la vie dans notre rencontre, les incompréhensions de communication, les impossibilités de départs et de retours, mais ça matche et c’est tout ce qui compte.

Berlin résonne définitivement en moi sans l’urgence d’autres contrées avant elle.

Berlin est une opportunité et non une nécessité. C’est une possibilité, pas une obligation.

Parce que Berlin parle à mon cœur, parce que je suis partie depuis mon cœur. Cassé. Mou. En suspens. Mon cœur Kintsugi. Mais vivace.

Justine T.Annezo – du 31 août au 4 septembre 2026, Berlin – GTM+2


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