En Sardaigne, le soleil se lève au Sud…

JOUR 4 : Ciel

Sur les rives du fleuve Tema

Au réveil sur les rives du fleuve Tema, deux pêcheurs viennent silencieusement nous tenir compagnie. La journée commence, paresseuse et tranquille, aux abords du seul fleuve navigable de Sardaigne qui s’écoule doucement au rythme des chants d’oiseau. A deux pas de Bossa, nous ne faisons pourtant qu’une avec les fleurs des champs sauvages et indomptées. Nous sommes bordées par les montagnes charpentées, acérées, bordées de rouge rocher sur lesquelles le maquis grimpe péniblement jusqu’à de surprenantes colonnes naturelles. Sculpture improvisée de la nature.
La journée se poursuit, aléatoire et bancale, au gré des matins de printemps. Nous nous laissons porter des hauteurs de Cuglieri à la plage simple de Santa Caterina di Pittinuri sous le ciel sans nuage. Le lyrisme m’a un peu déserté, malgré le village fantôme des Carthaginois de Cornus, malgré l’arc naturel de S’archittu ; envolé avec le vent sauvage de l’île, étouffée par la chaleur du ciel.
Mais après un flottement où l’émerveillement vient à me manquer, une crostatine en bouche remet d’aplomb mon âme hasardeuse, peut-être avais-je seulement faim ? Nos kilomètres qui jouent au miroir entre le 2 et le 3 nous mènent à la pointe de la péninsule de Sinis, isthme de terre brassé par la mer d’un côté et le golfe d’Oristano de l’autre, sur lequel survit San Giovani di Sinis, port de pêcheur qui revient à la vie par intermittence et dont la vieille église byzantine, dépouillée et en pierre brute, nous accueille à l’entrée du village.

Péninsule de Sinis

La voie principale de l’ancien port phénicien de Tharros se déroule alors sous nos pieds intéressés pour nous conduire à une langue de terre pelée, marécageuse et aujourd’hui inhabitée, dernier rempart de la péninsule de Sinis. Les Phénicens se sont installés sur cet ancien site nuragique aux alentours de 900-800 av. JC. parce que l’endroit était facilement défendable et bénéficiait d’un mouillage protégé. La ville est abandonnée vers 1070, lorsque les habitants migrent vers la nouvelle ville d’Oristano, et ses ruines qui ont gagné contre la montée des eaux sont toujours là pour nous raconter l’histoire de l’Ancien Monde. Une tour s’élève en haut des colonnes phéniciennes ébréchées et regarde de chaque côté de la mer pour protéger les biens marchands de la ville abandonnée. Cependant, comme au Black Fort irlandais, ce ne sont pas tant les ruines de la ville commerciale qui importent, ce sont les bouleversants paysages qui plongent dans la mer à ses côtés. Nous prenons les sentiers tracés mais plus caillouteux de cette terre mangée par les vagues alors que le soleil est à sa parfaite place dans sa course. Ni trop haut, ni trop près de l’horizon, il est tendre et venteux pour accompagner nos jambes échauffées, il fait de l’ombre à la pierre en forme de cœur qui surgit impromptement devant nos chaussures. Nous longeons la terre si près de la mer, le bruit des vagues est devenue notre habitude quand soudain le silence est notre seule musique, j’entends mon souffle chaud, j’entends mes pas secs sur le sol dur. Nous sommes en haut du promontoire et la mer n’est plus qu’une étendue bleue, brillante au soleil, mais calme et silencieuse. On voit le Nord que l’on a parcouru ces jours derniers, on découvre le Sud que l’on n’explorera pas demain, ni après-demain. On domine une toute petite partie du monde, car la force de la marche donne toujours cette sensation incroyable de posséder une infime partie de notre planète pour une infime seconde.
Ranimée par cette balade émerveillée, je note enfin la multiplicité des paysages sur cette si petite île au milieu de la mer. Ce fut si surprenant de passer du paysage redondant de monts emmaquisés auquel nous nous étions habituées à cette plaine marécageuse qui ressemble à la Camargue. Tout aussi incroyable que de constater que l’image contenue dans un mot varie selon les paysages : mon marécage gonflé de tourbe irlandaise est absolument différent de mon marécage sarde nourri du blé déjà presque mûr.
Ce même blé qui chante dans mon dos de son doux vent flûté alors que nous choisissons notre paradis pour la nuit. Puis, après un geyser spectaculaire et mémorable de bière, le soleil passe en l’espace de soixante-quinze secondes, de bête pleine à quelques rayons épars derrière la butte sous l’envol des flamands roses.

Péninsule de Sinis

JOUR 5 : Paillette

En Sardaigne, le soleil se couche au Nord et les terres s’enrobent de brume au petit matin, les monts enracinés dans les flots bleus, émergent, frais et bleutés du même bleu qui les confond.
Je contemple ainsi au réveil le bout de terre éprouvé la veille se dévoiler peu à peu, je me souviens de ses plages sauvages et solitaires sur lesquelles le sable fait la concurrence aux mini falaises rocheuses et se jette dans l’eau si turquoise qu’elle nous éblouit.
J’admire le paysage ocrée qui a accueilli nos rêves de la nuit. Sur les conseils d’un Italien, nous nous sommes arrêtées hier sur la plage de Porto Alabe parce qu’il la comparait au Sahara… Ici, les pieds plantés dans cette terre rouge qui se crevasse à l’approche de l’eau salée, je trouve cette métaphore plus véridique. Même si la plage de Porto Alabe fut belle pour un premier regard sur la mer du jour hier, celle-ci est encore plus belle pour un premier regard sur le monde au réveil.
Après nos ablutions dignes des nymphes marines de la mythologie grecque, nous quittons à regret notre paradis pour une halte à Cabras, aux abords de l’étang de la péninsule. Nous ne nous y arrêtons pas par hasard, la poutargue nous a appelées, mais nous y venons sans but. Or Cabras célèbre Santa Maria dell’Annunzione depuis hier, les rues sont encore parsemées des confettis de fleurs de la soirée ou de la procession traditionnelle qui s’achève à notre arrivée. La ville n’a rien à offrir de beautés particulières si ce n’est la magnifique surprise de ce week-end de célébration. Les guirlandes de papier, fabriquées par les enfants, flottent au vent, les rues ont un goût de 14 juillet du temps où on le célébrait encore à la guinguette. Il est midi, les terrasses sont remplies, d’hommes surtout, de femmes parfois, jamais accoudés à la même table. Les hommes gominés et en chemise claire rigolent bruyamment une cigarette à la main, les femmes apprêtées sirotent dignement leur aperol, un regard toujours affûté sur les enfants non loin.
Le reste de la foule se presse à la pasticceria du village, passant leur commande de dernière minute pour leur plateau de jour de fête. Nous voulons en être nous aussi ! Nous faisons faire notre petit plateau de voyage, à emporter et à manger sur notre table de fortune à l’arrière du coffre, puis nous prenons place à la terrasse et dans l’ombre du auvent qui n’est pas suffisant à la rafraîchir. Nous sommes parties intégrantes du village, la joie flamboyante de ce jour impromptu, de cette étape étourdissante, nous a transpercées, nous appartenons complètement à l’habitude de fête de ce dernier weekend de mai. Nous ne voulons plus partir ! Cabras était supposé n’être qu’une halte à la poutargue, en route vers Santa Lussurgiu et le nuraghe de Santa Christina ; nous nous attardons néanmoins. Nous allons à la trattoria enfin goûter au parmesan sarde tant convoité : la bottarga. Puis, l’heure de la sieste italienne sonne ses trois coups, le village s’endort et nous n’avons nulle part pour adopter cette habitude bienvenue. Nous sommes latentes, nous ne savons où aller. Notre sieste hésite entre la promenade digestive d’Orsistano et le farniente de la plage de Torre Grande. Nous ferons les deux, étape par étape.
Mais Oristano fait elle aussi la sieste… Nous saluons brièvement la Torre di Mariano II, dernier vestige des remparts de la ville, qui nous accueille de son ombre immense. Nous nous inclinons devant la statue d’Eleonora d’Arborea ; dernière souveraine d’un état sarde indépendant appelé Judicat d’Arborée, elle promulgua le premier Code Civil d’Europe Médiévale, la Carta de Logu. Cette femme du XIVème siècle était très en avance sur son temps et elle est aujourd’hui encore admirée pour sa grande mansuétude et sa volonté farouche de protéger l’indépendance de l’île. Après lui avoir rendu moins d’hommages qu’elle ne le mériterait, nous prenons refuge dans la fraîcheur de la Cattedrale di Santa Maria Assunta pour quelques instants mais lui préférons rapidement la fraîcheur de la mer, pourtant décevante par rapport à notre morceau de paradis du matin.
Le vent nous met les cheveux en bataille et la même latence que la veille à la même heure s’installe en moi. Je tente de me purifier l’âme par un bain éclair et glacée dans cette eau trop salée, mais c’est en vain. Nous nous languissons de Cabras et de son air de fête, de ce goût d’un autre temps, de cette journée typiquement sarde.
Nous y retournons donc, allègres, et suivons la foule venue de toutes les rues pour assister à la messe. Nous nous arrêtons à la porte de l’Eglise afin de rejoindre la célébration laïque qui nous ressemble plus. Ou au moins le croit-on… La fête a perdu son caractère italien, les bodegas se succèdent au grésillement d’une mauvaise sono pour finalement laissé place à la fête foraine. La célébration a perdu de sa proximité, de son identité, elle existe, joyeuse et universelle, mais nous ne lui appartenons plus vraiment.
Notre plus belle surprise sera l’étang resté invisible à notre premier passage, voisin du parvis battu par les vents, dont nous ne pensions pas trouver l’immensité limitée si près de la ville. Je me croirais définitivement aux Saintes-Maries-de-la-mer, une même humeur gitane imprègne de ces deux villes aux proies des eaux salées et des eaux stagnantes. Le souffle venu de la mer balaie les roseaux que nous longeons, et agacées par ses tourbillons pourtant chauds qui fabriquent les nuages noirs et pluvieux de demain, déçues de la fête qui nous a tant promis, nous reprenons nos errances. Non sans avoir accroché à nos sacs à main ou à dos, la broche de la Santa Maria dell’Annunzione, minuscule mémoire de voyage, voisins de mes autres fétiches irlandais et dont la surprise éclatante restera mon meilleur souvenir sarde.
Nous avons encore une heure de lumière du jour pour trouver notre campement, il est temps de quitter les rives occidentales pour découvrir les montagnes indomptées et abruptes de la côte orientale. Nous prenons donc l’Est en passant par le centre, accompagnées d’un ciel qui s’obscurcie de la nuit et de ses lourds nuages pleureurs. Nous nous dirigeons vers le Laggo Amadeo sur une route bordée de petits monts en forme de brocolis, si verts, si ronds, si moelleux du maquis. Les plages de l’Ouest nous ont mal habituées, nous pensions facilement trouver un abri pour la nuit aux abords du lac ; les routes de traverse se refusent portant à nous, impraticables. Entêtées, nous les prenons à nos risques et périls, la nature a envahi les sentiers, les chiens de garde surveille les cloches invisibles des animaux en pâture, on pourrait s’embourber. Nous résistons cependant et reprenons, heureusement, le cœur effrayé, la route goudronnée dans la nuit maintenant noire. Aucun village ne semble assez bon pour nous offrir asile, ni l’église frissonnante de Soddi, ni les parkings invisibles de Ghilarza et Abbassanta et encore moins les parkings industriels au bord des routes désertes. Nous atterrissons désemparées à Norbello, à la lueur, non plus des étoiles multiples et infinies, mais de la lumière jaune d’un parking hanté, bordé de maisons éventrées, avec la désagréable sensation que la destinée joyeuse de ce voyage commence à nous échapper.
Ce sera pâtisserie italienne, thé à la fraise menthée et au lit.