En Sardaigne, le soleil se lève au Sud…

JOUR 6 : Nuage

Au réveil, le ciel est lourd, toujours sec, mais déjà bien pesant sur mon âme du déraillement de la veille. Nous avons passé la nuit au centre de l’île, dans ce village fantôme que le matin n’a pas libéré de son agonie. A la lueur du jour, nous découvrons plus précisément les contours des bâtiments éventrés qui nous entourent, les maisons sont en cours de constructions, abandonnées, leurs fenêtres sont comme des plaies ouvertes sur leurs intérieurs inachevés.
Nous tentons vaillamment de déjouer les forces du destin qui alourdissent soudain notre voyage, nous esquissons une halte de petit déjeuner à Sedillo, belvédère sur le lac Amadeo. Pas de café du village pour un cappuccino opportun et l’on manque une nouvelle fois de se décarrosser la voiture pour un picnic champêtre du matin. Le lac est définitivement hors de notre portée, nous n’insistons pas, nous avons compris la leçon. On abandonne dignement cette fois-ci. Direction Nuoro, sans passer par les chemins de traverse.
Depuis hier soir, on se confronte à la Sardaigne rurale, à demi morte et d’un autre temps. Nous avons quitté l’architecture littorale, les maisons secondaires qui ont valu la création d’une taxe spéciale en 2006. Nous avons laissé derrière nous les ruines phéniciennes, carthaginoises et romaines… Personne n’est jamais passé par ici, et personne n’y passera non plus.

Belvédère de Nuoro

Le paysage est soudain bouleversé. Dramatique. Les montagnes de la Supramonte et de la Barbagia nous éclatent en pleine gueule, les deux massifs se rencontrent et se défigurent à Nuoro, ville perchée d’immeubles sans âme, parfait modèle des années 1970. Il fait froid, il y a du vent, Nuoro n’éclaire pas encore mon cœur incertain. Pour être honnête, la boussole de mon cœur incertain a complètement perdu le Nord. Notre chemin qui se traçait si simplement s’embourbe, fait demi-tour, lourd et indécis. Je ne sais pas par quel bout prendre ce centre et cet orient tant attendus.
Le cappuccino fait finalement halte, le soleil chasse la fraîcheur de la montagne, nous reprenons le sens de la marche.
Nuoro n’a apparemment rien à offrir… La petite pâtisserie rouge à côté de l’Eglise de Santa Maria delle Neve n’est pas de cet avis et nous offre un moment de vie typiquement italien qui nous ragaillardit. Un père de famille d’une quarantaine d’année est accompagné de son jeune garçon de neuf ans pour récupérer les plateaux de douceur commandés pour la communion du petit le lendemain. Et parce que le garçon a été sage et qu’on est samedi, il a le droit à une pochette de friandise en avance. Pendant ce temps-là, une grand-mère apprêtée a rejoint le petit commerce et nous tient un discours à moitié compris sur la rapidité de la vie, ils sont à peine baptisés que les voilà déjà communiés. Elle nous croit italiennes – il semblerait que les touristes font peu escale à Nuoro, surtout en cette saison –, elle sera dépitée, presque amèrement trompée, de constater plus tard que nous sommes des « straniere ». Nous sommes alors désolées de ne pas avoir le temps de lui expliquer que nous l’avons comprise même si nous ne pouvons pas vraiment lui répondre. Trop de choses se passent en un éclair…. Nous n’avons plus en porte-monnaie qu’un gros billet récupéré de la transaction précédente car le fameux papa n’avait pas le compte exact et la pâtissière était à court de monnaie, on a fait notre Bonne Action et c’est à présent nous qui sommes à court, qui n’avons pas le bon compte pour régler nos sucreries. Tant pis, la commerçante récupère notre maigre monnaie, insuffisante pour faire le compte, et nous souhaite la bienvenue en Sardaigne. C’est à ce moment-là que la grand-mère se rend compte de notre étrangeté, et nous manquons absolument de mots pour déclarer notre gratitude, nous manquons de temps pour expliquer notre situation. Tout cela s’est passé en quarante secondes et demi ! Nous sortons du petit magasin reconnaissantes et un peu gênées de cette confusion, malaise que nous oublions honteusement bien vite au goût de la crema al pistacchio surprise qui se répand sous nos langues devant l’autel de l’église. Cet instant de vie, cette douceur à la pistache, nous remettent un peu à l’aplomb de cette journée si bizarrement commencée.
Et l’Eglise de Santa Maria delle Neve a un autre miracle en réserve pour notre voyage qui se hasarde : elle se tient, à pic sur la falaise, et nous dévoile timidement la vallée vertigineuse et infinie qui s’étale jusqu’à la prochaine montagne, jusqu’à la prochaine crête. Ainsi, c’est cela le charme de Nuoro.
Et la ville se révèle au dédale de ses ruelles, après que le cercle protecteur des blocs de granit de la Piazza Sebastiano Satta ait fait son œuvre magique pour contrer notre malchance. Nous nous perdons dans les rues étroites, anti fascistes et libertaires, qui retracent les pas de Grazia Dellada, l’enfant du pays détentrice du prix Nobel de la littérature. Les murs de cet ancien repaire de bandits chantent la poésie sarde de cette femme atypique, amoureuse de la Supramonte et de son pays du vent. Les façades de cet ancien refuge d’assassins crient une Sardaigne libre dont l’écho résonne au creux du souvenir des insurgés de Su Connottu, une rébellion populaire déclenchée par les femmes contre la suppression des droits féodaux d’usage collectif des terres communales. Nous explorons une autre histoire et nous dévalons, sans nous en rendre compte, vers un nouveau promontoire qui dévoile plus absolument le panorama derrière l’église. On ne sait plus si le paysage qui s’offre à nous est immense ou minuscule, si c’est à deux pas ou des milliers de kilomètres
Cependant, le destin se dérobe à nouveau, les trattorie nous ferment toutes la porte à l’estomac. J’ai la sensation étrange que nous nous débattons contre des forces plus grandes que nous, les déséquilibres se multiplient sous nos pieds depuis hier soir, et chaque fois que nous reprenons joyeusement en main notre chemin, que nous remettons nos roues sur les rails de la simplicité de l’instant, l’orchestre de la vie nous rote insolemment sa fausse note à la tronche. Nos ressources d’espoir ne s’épuisent heureusement pas si facilement et après une demi-heure d’errance, Francesco Ciusa est le sauveur de notre gourmandise affamée.
Nous quittons Nuoro, presque soulagées, le roman de Grazia sur les roseaux envolés dans mon sac à dos ; prêtes à descendre et monter les sommets de la Supramonte de nos quatre roues diesel. Alors que l’on s’enfonce plus vertement dans la chaîne de montagne, le mince filet de soleil de Nuoro a déjà rendu l’âme et les nuages lourds qui nous attendent s’imposent à nous. Nous zigzaguons d’une vallée à un mont et sommes attendues à Orgosolo par tous les bandits de l’Est. Les peintures murales sont simplistes et naïves, engagées dans des combats que nous ne prenons pas le temps de découvrir, le village austère ne nous appelle pas le pied. En revanche, je me raconte tout un tas d’histoire sur les rochers colorés, où la tête des bandits a été immortalisée, peut-être pour marquer l’entrée de leur repaire jadis secret.
Ainsi, nous laissons défiler les kilomètres pour rejoindre la forêt di Montes, la plus grande réserve de chênes d’Europe, nous sommes dans le Parc National de Gennargentu, nous traversons les plateaux vert de gris en voiture, parsemé d’animaux de pâturages en liberté. Nous sommes à la frontière entre les massifs orientaux, secs et calcaires et les monts occidentaux, plus verts et presque alpins. Nous nous ébahissons toujours mais différemment, plus timidement, plus intimement. Arrivées à notre point de départ pour trouver la Funtana Buona au flanc du mont Novo San Giovanni, les nuages sont devenus palpables. Nous décidons, curieuses et des impatiences dans l’âme, de marcher malgré la pluie, de deviner le panorama entre les gouttes. Nous prenons le chemin forestier, espérant que les chênes nous protègent de la tristesse des nuages. Certains monts enfilent leurs couronnes calcaires pour un bref instant à travers les feuilles dentelées, image furtive avant que leur royaume ne disparaisse dans le brouillard. Le sentier nous perd, balisé à l’italienne qui, comme à l’irlandaise, a le don de nous mener en bourrique ; nous pourrions nous croire véritablement abandonnées si la clochette rassurante des ânes, seuls maîtres de la région, ne nous guidait pas à travers les gouttes. Nous arrivons finalement et totalement par hasard à une fontaine, nous ne sommes pas sûres que ce soit la bonne, nous décidons de réécrire l’histoire à notre façon, elle sera la véritable Funtana Buona. Pendant une petite heure, nous nous sommes dégourdies le cœur, nous nous sommes donné l’illusion d’avoir fait un bout de randonnée dans les montagnes sardes.
Trempées sous nos chênes, il est maintenant temps pour nous de trouver notre lieu de campement pour la nuit, il est tôt mais au vue de l’expérience d’hier, il n’est jamais trop tôt, et nous voudrions lire, solitaires, au bruit de la pluie. Une autre aventure nous est pourtant préférée…
Nous serpentons pendant des heures infinies entre les montagnes brouillageuses, secrètes et sauvages. Impossible de trouver le moindre repli protégé pour accueillir notre nuit sans lune ; à la place, la Sardaigne nous offre ses trésors éphémères et bouleversants.
Elle nous offre une route aveugle et blanchâtre dans laquelle perce soudain un morceau vert foncé du sommet qui nous traverse et nous longe. Elle nous offre Villegrande qui se détache à flanc de montagne sur son château de nuage, qui se déroule le long de sa seule et unique rue dévoilée bordée de tendres morceaux d’architectures et de traditions sardes.
Car, ces routes éminentes de la Supramonte, ces villages successifs de la Barbagia perchés comme des nids d’oiseau, nous révèlent soudain la Sardaigne des temps immémoriaux. Leur architecture n’a rien de bien particulier, ils ne se forment que d’une multitude de maisons multi couleurs qui rayonnent, absolues et authentiques, dans ce jour gris et nous témoignent ainsi la pureté intime de la Sardaigne perchée au plus près des nuages. Chacun n’était à ses débuts qu’un hameau de bergers, organisé en plateaux sur sa vallée dégringolante. Fidèles et presque figés dans l’espace, chaque sommet est un pays avec son propre dialecte et l’on ne se comprend pas si l’on habite à plus de dix kilomètres l’un de l’autre ! On ne voyageait pas impunément d’un village à l’autre, à deux ou trois sommets de là et quarante-cinq bonnes minutes de voiture. Et l’on s’interroge : comment les gens ont eu l’idée de s’installer à ces endroits rustres et inhospitaliers aux débuts de l’humanité ?
Enhardies de ces visions rares et fugaces, nous cherchons toujours notre refuge montagneux, nous dévalons, nous escaladons, nous prenons les routes de traverse, même les sens uniques, même les culs de sac, et nous nous trouvons aux creux interdits et secrets de la montagne rouge qui se dissimule entre les routes secondaires de Villagrande à Tortoli. La roche est rouge, elle court dans les canyons, elle s’élève à perte de vue vers la plaine, elle se colore d’arbustes secs et de rocaille de part et d’autre. C’est inattendu, c’est spectaculaire…
Nous sommes perdues cependant, rallongées dans notre quête sans fin, alors que nous venons nous cogner sur une grille de centrale électrique, interdite, sans issue. Jamais se perdre ne fut plus nécessaire, plus bienvenu, pour rencontrer ce prodige jaloux et caché qui ne conduit nulle part. Nous voudrions pouvoir y passer la nuit, le chemin est malheureusement à pic.
Nous continuons donc, inlassables, à nous embusquer pour trouver l’arbre et la montagne, nos chaussures sont mouillées, nos pneus sont d’argile rouges. Tant de morceaux de paradis nous sont refusés par la proximité de la route, par l’inégalité du terrain, et nous continuons à nous éblouir alors que notre trajet s’éternise sous les larmes du ciel. Tellement que l’on finit à la mer, entre les marais et les pins de Girasole où la voiture s’abandonne humide et crottée pour nos âmes fatiguées. Notre fenêtre donne sur les roseaux mouillés. En moins de deux jours, nous sommes passées de l’Ouest à l’Est, de la mer aux montagnes et de nouveau à la mer. Mais il n’est plus l’heure de poétiser, la nuit nous aveugle, on mange et l’on tente de se réparer par le sommeil. Malheureusement, la pluie tambourine comme la mousson en Thaïlande et ma nuit se fait récalcitrante.