En Sardaigne, le soleil se lève au Sud…

JOUR 7 : Transparence

Spiaggia di Cala Fuili

Le bruit de la pluie nous réveille encore alors qu’il nous a déjà narguées toute la nuit, nos cœurs sont encore mouillés et cet Est tant attendu se refuse un petit peu plus à nous. L’Ouest était si beau, si doux, saphir, turquoise, transparent, vallonné. L’Ouest était sauvage. L’Est est indompté et dramatique. L’Est nous renvoie à notre étrangeté, il ne nous appartient pas, il est le privilège de ceux qui ont gravi leur mont personnel, édifié leurs maisons colorées et accepté que cette montagne soit leur unique horizon.
Et alourdie à cette pensée, mon âme solitaire manque de plus en plus de morceaux épars de sommeil pour se régénérer.
Nous partons pourtant, notre espoir pas encore tout à fait vaincu, certaines que la journée sera belle, malgré cette humidité prégnante.
Nous nous arrêtons à Santa Maria de Navarrese pour le capucin du matin et la tour pluvieuse. Je regarde le mont rocheux qui fait face à la mer diluvienne, au son d’un chanteur radiophonique qui des airs de Brassens sauf qu’il chante en italien. Le cappuccino en forme de cœur est déjà asséché à mes côtés, insuffisant à pleinement me réchauffer. L’humidité colle à chaque parcelle de ma peau, à chaque tissu de mes habits, depuis la marche sous les chênes.
Nous tergiversons sur la route à prendre, nous hésitons sur nos possibles très limités. Nous nous retranchons sur la route panoramique aveugle, peut-être devinerons-nous quelques rochers… Nous ne discernons que la pluie. Et quelques roches de calcaire qui percent parfois. Et quelques arbres qui semblent inverser le cours du temps, on pourrait presque croire que la vapeur d’eau s’échappe de leur tronc chaud. Les nuages sont si volatiles, si ballotés par les vents, si opaquement présent.
Nous hésitons à nouveau à Baunei dont la vallée n’est que neige aérienne. Nous traversons l’unique rue brodée de balcons en fer forgé et de quelques maisons de pierres. Nous sommes toujours invisibles dans le brouillard. Nous sommes loin de la mer, le vent est à 10°C, nous ne savons que faire de ce grand manteau anesthésiant. Nous persistons, espérant que certain morceau de paysage transperce parfois, timide et insolent.
Puis doucement s’arrêter parce que la brume se dégage et que l’on croit voir la vue, s’arrêter pour se réchauffer autour d’une tasse de thé, à moitié protégées par un arbre solitaire sur la lande de pierres. La cloche des brebis rythme comme un bruit lointain les lourdes gouttes de pluie. Le vent glacé s’engouffre presque dans notre cabane à coffre ouvert sur les montagnes aveugles, sur le plateau dégagé de vert, parsemé de gros rochers. Les nuages mouvants continuent à transformer ce tableau impressionniste, la couronne de marbre blanc a déjà disparu au sommet de l’éminence verte. J’entrelace les mots de cet instant de pure magie sur le plateau aux brebis rigolantes.
Nous savions que l’Est de la Sardaigne est le morceau le plus préservé, et devant cette météo rebelle, je ne peux que m’interroger : la puissance tellurique souhaite-t-elle demeurer intacte et inconnue ? Elle ne désire peut-être pas nous dévoiler ses trésors vierges, car depuis que nous avons pris le chemin de l’Est, notre parcours se fait définitivement moins fluide. Plus cahoteux. Plus aléatoire. Nous voudrions pourtant escalader à flanc de montagne cet Est fuyant et descendre de l’autre côté de la mer turquoise, dans le golfe d’Orosei, sur le pan de lune de la Cada de Luna. Tant pis. Tant mieux.
J’accepte finalement cette expérience unique où le brouillard, mon plus fidèle compagnon, m’offre un périple onirique, parce que ce n’est pas tant la météo qui me contraint, c’est plus cette sensation frustrante que la route se dérobe devant nous ; rendant chaque virage impossible à dépasser, ou alors au prix d’un marché périlleux avec le destin. Nous poursuivons vaille que vaille notre chemin dans le brouillard plus épais à certains endroits, plus perçants parfois mais toujours beaucoup trop opaque pour nous donner l’espoir d’une quelconque vue sur la vallée. La roche alentour nous approche rarement, furtive, souvent grise, parfois verte, toujours vierge. De Baunei à Dorgali, notre souvenir de vacance sera un seul et unique rideau blanc dont je me délecte précieusement, je saisis, impertinente, les éclaircies fugaces à travers lesquelles je devine une falaise verte, une crête abandonnée.
Nous sommes déjà de nouveau à la mer, nous faisons halte à Cala Gonone qui n’est rien d’autre qu’une station balnéaire ordinaire. Nos précieux villages à l’âme sarde dans lesquels se sont réfugiés les bergers au creux des montagnes depuis des siècles se sont déjà enfuis.

Cala Cartoe

Nous retrouvons tout de même, pendant quelques minutes, notre Sardaigne sauvage que le brouillard jaloux nous dissimule depuis deux jours. Nous sommes au bord de la Caletta Fuili, apercevant dans le flou de la houle, les monts de la Supramonte qui plonge à pic sur la mer. La plage est belle, vierge en ce jour de gris, un peu semblable aux plages sauvages du Pacifique. Ce plaisir éphémère nous échappe trop vite, poursuivies par la police italienne pour une kangoo rouge mal garée.
Nous achevons nos errements pluvieux entre Cala Gonone et Orosei sur une autre plage solitaire que l’hélicoptère tyrannique nous empêche de contempler depuis le hublot de la voiture. Cette fois-ci, c’est la mer tyrrhénienne qui nous regarde au loin. Le temps de cet après-midi encore humide, nos âmes incertaines font une pause qui n’est pas tout à fait suffisante mais a le courage d’exister. Nous arrêtons d’être nomades pendant quelques heures, espérant que les méandres seront domptés après notre sieste littéraire.
La pluie inlassable et une malheureuse tache de vin nous chasse finalement hors de notre kangoo protecteur, nous tentons le repli traditionnel vers l’agriturismo sur les rives du Laggo del Cedrino. Les années de tourisme aidant, cette autre version de la chambre d’hôte a perdu de son authenticité, si le cadre que nous avons jusque-là difficilement cerné à travers les cascades de pluie est joli, l’accueil a perdu de sa simplicité. Mais l’essentiel est là : nous allons passer la nuit entre les murs réconfortants d’une ancienne grange, réchauffées par la protection de la douche, sèches malgré le bruit de la pluie toujours battante. Nous allons parier sur la chance de demain

JOUR 8 : Lumière anisée

Barbagia

Au matin, je suis réveillée, presque oppressée, par le silence soudain. Cette tempête non violente de deux jours qui fut comme une inondation nécessaire, comme une part intégrée de l’Est, a-t-elle finalement versé sa dernière larme ? Oui, c’est bien cela, je reconnais ce silence qui vient surprendre le clapotis de l’eau accoutumé à mon oreille.
Nous prenons le petit déjeuner au miaulement du chat devant le paysage enfin dégagé pour nos yeux affamés et que nos pieds sont impatiens d’arpenter… Le corps veut profiter de ce premier matin sec et entreprend sa promenade lourde vers le Laggo del Cedrino. La nature a déjà comblé l’opacité du silence, elle fait vraiment un bruit particulier après deux jours de pluies incessante. Elle étend ses branchages alourdis d’eau, on entend toutes ses cascades et ses rivières trop remplies courir entre les roches et dévaler les hauteurs. Et surtout, les oiseaux conversent bruyamment à nouveau, les papillons volettent doucement d’un brin d’herbe à l’autre, les mouches nous poursuivent. Le soleil fait quelques percées et la terre humide a chaud trop vite, trop lourdement. Les hautes montagnes interdisent le moindre vent. On aperçoit au loin la crête calcaire blanc qui lumine dans le soleil absent et les nuages dévalent les hauteurs vert de gris comme une coulée de lave. La terre sous nos pieds est rouge, argileuse, lourde sous nos chaussures.

Laggo del Cedrino

Puis, nous faisons halte à Dorgali. Puis, nous rejoignons les rives tyrrhéniennes d’Orozei. L’air de la mer balaie les humeurs rebelles de notre expédition et les vents absents de l’altitude montagneuse, il fait plus frais, le ciel bleu se désemplit de nuages. La pluie a cessé, enfin. Même par intermittence. L’odeur des pins nous étreint, le héron, perché sur les pinèdes alentour, s’envole à notre approche et un mince filet de rivière nous départage d’avec la mer, dont le bruit des vagues nous parvient tout de même. On se dépose ici pour un moment. On se balade entre les pins, entre les eaux salées et les eaux douces, vers les falaises escarpées et aveugles d’hier qui plongent dans le golfe d’Orosei et se dévoilent au sud de notre boussole. Puis nous regardons la mer, immobiles pendant qu’elle se meut, le cul sur le sable, l’âme sur le papier. Apaisées de cette tempête triste accomplie.

Orosei