En Sardaigne, le soleil se lève au Sud…

Et nous partons explorer la ville voisine qui est presque une aussi belle surprise que Bossa. Orosei était un port médiéval très prospère jusqu’à l’envasement du Rio Cendrino. Ses ruelles de pierre et ses courettes fleuries sont si belles dans le soleil du soir, la ville embaume le jasmin. Ça sent l’Espagne mais garde la douceur incomparable de l’Italie. Et au bout de la rue s’impose la Barbagia verte et calcaire. Après un dernier (ou plutôt un premier) verre qui commence à avoir le goût de la fin, nous retournons à notre campement de bord de la mer.
Celle-là même qui se tient parallèle à la rivière. La nuit accueille nos confidences infinies, nos fous rires interminables et le souvenir de nos aventures sardes et indomptées alors que le héron houppé nous a adopté, il fait sa toilette, s’effraie de temps en temps de notre présence et vole au vent d’un côté ou de l’autre du rivage

JOUR 9 : Pâle poudré

Nous quittons l’Est parce qu’il est presque temps de rentrer. Nous passons par toutes les petites routes (mais pas trop petites quand même, Kangoorouge a déjà bien donnée), on traverse Bitti, Budduso et Ozieri pour leurs panoramas qui me questionnent encore une fois, immanquablement, sur l’implantation de cette population à flanc de montagne.
Nous traversons les forêts de chênes liégeois que l’on reconnait à leurs pieds dénudés. Il faut attendre vingt à trente ans pour effectuer leur premier décorsage dont la couche trop humide ne pourra pas remplir son dessein de bouchon. Il faudra attendre dix autres années pour pouvoir fabriquer les chapeaux liégeois de nos bouteilles de vin.
Les montagnes s’élèvent de moins en moins hautes, le paysage s’étale de plus en plus vert, nous retrouvons l’Ouest. Nous apercevons, après avoir dépassé Orozei, le cratère endormi de la Sardaigne et nous atteignons finalement Sassari qui nous prend par surprise. Nous sommes bien loin de la vache qui traverse indolemment la route, reine de sa pâture à côté du Nuraghe Loelle. Dans cette ville, la deuxième de la Sardaigne, nous ne nous sentons pas vraiment à notre place mais vagabondons tout de même une petite heure entre ses ruelles qui font sécher les culottes blanches des dames et cohabitent le Moyen Âge avec les palais du XIXème siècle.
Après une sortie magistrale de la ville, nous allons voir la mer une dernière fois sur la plage de Balai dont les pins ressemblent à l’Atlantique. La journée se termine, le voyage s’achève, avec la bière turquoise au bruit des vagues, avec la bière frileuse de la Piazza Garibaldi, avec la nuit de plein vent au port. Avec le départ mélancolique et doux dans la pensée.

JOUR 10

Les nuages fabriquent des pays sur la mer alors que nous embarquons avec deux heures de retard, alors que le bateau se meut sur la houle capricieuse. Et pendant que je reprends mon carnet, fin prête à mettre à profit ces douze heures de traversée pour combler les lacunes de mon récit sarde, la mer se réveille, insolente et lumineuse, et fait tourner mon estomac en eau de javel. Pendant deux heures, je crois mourir, je pourrais me jeter par la fenêtre pour échapper à ce tangage maladif. Tout mon être est en état de panique, impuissant face au danger qu’il ne peut fuir. Sueur chaude ou froide, le cœur si haut qu’il finit presque dans la bouche, toute mon énergie vitale tend à me maintenir digne. Même si la dignité ne contient plus que l’instinct vital de ne pas répandre mon intérieur sur la moquette. Je m’en fiche royalement d’être en étoile sur le faux marbre glacé, du moment que cela apaise le mouvement de la vague en colère. Je m’en fous de dormir à même le sol, du moment que cela échappe ce spasme tyrannique.
Après quelques minutes de repos, nous connaissons un moment de soulagement presque transcendantal. Soudain, la vie prend un autre goût. J’ai cru mourir et mon être n’est pas tout à fait sûr d’avoir survécu. Je me maintiens néanmoins dans un état de léthargie paralysant à cause du remous incessant et pernicieux, et à regarder la mer dans le hublot, je comprends qu’elle me rende malade de son écume immense. Nous gardons heureusement l’énergie pour quelques blagues comme une dernière survivance et comptons les heures de cette traversé interminable.
Le soleil se couche finalement dans la fenêtre de la cafeteria, bleu des quelques nuages de mer, la vague est enfin plate mais nous n’avons toujours pas débarqué. Le calme m’offre quelques répits entrecoupés pour écrire, je pense aux Nuraghe que je n’ai pas pu traverser alors que j’aime tant planter mes racines à l’endroit où d’autres ont vécu et peut-être sentir leurs âme qui errent toujours non loin.
La terre ferme se rapproche enfin, nous attendons la sortie comme une libération au bruit de nos bières qui s’entrechoquent dans le garage du paquebot pour célébrer le fait d’avoir survécu.
Après presque l’équivalent de trente heures de voyage qui m’ont violement poussée dans mes derniers retranchements, nous retrouvons chacune nos pénates. Du croissant minuscule de la lune à 4h30 mercredi matin jusqu’au soleil éclatant de midi à Toulouse. Des blés au vent du port de Porto Torres au Pyrénées sur mon balcon, en passant par l’Andorre magnifique, verte, enneigée parfois, serpentant au creux de ces montagnes que je regarde si loin à présent, alors que mon soleil se couche à l’Ouest et que demain, en Sardaigne, il se lèvera indéniablement au Sud…

Justine T.Annezo – Juin 2019