Il était une fois : Toulouse

Bien après la Grèce Antique, bien avant l’Empire Romain, l’Europe occidentale dont la Gaule faisait partie, était – ne l’oublions pas – presque totalement celte. Ainsi, la première peuplade toulousaine dont on connait un peu l’histoire fut elle aussi celte : les Volques Tectosages. Originaires de Bohème, ces Chercheurs de Toits s’établirent au sud de la Gaule, dans la boucle de la Garonne. Mais leur sang nomade s’impatienta bien vite et une partie de la population partit en croisade avec la « Grande Expédition » vers l’Asie Mineure ; certains auraient même participé au pillage du sanctuaire de Delphes et rapporté un trésor à l’origine du fameux et légendaire « Or de Toulouse », frappé de malédiction à cause de son origine sacrilège ; il fut d’ailleurs confisqué des décennies plus tard par les armées romaine au moment de leur conquête de la ville. D’autres, beaucoup plus terre à terre et beaucoup moins versés dans la mythologie, prétendent que cet or venait en fait de l’exploitation des mines ariégeoises…
Toujours est-il que la ville indépendante s’enrichissait et s’épanouissait librement, et ce même après que l’Empire Romain ait fait sa part belle de la Gaule Narbonnaise : le peuple toulousain, voisin de la Via Domitia qui permettait d’assurer le lien commercial entre l’Espagne et l’Italie, parvint en effet à garder son autonomie pendant près de dix ans. C’était sans compter sur les Teutons, un peuple germanique, qui défièrent les Romains sur leur terrain de jeu favori : la Gaule. Les Volques Tectosages s’allièrent alors aux Germains pour chasser les Romains devenus un peu trop encombrants à leur goût… Malheureusement, la victoire fut de courte de durée : les Teutons furent écrasés et la cité, à présent accusée de haute trahison, fut méchamment pillée par le Consul de l’époque. C’est à ce moment-là que l’Or de Toulouse susmentionné aurait été détournée, ce qui vaudra à Monsieur le Consul de l’époque un exil cuisant : apparemment, le petit chenapan aurait gardé tout l’or pour lui sans le partager avec ses petits copains romains, le vilain !
L’occupation romaine, loin d’empêcher la croissance de la ville, favorisa son essor : les produits de luxe (vins, vaisselles et autres bijoux) transportés sur des barges à fond plat par la Garonne, faisaient toujours une halte dans cette ville stratégiquement placée sur la route du commerce entre l’Italie et l’Aquitaine. Le peuple en profitait pour ponctionner sa part et y ajouter ses propres productions agricoles, faisant de Tolosa la place la plus prospère de la région. Profitant de tous les bienfaits de la pax romana, la cité n’avait donc que faire de la Gaule de Vercingétorix et s’accommodait parfaitement bien de la domination romaine. Car la paix laissait aussi la possibilité de se préoccuper de tout ce que la guerre annihilait : l’éducation, la culture, la religion… Enrichie de sa force économique, Tolosa construisait ses théâtres, ses temples, ses écoles et ses égouts entre les remparts romains qui enserraient la cité de la Place du Capitole au Nord à la Place du Salin au Sud et s’ouvrait sur la Garonne à l’Ouest, quadrillée d’Ouest en Est par l’actuelle Rue de Metz et du Nord au Sud par l’actuelle Rue Alsace Loraine, qui s’embrassaient en leur centre au Forum, sur l’actuelle Place Esquirol. Tolosa avait tout d’une ville moderne, elle venait de tracer les axes que nous connaissons aujourd’hui même si peu de monuments sont encore là pour en témoigner. Voyez-vous, Tolosa cultivait déjà son originalité et avait adopté, plutôt que la pierre, la brique de ses terres argileuses à laquelle elle est toujours fidèle de nos jours. Or la brique est un matériau beaucoup plus facilement réutilisable que la pierre, les nombreuses reconstructions successives de la ville antique furent donc réalisées à partir, et sur, les anciens bâtiments romains…

Mais avançons dans notre chronologie…

Nous avons à présent changé d’ère, d’avant, nous sommes passés après la naissance du petit Jésus, et la ville connait son premier martyre : Saint Saturnin. Tolosa s’est lentement convertie au christianisme et Saturnin, l’évêque de la ville, refuse le culte romain. On ne rigolait pas avec ça avec à l’époque, le pauvre chrétien fut donc condamné à être attaché à la cuisse d’un taureau qui devait le traîner du Forum vers l’extérieur de la ville jusqu’à ce que la corde rompe. Ce n’est qu’après avoir franchi les remparts toulousains par la porte de la Porterie (un nom comme ça, ça ne s’invente pas !) au Nord, que la corde se déchira, à l’emplacement de l’actuelle Église Notre-Dame du Taur qui, bien-sûr, tient son nom du supplicié, tout comme la rue au pied de laquelle elle s’élève.

Mais prenons de l’avance…

Au Moyen-Age, Tolosa se révéla être à nouveau une terre très prisée par les Germains. Les Wisigoths menèrent en effet leur propre Guerre des Gaules et étendirent leur royaume de la Loire à Gibraltar, ils choisirent la belle Tolosa, malgré la défiance de la population à l’égard de ces autres Chrétiens qui réfutaient la déité de Jésus, pour faire d’elle leur capitale. La construction des institutions royales et son statut privilégié permirent de dorer encore un peu l’éclat de la ville orgueilleuse, adoucissant ainsi les mœurs entre les assiégeants et les assiégés, jusqu’à l’arrivée des Francs qui vinrent bouleverser ce prestige flamboyant. Clovis mit fin à la domination wisigoths et avec elle l’essor de la ville, qui dut alors se contenter d’un statut inférieur et profane : de capitale du Royaume de Toulouse, elle devint simple place militaire en tant que dernier rempart contre le Royaume de Tolède aux mains des Wisigoths.

Puis, ce fut l’époque carolingienne, la ville prospérait, le christianisme structurait l’organisation urbaine, les premiers Comtes de Toulouse apparaissaient et étendaient leur pouvoir sur la majeure partie du Midi.
Les Croisades en Terre Sainte ébranlèrent pourtant le bon fonctionnement de la France et Toulouse n’y échappa pas, les Comtes partis successivement évangéliser les Sarrasins périrent les uns après les autres, livrant la ville à l’anarchie. Ce déséquilibre fut néanmoins rapidement corrigé par la création d’une administration municipale spécifiquement toulousaine dirigée par les Capitouls. Ce Conseil de la Cité et du Bourg, en étroite relation avec le pouvoir comtal avait la charge de réglementer les échanges commerciaux et de faire appliquer les lois.
En parallèle, Toulouse était devenue une haute place du catharisme, elle était l’une des cinq Églises cathares indépendantes rejetant la puissance catholique, et elle en subit bien évidemment les tragiques conséquences aux allures de guerre civile : les blancs catholiques pourchassaient les noirs hérétiques dans les rues de Toulouse. Puis ce fut l’heure du siège mené tour à tour par Simon de Montfort et après sa mort, par le Roi de France en personne, mais le peuple résista à la croisade des Albigeois qui tentait d’éradiquer l’hérésie cathare : Toulouse avait l’âme rebelle, et malgré ces dissensions religieuses tranchantes, le peuple protégeait son indépendance, le peuple défendait son comté et après la victoire, le Comte, versé dans le catharisme, céda ses pleins pouvoirs aux Capitouls en guise de remerciement pour les Toulousains. La cité ne fut donc après ça plus liée au Comte que par le serment féodal.
En 1271, le Comté disparaissait avec son dernier comte (qui était aussi par un jeu d’alliance rusé, le frère du Roi de France) mort sans héritier, un Pays de Langue d’Oc fut créé et Toulouse fut rattachée au royaume de France. Néanmoins, l’administration municipale et la ville elle-même restèrent, jusqu’à la Révolution, entre les mains des Capitouls, alors élus par le peuple (ou au moins un partie) et établis au Capitole, faisant de la région une zone particulièrement détachée de la Couronne et originale dans sa façon d’être au monde.

Le XIVeme siècle fut le temps des épreuves pour cette ville déjà éprouvée : l’agriculture n’était pas suffisante à nourrir le peuple, la Peste Noire essaimait ses douleurs et ses cadavres, la Guerre de Cent Ans déployait ses confiscations et ses destructions parmi les survivants. Le Moyen-Age toulousain, glorieux et tranchant, belliqueux et ardent, tirait finalement sa révérence, sans oublier de livrer dans sa fin l’une des pires catastrophes médiévales française : l’incendie de la ville en 1463. Toulouse avait déjà connu de multiples brasiers, guerriers ou accidentés, mais celui-ci, torche inextinguible attisée par le vent d’autan, allait ravager le cœur de chaque habitant pendant quinze jours. Éprouvée par les rafales à 40°, la population étouffait, les flammes ne pouvaient être combattues, les deux tiers de la cité dont son poumon commerçant, s’envolèrent avec le vent fou venu de l’Est. Les dégâts furent tels que le peuple fut exempt de la Taille (impôt royal) pendant cent ans.

Avec la Renaissance, Toulouse ressuscita, aussi bleue que le rouge de sa brique, grâce au commerce du pastel et le développement de la draperie de luxe. Les Capitouls partagèrent leur pouvoir avec le Parlement de Toulouse nouvellement établis et en charge de la Justice, ce qui affirma l’autonomie de Toulouse vis-à-vis de la Couronne. Ce fut la période la plus faste de cette ville devenue centre de négoce international. Temps prospères, heures lumineuses, qui voyaient fleurir leurs bouquets d’hôtels particuliers au creux des rues rosées. Mais cette renaissance toulousaine fut compromise par l’arrivée d’un autre bleu, plus exotique et plus prisé, l’Indigo indien. Le bonheur fut éphémère, la ville déclina, abandonnée par ses acheteurs.
Et les Guerres de Religion qui opposaient catholiques et protestants ne firent qu’accentuer les troubles de la cité. Après des émeutes sanglantes responsables de la mort de milliers de gens, de la destruction de nombreux bâtiments et de l’expulsion des protestants en 1562, Toulouse s’érigea comme bastion du catholicisme au cœur d’une région majoritairement conquise par les protestants. Le massacre de la Saint-Barthélemy parisien trouva son miroir entre les murs de la prison toulousaine où tous les prisonniers protestants furent massacrés quelques semaines plus tard. Le mariage d’Henri de Navarre, futur Henri IV, et de la reine Margot apaisa les braises de la guerre, même s’il n’éteignit pas complètement les cœurs belliqueux, et Toulouse fit la paix avec elle-même.
La ville se transforma tardivement, elle mua si lentement, le Canal du Midi se creusait, les quais et les promenades s’aménageaient. De nouvelles pestes décimaient les rues, des famines mangeaient les âmes, le XVIIème siècle fut dévasté et l’on tenta de sauver les nécessiteux par la construction de l’Hôtel Dieu.
La ville se transforma tardivement, elle mua si lentement, de grands travaux d’urbanisme inspirés de Paris s’organisaient et l’on tournait autour du Grand-Rond. Toulouse n’avait pas oublié sa ferveur religieuse, le XVIIIème siècle persista et les ultra-catholiques condamnèrent injustement le protestant Jean Calas, officiellement pour le meurtre supposé de son fils, profondément parce qu’il communiait différemment avec son dieu : il fut roué vif Place Saint-Georges, étranglé puis brûlé deux heures plus tard. Son atroce supplice inspira à Voltaire son Traité pour la tolérance dont il semblerait que nous n’ayons pas encore bien compris le message de paix de nos jours…

Et puis, le Monde Contemporain que nous connaissons aujourd’hui érigea ses premiers fondements…

La Révolution vint profondément bouleverser le fonctionnement et le rôle de la cité, ainsi que sa structure politique et sociale. Même si Toulouse fut, aux débuts insurrectionnels, plus spectatrice que véritable actrice de la houle révolutionnaire, quand les privilèges des Capitouls et des parlementaires toulousains furent en péril et que ces derniers prirent la rue, la population, empreinte de nouvelles libertés, ne reconnaissait déjà plus ses protecteurs du passé. On laissa donc l’ordre ancien s’époumoner, abandonné et caduque. La suppression des institutions de l’Ancien Régime eut néanmoins un effet doux amer puisque le rayonnement régional de la ville se réduit petit à petit. Mais Toulouse avait choisi son camps, elle résista à l’assaut des insurgés royalistes lors de la Bataille de Toulouse en 1799.
Impulsée par les agitations libertaires, Toulouse était prête pour rentrer dans le nouveau siècle. La ville comptait peu d’industries, si ce n’était la Manufacture des tabacs, elle ne connut donc pas de véritable Révolution Industrielle. Elle se modernisa petit à petit, éprouva sa propre rénovation haussmannienne et s’ouvrit à de nouveaux horizons… La ville devint le pont entre la Méditerranée et l’Atlantique avec la finalisation du Canal Latéral à la Garonne qui vint embrasser le Canal du Midi aux Ponts-Jumeaux, la ville se rapprocha de sa capitale nationale avec l’ouverture de la Gare Matabiau qui déroula sa langue de fer jusqu’à Paris.
Puis les éléments vinrent se déchaîner à nouveau entre les murs roses de la cité joyeuse : ce fut le déluge, ce fut la crue, la Garonne tempêtait sur tous les bords, les rues étaient noyées, les cœurs étaient submergés. Toulouse finit le XIXème siècle les pieds dans l’eau et l’âme dans les chaussettes, espérant rester à tout jamais épargnée par les colères garonnaises grâce aux nouveaux ponts à dégueuloir.

Le XXème siècle toulousain fut alors une terre d’accueil, un territoire d’envol…
Les campagnes françaises émigraient, les paysans du Sud-Ouest venaient à la ville, les Français du Nord esquivaient la guerre. Les pays étrangers s’exilaient, les Italiens fuyaient Mussolini, les Espagnols échappaient à Franco. La ville se métamorphosa, la ville se diversifia.
Les pionniers de l’aviation établissaient l’Aéropostale et se réunissaient entre deux vols à l’Hôtel du Grand Balcon pour écrire leurs romans d’aventures, pour parler des étoiles qui les contemplaient et rêver de la solitude de la mer. Latécoère inventait des paquebots volants, Saint-Exupéry philosophait avec le Petit Prince et Mermoz réfléchissait à un monde plus juste et plus socialiste.
Puis, la guerre vorace pénétra Toulouse, pernicieuse. Invisible. Omnipotente. La Première l’avait laissé en paix, la Seconde fit son oeuvre de mort. Toulouse était collabo’, Toulouse était vichyste, Toulouse était attentiste, Toulouse était gaulliste, Toulouse était communiste, Toulouse était allemande, Toulouse était socialiste, Toulouse était résistante. Toulouse était enfin libre. Traumatisée et courageuse, comme la France entière.
Après la guerre, alors que les Trente Glorieuses flamboyaient, Toulouse aussi. Elle gagna ses galons de puissance économique, c’était une ville prisée par les étudiants et l’aéronautique choisit cette place chargée d’histoire aérienne pour s’implanter.

Et aujourd’hui alors ?

Toulouse a su garder son originalité et son authenticité. Elle est restée simple, elle est restée humaine. Dans sa soif de connaissance et de culture, elle accueille tous les étudiants qui lui déclarent leur amour dans toutes les langues, elles inspirent tous les artistes qui rêvent en couleurs, en chanson ou en vers. Et cette atmosphère riche et joyeuse lui apporte chaque jour de nouveaux arrivants venus enrichir le patrimoine local de leur patrimoine intime. Son mode de vie simple et chaleureux lui vaut même d’être chaque année louangée par la presse, française et internationale s’il vous plaît !
Alors dans une France qui se tourne de plus en plus vers Paris comme si c’était le centre du monde, Toulouse sait qu’elle n’a vraiment rien à lui envier ; elle chérit sa particularité et les kilomètres qui la séparent de la capitale parfois un peu trop bruyante et hautaine.
En conclusion, Toulouse garde encore son sourire d’indépendance rebelle qui fait chanter les poètes… Et puis moi aussi !


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