L’île sous la vague

Je sillonne les routes tortueuses du Comté Clare et j’aperçois soudain l’océan. Je descends vers la mer, j’ai la sensation d’aller à la rencontre de mon destin. Pendant quelques secondes, je suis allégée de toute pensée matérielle, je suis hors du temps. Je ressens une liberté intime et profonde qui me révèle toute l’essence du mot lui-même. Je suis au port de Doolin et j’attends le curragh moderne qui me portera vers les îles d’Aran.
J’accoste à Cill Ronain, sur Inis Mor. La brume deviens mon seul refuge car tout y est brumeux : la terre d’Irlande au loin, les nuages, le soleil, l’horizon limitant le ciel et la mer. On semble comme dans un rêve aux frontières mal définies.

Je me lève aux premières heures du lendemain pour, avant de m’échapper sur la plus petite des îles, découvrir le sud d’Inis Mor. Je suis à quelques pas du Black Fort et j’entends enfin l’océan sauvage. Devant cette étendue bleue et infinie sous mes yeux, je comprends comment les gens ont pu se sentir au bout de la Terre, seuls au monde. Et je savoure moi aussi cette plénitude fugace. Je m’arrête déjà, émue si fortement, alors que le vertige qui m’attend à quelques mètres mérite une floraison plus intense.
C’est tellement grand. Tellement abrupte. Je suis à la frontière acérée entre l’île et l’océan. La falaise inattendue et pourtant espérée m’aspire dans le vide, je suis face aux perditions qui ont mangé tant de pêcheurs par mer et tant de voyageurs par terre. Je comprends mieux les histoires de pulls en laine : sur les îles d’Aran, chaque famille avait son propre point de tricot et lorsque les pêcheurs ensevelis par la mer revenaient chez eux, rapportés par les vagues des semaines après, c’était le seul moyen de reconnaître le disparu. Car l’eau s’était montrée si méchante et vorace à cause de quelques anges déchus avec Lucifer : épargnés avant d’avoir achevé leur chute, ils seraient encore suspendus dans les airs, n’appartenant ni au Monde des Enfers, ni au Monde des Dieux, et causeraient les naufrages en mer et tous les maux de la Terre. 
Je me réfugie finalement entre les pierres noires du Black Fort et je me raconte ma propre histoire de forts en demi-lune tournés vers la terre. Construits ainsi, non pour se protéger des envahisseurs, mais pour faire barrière au vide. Je me perds dans ma préhistoire mythologique car Aran fut le dernier refuge des Fir Bolg, la quatrième peuplade de l’Irlande, et les forts que nous y rencontrons la dernière trace de leur passage sur Terre. Le Lebor Gabala Erenn, porte d’entrée de tous les mythes, nous raconte que l’Irlande fut colonisée par plusieurs peuples avant l’arrivée des fiers Gaëls. Les Fir Bolg furent de ceux-là : descendants du peuple némédien – eux-mêmes chassés de l’île après une guerre dévastatrice contre les Fomoirés –, ils arrivent sur l’île deux siècles après la fuite de leurs aïeux. Peuple guerrier, ils gouvernent l’Irlande pendant trente-sept ans jusqu’à la première Bataille de Mag Tuired au cours de laquelle ils affrontent les Tuatha De Dannan, futurs dieux celtiques venus du Nord du Monde à bord de nuages noirs. Les Fir Bolg sont alors vaincus par la magie des Morrigna, les furies des batailles, et se réfugient sur les îles d’Aran.
Je dois m’arracher au vertige d’Inis Mor et mes imaginations celtiques pour découvrir Inis Oir la douce. L’île est là-bas plus moelleuse, plus verte, plus sablonneuse. Elle me fait l’effet d’une caresse après l’enivrement iodée du matin. Elle est là, simplement posée sur l’océan, les tempêtes de sables révélant parfois les secrets enfouis sous sa terre. Ses vestiges du passé sont apparus les uns après les autres et d’autres attendent patiemment dans les entrailles de leur île-mère. Je cherche ses mystères avec passion mais elle ne les révèle qu’à son heure, quand elle le décide. Inis Oir s’offre entièrement pourtant, complètement, à qui sait la regarder. Comment pourrait-elle faire autrement si près du continent ?

Je pose enfin un pied sur l’île du milieu quand j’aurais voulu y laisser mon âme. Inis Meain est une vaste étendue de champs avec quelques maisons plantées au milieu. Il n’y a rien à faire si ce n’est se nourrir du silence et du bruit de la mer. Ce qu’il doit être plaisant de vivre ici pour quelques temps et pouvoir faire le tour de l’île en long, en large et en travers, s’y perdre avec délectation. Pour ma part, je cherche en vain les falaises mangeuses d’hommes des Cavaliers de la Mer. Je ne regarde pas du bon côté cependant. J’entre alors dans un fort où des vaches n’ont pas appris à lire et n’ont que faire du panneau de préservation du patrimoine, elles y ont élu domicile. C’est ça la vraie liberté : avoir des plaques du gouvernement à l’entrée et marcher dans les bouses de vaches à l’intérieur. Je ne vois les falaises qu’en partant – Inis Meain s’est laissée désirer – de loin sur le bateau ; elles sont si brillantes dans la brume du midi. Je m’en vais avec la promesse au cœur de revenir un jour voir les vertiges manqués et retrouver la sensation grisante d’être seule au monde par le silence de l’île.

Je découvre Inis Mor en pointillé, tôt le matin ou tard dans la journée, quand tout le monde est à l’abri. Ainsi, j’ai un jour grimpé jusqu’au petit temple païen en ruines à l’Est de l’île, suivant le chemin opposé du soleil qui se couchait. C’est la plus petite église du monde, j’y entre à peine et ne peux presque pas faire un tour sur moi-même. Je suis seule sous le regard interrogateur et aimable des ânes, imaginant nos minuscules ancêtres priant les Tuatha De Danaan : ont-ils construit leurs temples en hauteur pour être au plus près des Dieux ? J’admire une dernière fois ce petit temple qui proclame sa liberté et je descends jusqu’à l’Atlantique pour trouver les falaises sur lesquelles j’étais au matin. Mais mon regard ne porte pas suffisamment loin. Je me sens tellement vivante alors. Je me sens littéralement dans un autre monde.
Mon avant-dernière expédition un autre jour est un désastre pourtant : j’ai les pieds pleins d’ampoules, le moral dans les chaussettes et ma mauvaise humeur prend le dessus. Je tente de marcher au plus loin que je peux sur Inis Mor, jusqu’au Worm Hole. Je traverse le cœur de l’île, je croise des chaumières au bois de chaume et des chaumières en ruines, celles-là même que Synge décrit si précisément.
Je touche presque l’océan froid et c’est euphorisant. Lorsque j’arrive au plus haut point de l’île, c’est tout simplement extraordinaire : une vue vertigineuse et lointaine de l’ouest sauvage de l’île s’offre à moi. Je contemple un morceau plus brut et dépossédé de la terre autour de moi, puis de l’océan autour de la terre, puis de l’immensité autour de l’océan… J’ai déjà le vertige, je me sens remplie… Jusqu’à me perdre dans les pierres, et alors voir le temps qui m’échappe, voir mon envie devenir inatteignable. Je suis furieuse, je pleure, je suis folle de rage contre moi-même de chaque occasion manquée sur chaque île et sur Inis Mor encore plus indubitablement. Je pleure encore plus, je me traite de tous les noms d’oiseaux que je ne connais pas dans toutes les langues que j’invente. Je suis en train de vivre une tragédie grecque à l’intérieur de moi-même, seule, perdue sur une île de 31 km², je vis tout si grandement. Alors je chante, je chante à tue-tête pour me redonner du courage, pour retrouver l’espérance et mon chemin. Inis Mor est trop vaste, je n’ai pas le temps d’en faire le tour entièrement. Inis Mor a ses secrets qu’elle me dissimule violemment. Inis Mor me fait mal aux pieds, Inis Mor me fait mal au cœur. J’y suis prise d’une espérance Youkalienne à chaque pas pourtant, car il n’est pas rare d’y rencontrer des instants de grâce. Et de vouloir les saisir, et de vouloir les inscrire.

Il pleut un vent glacial sur Inis Mor pour mon dernier matin. Je voudrais retourner aux falaises vertigineuses pour dire au-revoir mais je ne m’en sens pas tout à fait le courage, mes pieds sont encore douloureux de mon Worm Hole raté et le vent me glace. Mais une averse de soleil accompagne finalement mes dernières heures en dehors du temps et de toute chose connue. Alors je prends mon cœur dans les mains, lui souffle un vent d’amour et vais rejoindre mon fort, mon beau, mon tendre. Et pour y aller, je marche dans le sable, je marche dans l’océan glacé et calme, je me sens déjà revivre. Je me sens prise par le besoin impérieux de m’arrêter, malgré le vent, malgré le soleil caché derrière les nuages, pour saisir l’instant et lui redonner sa liberté. Je chéris ce moment, et tous ceux d’avant, avant d’être prise par la mélancolie du départ. Je profite de ma griserie pour repenser tout ça en couleur.
Sur ces trois îles occidentales, on nous exhorte à visiter les forts dont on nous égrène les noms et on ne nous parle pas de l’essentiel  : ce qui importe, ça n’est pas vraiment le Black Fort, ce sont les rochers auxquels il s’accroche, c’est le vide dont il nous préserve. J’essaie d’apprivoiser ce vertige et petit à petit, longeant les gouffres de mer, j’ai un tout petit peu moins peur du vide qui m’aspire. Et je sais que c’est ça que je suis venue chercher ici, cette eau puissante qui me regarde d’en bas et vient se briser sur les rochers, qui peut nous tuer en une seule vague bien balancée. L’océan écume de vie, il fait un bruit d’orage et berce mon cœur le temps de mon adieu. Sa fougue en hiver m’exalte ; j’aime sa rage de vivre et son danger. Je me sens fascinée par la violence des éléments en saison froide et je me languis de m’abandonner à leur fureur. Je voudrais pouvoir traverser un hiver sur l’île du milieu ou sur l’une de ses sœurs, vivre au contact de l’océan et me laisser ainsi diriger par lui, uniquement protégée par la chaleur du feu de tourbe.

Inis Oir la douce… Inis Meain l’indomptée… Inish Mor la surprenante… Je m’y suis certainement mal pris pour approcher ces îles, j’ai voulu les manger toute crues, les embrasser totalement et toutes de mes bras trop courts. J’ai couru après un rêve avec fureur, j’aurais aimé être le vent, être la mer, pour les connaitre totalement. Et les îles se sont appliquées à m’adoucir, à me perdre, à m’apaiser, elles m’ont poussée dans mes retranchements, révélant d’autres trésors pour mes pieds fatigués. Je n’ai pu que me perdre et c’est une bonne chose même si je ne le comprends que maintenant, remuée par le bruit de l’océan. Ici, je me suis égarée physiquement, abandonnée seule avec moi-même, violente et en révolte, et je n’avais que ma propre volonté, que mes propres pieds, pour me retrouver.
Je venais chercher les îles de Synge et j’ai trouvé les miennes, j’ai maintenant dans le cœur l’histoire que chacune d’elles me raconte sans chercher un passé révolu. Les mots étrangers glanés au croisement des chemins – Teampall Bheamain. Dun Duchatair. Dun Aengus. Tempeal na Seacht Mac Ri. – ont participé à la création de l’inconnu, l’indicible et l’invisible que je venais chercher. Je reviendrai peut-être un jour, rencontrer plus de gens d’ici, m’imprégner réellement de leur vie. En attendant, je me souviendrai de cet homme au visage si rouge que j’ai pensé qu’il buvait trop. Puis j’ai regardé mon propre visage dans le miroir et j’ai compris que c’était le vent, que c’était la lutte contre les éléments, que son visage me racontait.

Pour partir, je fais le même trajet que Synge, je prends le hooker direction Galway. Si heureuse, si pleine de joie d’avoir pu goûter l’océan, l’air chargé d’embrun, mon vertige bien aimé avant de partir, j’ai silencieusement savouré le feu de tourbe à l’ombre de mon livre et dans l’atmosphère bruyante du pub avant d’embarquer. Je sens encore la chaleur de la tourbe sur mes lèvres. J’aurais pu rester indéfiniment là et la vie aurait été tellement douce ainsi. Cependant, je voudrais que l’équipage hisse les voiles à présent, une fois que le départ est décidé, rester est presque aussi douloureux que de partir.
Et alors que je m’éloigne enfin, je regarde Inis Mor comme je ne l’ai jamais vue auparavant. Je pense à Synge qui raconte que les jeunes gens de l’époque voulaient fuir les îles absolument, par le travail ou par le mariage, car c’était un monde trop étroit pour leurs rêves. Et je pense à nous – à lui, à moi, à tous les autres – qui partons y trouver un espace pour la paix… Les îles s’estompent déjà, immortelles au milieu des ravages de l’océan, une odeur d’embrun collée sur leurs rochers ; et moi je rêve. Est-ce aux abords d’Aran qu’Oisin et Niamh ont cavalé pour rejoindre la terre de l’éternelle jeunesse ?
Niamh, princesse du Sidh, est vertigineuse de son amour pour Oisin, chevalier Fenian et fils de Fionn, qu’elle n’a jamais vu mais dont elle connaît tous les chants de guerre par la magie des poètes Danaan. Galopant sur son cheval d’eau, elle accoste les rives de l’Irlande, les yeux pâles et verts comme la mer, luminescente d’adoration. Oisin, touché lui aussi en plein cœur par la beauté incandescente de cette envoyée des Dieux, par la vie qu’elle lui promet au-delà des océans, au-delà du temps, s’enfuit ses bras enlacés autour de sa fée. Ils vivent un bonheur infini dans le monde de l’oubli, mais au fil des heures éternelles, Oisin se languit de sa terre natale, de son père, de ses amis ; il veut savoir s’ils sont heureux. Alors, il part sur le cheval blanc de son aimée avec la promesse de ne jamais descendre de sa monture et de revenir au plus vite. Mais la Terre qu’il retrouve n’est plus la même, le monde qu’il a connu est bel et bien mort, un désespoir muet le renvoie d’où il vient, où le temps a valeur d’infinitude et où Niamh échappe ses larmes d’un rayon de lune. Mais un déséquilibre vient l’empêcher, il tombe sur ce sol qui ne lui est plus familier et se transforme instantanément en vieil homme. Le cheval disparaît dans un océan d’étoiles et Oisin a tout perdu : son passé, son présent et son futur. Ne lui reste que le souvenir d’une nuit éternelle, prise entre un soleil et une pluie ; parfois percée par la complainte de l’océan pleine du chant d’amour de Niamh immortelle.
Ainsi, ces îles intemporelles  sont-elles véritablement sur le chemin de l’Autre Monde des légendes, lorsqu’il est niché au cœur de l’océan ? Sont-elles la dernière étape avant Tir fo Thuinn, la terre sous la vague ? Peut-être bien, peut-être pas. Mais dans les récits de ma légende intime, elles sont la terre où j’ai quitté tous mes soucis. Elles restent dans mon cœur l’étoile à suivre dans le noir.

Mars 2016

Si cet article vous a plu, je vous invite à lire l’intégralité de mes premiers carnets de voyage irlandais

Un éclair de printemps


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