Crique de Fumée

Je touche à nouveau terre, le plus au Nord de ma vie que j’ai jamais été. Épuisée. Il fait beau mais froid comme un hiver ensoleillée de Toulouse, comme un printemps irlandais, et je suis à présent deux heures en retard sur la France. Je traverse les champs déserts, bordés de volcans endormis ou non, de la péninsule de Reykjanes, qui me portent de l’aéroport à Reykjavik. Déjà, le paysage est magnifiquement désolé.
Arrivée aux abords de la petite capitale, je foule le grand parc de Klambratún qui se couvrira bientôt de glace même si le soleil translucide brille aujourd’hui en plein midi, j’aurais presque l’impression de ne pas avoir quitté l’Irlande tant les visages roux alentours me ramènent à la rousseur de l’île verte. C’est que les mêmes Vikings sont venus distiller leur flamboyance dans le cœur de ces îles Atlantique. Et après une dernière suspension sur mes écrits passés, je me remets au présent de mon voyage. Je suis ici et maintenant.
J’entame ma première vraie promenade en fin d’après-midi dans les rues qui résonnent aux accents français, enserrée par les murs des maisons en bois, je ne suis pas préparée à la fenêtre immense qui s’ouvre de l’autre côté de la baie sur le Mont Esja. Reykjavik tombe à pic sur les volcans et sur l’océan, Reykjavik comme toutes les villes qui par la force des choses s’intègrent à une nature plus grande qu’elles, me renverse. Étourdie de cette hauteur noire, je me laisse piégée par le soleil qui se couche jamais et je déroule mes pas au détour des statues incalculables, au gré des maisons colorées qui courent vers les Pôles. A 22h50, le soleil rejoint finalement l’horizon, mon corps fatigué n’a pas reçu le signal tant attendu pour aller rejoindre Morphée et je m’endors plus tard que je ne l’aurais voulu.

Baie de Reykjavik

Lorsque j’arrive quelque part, surtout si je voyage en solitaire, la première chose que j’ai envie de faire c’est d’aller au musée d’Histoire afin de comprendre ce qui a amené les gens d’ici et maintenant à être qui ils sont ici et maintenant. J’aime remonter le temps pour mieux appréhender les terres sur lesquelles je me tiens et que je vais randonner. Ainsi, gentiment poussée par les vents le long de l’étang Tjörnin qui m’amène au musée, c’est ce que je fais pendant trois heures pour mon premier matin, je commence mon vagabondage islandais par les débuts de ce pays encore plus jeune que l’Irlande, débuts qui inspireront mon « Il était une fois… ». Ce pays glacé rattaché par les lois de la géographie à l’Europe est en fait une terre universelle qui porte en ses entrailles les origines de l’unique continent que nous formions au début des mondes, ce pays glacé n’a pas découvert l’humanité avant la fin de notre premier millénaire après la naissance de Jésus. Et à partir de là, je défile la course du temps au gré des différentes peuplades, des Vikings, aux Norvégiens finissant par les Danois.
Je me perds encore après ça dans les rues arc-en-ciel, faisant halte chez le peintre Ásgríms Jónsson où il me raconte les Elfes et les Trolls islandais, où il me dessine les aventures de Guðrun, une jeune fille intrépide qui ne se laissa pas impressionner par les voix aux yeux fluorescents des fantômes, échappant ainsi à la mort. Après ces contes d’un autre temps et d’autres ballades au présent, je délasse mon corps aventuré dans le bain chaud de Nauthólsvík avec vue sur la mer, mais pas très jolie la mer…
Puis, j’expérimente mon premier auto-stop islandais pour rejoindre Jon, mon hôte généreux de Keflavik. Jon a visité l’Europe en stop dans les années 1970 et me fait à présent découvrir son pays sur Google Map, ponctuant mon voyage prochain de multiples conseils avisés. Mon road trip vers l’Est annulé, le vent d’Ouest m’appelle à nouveau et je ne sais comment envisager mon aventure islandaise. Que cela ne tienne, Jon me prête un équipement de camping, me donne des idées d’itinéraires et se fait l’elfe bienveillant de mes vadrouilles. Jon complète aussi mes connaissances islandaises, la fêlure de Pangée, le volcan de 1783 qui a changé le visage du monde, les mystères géologiques de chaque recoin glacé.
Happée par tous ses récits réels et inventés, je me couche encore beaucoup trop tard… Il est 23h40, le soleil ressemble à l’aube et au crépuscule en même temps, le ciel ne devient jamais marine pendant les nuits d’été islandaises. Cette nuit bleutée mais jamais noire m’arrange plutôt, moi qui est si peur du noir, surtout à l’approche des nuits solitaires de camping qui m’attendent.

Helgufoss

Je pars très tôt pour être sûre d’atteindre à temps mon rendez-vous de la journée vers les cascades multiples et immenses des alentours. Je profite de mon deuxième auto-stop avec un chauffeur aux allures froides et presque effrayantes d’un dieu norvégien, caché par ses lunettes noires, coincé dans une prison de glace, qui révèle pourtant au fil de notre trajet goudronné un cœur tendre et chaleureux.
Je rejoins finalement l’Eglise Libre de Reykjavik, prête à laisser Mister Waterfall distiller ma journée de sa terre natale. Je m’invite entre les volcans qui tranchent les landes noires et l’océan bleu. Je tente de percer les secrets d’une première chute d’eau, solitaire et rouge qui court jusqu’à une cabane en pierres, refuge des trolls du célèbre peintre. J’éprouve chacun de mes premiers pas dans le paysage qui me fait penser aux Hautes Terres écossaises, juste un peu plus haut dans ses éminences. Je me sens si minuscule alors que je contemple le Fjord de la baleine au loin, nommé ainsi car c’est ici que les chasseurs viennent encore aujourd’hui évider l’immense poisson en voie de disparition afin de recueillir son huile à lampe. Je traverse la rivière en haut de Glymur les pieds nus sans presque tomber, ma compagne espagnole de randonnée n’aura pas la même chance… J’inspire les contrastes de l’eau, les contrastes des déserts de pierres. Il est encore tôt mais la journée n’a pas d’heures dans ce ciel sans soleil, les quatre roues remplacent mes deux jambes, les montagnes défilent vers leurs champs de lave durcie dans la fenêtre, les lacs qui ressemblent à la mer me surprennent parfois. Ma sensation que tout ça ressemble à ce que je connais déjà s’affirme, je m’émerveille calmement tout de même. Nous marquons une minuscule halte à la source sauvage des baptêmes vikings, idéale si j’étais seule. Heureusement mes pieds s’en souviennent. Je sens la fatigue douce de la journée d’effort m’étreindre alors que nous contemplons la fissure entre l’Amérique et le morceau solitaire de la micro-plaque islandaise insérée entre les deux continents.
Et je retrouve la grande ville pour une soirée imprévue à Reykjavik grâce à l’hospitalité généreuse d’une compagne de randonnée, une soirée aux couleurs ambrées de la bière qui clôture joyeusement cette belle journée de rencontre espagnole aux accents polonais.
Une soirée qui achève un autre 3 août, soulagé et paisible pour faire sourire le Ben Ledi ; après tout, même les âmes qui sont sœurs ont des destins indépendants qui se séparent un jour.

Les rues s’entrecroisent
Tantôt bleues tantôt rouges
sur fond toujours noir
quand il n’est pas blanc de l’hiver
Les rues s’élancent d’une berge à l’autre
Elles tracent les contours
d’une civilisation
du cœur calme de l’île des glaces
Elles palpitent doucement
balayées par certains vents
aussi froids que le creux d’un glacier
Elles palpitent
joyeusement
dans les jours sans fin de l’été
redoutant le matin d’hiver qui ressemble

à la nuit
Elles serpentent droitement au cœur noir
des volcans
verts pour l’instant
Elles respirent
humblement courageusement
alors que l’étang se meut au chant laborieux
du canard
alors que l’étang trépigne
invisible
avant que ses particules ne ralentissent
éteintes par les milliers de flocons
La vie bouillonnante est éphémère
quand le vent du Nord souffle
son dernier hiver
Mais les rues tantôt bleues tantôt rouges
finement boisée d’un pavillon à l’autre
réfugient les cœurs lents
les cœurs absents

des courts matins polaires

Flatey Island, 6/08/2019

Justine T.Annezo – Reykjavik, 1-3 août 2019 – GTM+0


2 réflexions sur “Crique de Fumée

  1. Quelle belle villégiature empreinte de sensibilité, d’authenticité, de touchante profondeur et d’humanité vraie.
    Quelle belle parenthèse dans les moments parfois froids, égoïstes et violents que nous vivons.
    Merci Justine.
    ❤️

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Nicolas pour ce très gentil commentaire, je suis heureuse de savoir que certains comme toi peuvent échapper aux moments sombres qu’ils ont à vivre en me lisant…. Le voyage fut l’un de mes moyens d’échapper aux miennes et je suis heureuse de partager mes couleurs par l’écriture. A bientôt Nicolas

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