Rouge Rubis

Je savais pourtant que ce coup sur la tête n’était pas anodin, qu’il me racontait une histoire sur mon futur. Cela m’a pris tellement de temps de réserver mon billet d’avion pour Ruby, je ne me sentais pas « appelée », mais finalement décidant que tout choix serait toujours le bon pour moi, je me suis envolée vers ce petit village indien* sur les rives du Yukon… Rien ne se montre fluide pourtant ! Le matin brumeux retarde infiniment mon petit coucou à neuf places, le matin brumeux me fait faire des détours magnifiques par Galena et Hushia, le matin brumeux nous ferait presque retourner à Fairbanks sans passer par Ruby. Alors que la pilote brandit sa longue vue pour trouver la minuscule piste d’atterrissage et que je prie intérieurement pour que le village reste perdu dans la brouillard, je comprends que mon cœur aventureux n’a pas véritablement écouté ses désirs, que mon cœur confortable aurait préféré rester au creux de la chaleur d’Healy… Trop tard, la pilote adroite se pose aussi délicatement qu’elle peut sur le tarmac et je m’apprête à vivre l’expérience la plus rapide, la plus onéreuse et la plus magnifiquement décevante de mes voyages.

J’aurais bien aimé qu’on me prévienne que l’aéroport se résumait à une piste d’atterrissage, des toilettes sèches et, ah ben non, c’est tout en fait ! Une piste d’atterrissage et des toilettes sèches. Les voitures font la queue pour récupérer leurs passagers mais personne n’est là pour m’accueillir. On m’a dit qu’il suffisait que je demande à n’importe quel agent de Wright Airlines où c’était chez Edward, qu’on saurait me diriger. Encore faudrait-il que je sache qui est le foutu agent ! Après quelques minutes de gênes flamboyantes, je suis dans la voiture de Pat (le seul et unique agent du village) qui me conduit revêchement à destination… Là, je suis accueillie par Evelyn qui ne comprend pas comment son petit fils n’est pas venu me chercher comme prévu et m’installe autour d’un thé pour mieux raconter tous les tracas de sa vie miséreuse, creusant un peu plus profondément le malaise dans mon estomac. Ainsi, les workaways de rêve, ça marche pas à tous les coups, je me trouve dans une soi-disant ferme qui a oublié de se laver les mains, les pieds, la tête et tous les orteils jusqu’au lit qui est supposé endormir mes voyages de rêves.

Laissée à ma nouvelle solitude dans cet environnement atrocement sale, j’ai l’impression de revivre une situation irlandaise très semblable**. Le schéma est exactement le même : rencontre qui compte – d’amour la première fois, d’amitié cette fois-ci –, nuit presque blanche, obstination à me conformer à mon programme de départ, manque de fluidité dans les transports, arrivée dans un lieu malaisant et constat de l’erreur, fuite. Je ne tergiverse, en effet, pas bien longtemps avant de décider qu’une fuite aux premières heures du matin est ma seule solution… Parce que comme dans le Donegal il y a trois ans, je suis perdue dans la pampa des rives de la Yukon River, presque absolument coupée du monde et uniquement accessible par avion, un seul par jour évidemment… Ce qui est sûr c’est que je me trouve dans de beaux draps, et qu’il me faut passer la nuit dans un lit sale. Pire, les deux prochains vols sont complets, je ne peux partir que dans trois jours.
Cependant, comme dans le Donegal il y a trois ans, je vis une aventure unique et belle. Ma balade au cœur des Bluestack Mountains était magnifique, mon envol dans le matin brumeux à bord d’un avion neuf places est hors du commun. Une fois que l’engin nerveux a eu quitté Fairbanks, j’ai dépassé la barrière du brouillard pour me prélasser du soleil éclairant le paysage des dieux. Certaines collines aux montagnes toujours vertes, ou blanches presque tout le temps, traçaient de nouveaux contours dans lesquels se faufilaient les rivières de nuées. Puis, je suis retombée dans le brouillard et le sommeil. J’ai dépassé Ruby invisible sans le savoir et j’ai vu la Yukon River pour la première fois. Passant par Galena, j’ai survolé les terres rouillées où les lacs multiples se mariaient au fer de la terre ; j’ai ensuite fait escale à Hushia, perdu dans la toundra nordique, presque sur le cercle polaire de nos globe-trotteur. Soudain, la Terre était plate comme jamais pour moi qui n’aies connu que les hauts plateaux alaskans. Prenant à rebours le vol de l’oiseau à moteur, de nouveaux paysages se sont dévoilés, il neigeait parfois, fondue avant de s’accrocher aux branches, et j’ai aperçu Ruby, pas tout à fait prête à vivre ma nouvelle aventure.

Ainsi je repars, demain ou après-demain ou samedi. Le plus tôt sera le mieux. Car je ne sais comment me positionner dans ce village inconnu. Ici, je suis définitivement l’étrangère et je ne sais si le foyer qui m’accueille est l’exception ou bien la règle. Cette escale m’était de toute façon certainement nécessaire pour n’avoir aucun regret. Le temps m’étant compté, je tente de profiter au mieux de mes quelques heures d’une autre tradition alaskienne. Qu’importe la bruine grise, je parcours la plage tout aussi grise des abords de la rivière et m’émerveille de la platitude régulière de ce qui m’entoure.

Je m’enfuis avant que le soleil ne se réveille, avant que mes hôtes inhospitaliers ne se lèvent, afin d’échapper à un malaise dont la grandeur m’échappe un peu. Je marche le dos lourd dans le matin bleu brumeux car je suis tout de même sur liste d’attente pour l’avion du jour et j’espère que le soleil de brouillard trouvera le courage de me sourire. J’attends deux bonnes heures dans le froid aveugle et humide de l’aérodrome désert. Le brouillard s’efface, j’entends le bruit des hélices mais rien ne paraît. Je repense au petit-fils d’Evelyn qui s’est excusé de son absence hier car il n’a pas entendu l’avion. Cette simple affirmation m’a fait penser à l’un des œuvres du musée d’Anchorage, représentant un ours sur toile et des avions suspendus car le bruit des avions de terre et de mer avait bercé l’enfance de l’artiste, car le bruit des avions de terre et de mer est le bruit le plus significatif du ciel alaskien. Mon avion n’atterrit pourtant jamais ; à la place, la voiture officielle de la ville de Ruby vient à ma rencontre et me sauve de mon matin sans abri. Jennie est là tout sourire pour m’informer que le vol raté du matin fera peut-être un autre essai dans l’après-midi. Elle m’offre le réconfort de la mairie pour réchauffer mon cœur gelé. Elle est l’ange gardien de Ruby qui illumine mon séjour ici.
Le vol de l’après-midi est plein sauf un. Sauf qu’on a oublié de me mettre sur liste d’attente. Tant mieux. Jennie et son compagnon Francis m’ont offert asile pour la nuit et je suis heureuse de pouvoir traverser la vie de cette maison véritablement autonome celle-là, authentiquement et traditionnellement d’ici, m’imprégnant même furtivement de ce que Ruby a réellement à m’offrir. Je comprends pourquoi ce genre d’endroit n’a pas besoin d’un bistrot ou d’un café comme lieu de réunion, tout le village va et vient, inattendu, chez Jennie et Francis, pour un brin de conversation, pour une cigarette, pour partager un repas ou un moment. Je regarde leur visage Athabascan (et mi-Eskimo*** pour Jennie) immortellement me raconter leur vie sans âge.

Jennie m’a déjà tout dit de ses origines polyglottes dans le soleil de l’après-midi. Une partie de sa famille est arrivée du Pays de Galles pour pêcher la baleine dans les années 1930 ; l’autre partie se divise entre Athabascan et Eskimo. Parce qu’elle est un parfait mélange de toutes ces cultures, elle et sa fratrie ont toujours été considérés comme des étrangers d’un côté ou de l’autre. Aujourd’hui, elle fait fi de cela, elle connaît sa richesse, elle mange du caribou et de l’élan, elle danse à la mode indienne, elle chante à la mode eskimo. Elle s’épanouit sur les berges de Ruby qu’elle a joyeusement adoptées. De son côté, Francis, originaire de Ruby de père en fils, trappeur de son état, me fait goûter à tous les poissons qu’il a péchés, à toutes les viandes qu’il a chassées et séchées. Il me montre les fourrures qu’il vend et qui finiront par habiller les communautés du Nord pour l’hiver. Il me partage ses anciennes courses en chien de traîneaux, surtout celle qui commémore chaque année la course au sérum mené par Balto (oui, toujours lui ! on se refait pas… Y a des souvenirs de gosses qui nous collent à la peau comme ça et qui devienne notre porte d’entrée vers un nouveau monde). L’année dernière encore, il avait tout son élevage d’huskies, mais ils ont dû s’en séparer. Cela leur coûtait trop cher. Lui et Jennie entendent néanmoins toujours les hurlements des chiens parfois, quand la nuit est noire et le silence d’or.

Moulin à poisson miniature
Grandeur nature

Je contemple finalement la Yukon River qui s’endort dans la lumière du soir et m’offre alors, échappées du brouillard de la veille, les basses montagnes au prochain tournant. La plage est toujours grisée, rosie par les derniers rayons. Et après un bon goulach à l’élan, la chaleur pénétrante du poêle m’envoie dans un lit enfin propre. What a day!

Alors que le soleil se lève du côté de ma destination le lendemain matin, le premier avion n’est pas pour moi. Ce qui me permet d’enfourcher la Yukon River sur le bateau de Francis qui, comme tous ces concitoyens, n’a jamais appris à nager malgré la proximité de l’eau. Je traverse cette immensité brune et je rejoins ce qu’il appelle leur « campement ». Même s’il ne ressemble plus à un tipi depuis longtemps. Il me dit qu’ils en possèdent un autre plus bas sur la rivière****. Ainsi, ils continuent à suivre le rythme semi-nomadique de leurs ancêtres afin d’échapper a un monde déjà bien différent du nôtre. Ainsi, ils sont nomades et pourtant sédentaires car leur nomadisme a des frontières bien délimitées. Francis n’aime pas voler, il n’aime que son bateau. Ce n’est pas dans sa nature, dans sa culture ?, d’aller loin, la rives de la Yukon River c’est déjà tout un monde pour lui.
L’avion suivant est le mien, je le sais depuis bien longtemps. Car aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’Hannah et je pense que j’avais secrètement fait le pacte avec moi-même d’être avec elle. Je regarde à nouveau, mais détendue et légère cette fois-ci, la terre vue du ciel. La Yukon River serpente, fait des détours et dessine les contours des paysages multicolores, elle se démultiplie, elle est presque plus éblouissante vue d’en haut. Ce Nord presque polaire est le genre de paysage plat et infini qu’il est beau de regarder d’en haut, le fouler de ses pieds serait une aventure infinie mais n’aurait peut-être pas toutes les grandeurs, toutes les nuances que le panorama plat possède vu des nuages. J’ai donc envie de me laisser pousser des ailes et de survoler tout le nord de l’Alaska, isolé et individuellement communautaire.

Ce voyage expéditif à Ruby m’a apporté une précieuse leçon de voyage. Passées les deux premières heures de doutes, j’ai savouré la sérénité sublimée de mon être, la marche sur la rivière Yukon qui a révélé l’évidence de mon désir. Après cela, une fois échappée de mon espace nauséabond, je me suis sentie si légère, certaine qu’une solution s’offrirait à moi, que les choses se passeraient telles que je le voulais, telles que j’en avais besoin. Il y a réellement une forme de magie dans cette sensation, un champ immense de possibles.  Ainsi, mon doute s’efface peu à peu pour parfaitement laisser place à la foi. Cet évènement, j’aurais pu l’éviter si j’avais lu les signes différemment Mais cet évènement je voulais le vivre certainement.

* Je sais que l’Académie Française s’est accordée à appeler les Indiens d’Amérique des Amérindiens mais la tribu des Athabascans, dont Ruby est l’une des communautés, se considère elle-même comme indienne ; je me montrerai donc fidèle à leur culture plus qu’au Petit Larousse.
** voir mes récits de voyage irlandais, L’indolence de l’été
*** Encore une fois, j’utilise ce terme considéré comme péjoratif parce que Jennie s’est elle-même présentée ainsi. « Eskimos » signifie « mangeur de viande crue » en Algonquin et s’applique aux Inuits dont font partie les Iñupiat d’Alaska et les Yupik. Je ne sais de quelle communauté Jennie fait partie.
**** Ces terres leur ont été données, il y a quelques années et comme à des milliers d’autres Amérindiens, en réparations de la colonisation passée.

Justine T.Annezo – du 25 au 27 septembre 2019, Ruby – GTM-8


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