Souvenirs Évanescents

Il n’y a rien de tel que les levers de soleil brumeux ou les couchers de lune rosés sur Cowachin Bay. Il n’y a rien de tel pour se sentir à sa juste place sur terre et partir explorer du bon pied. Je me dirige ainsi vers le détroit Juan de Fucca, le chemin est magiquement brumé sur l’eau de Saanich Inlet, sur les collines d’en face. Le continent Américain a une couleur si particulière au matin.
Et soudain, j’aperçois le détroit. Soudain, je vois l’Amérique de mon passé se dresser à l’horizon. Ce n’est plus une réminiscence en miroir, c’est à portée de main, presque palpable de l’autre côté de l’eau. Mon cœur scintille d’émotions contraires. Arrivée à ma première destination – Mystic Beach -, je me laisse luminer par l’océan qui resplendit, par les vagues qui se cognent contre la terre qui me surplombe, par la ligne de l’horizon qui me parle du passé, qui me parle d’amour, qui me parle de guérison, qui me parle d’aujourd’hui.

A quel moment un nom en noir sur une carte blanche devient-il autre chose qu’un nom en noir sur une carte blanche ? A quel moment peut-il perdre de sa splendeur ou se sublimer par le regard qu’on lui jette ? Maintenant ? Tout de suite ? A cette minute ? Ainsi, Mystic Beach était bien plus mystique et mystérieuse par son appellation qu’à mon premier regard, même si elle m’offre d’hasardeuses montagnes olympiennes au loin. Mystic Beach l’est bien moins que Ruby Beach par un non coucher de soleil du mois d’août.
Je regarde à présent mon passé dans les yeux, avec franchise, parce que je regarde, incrédule, l’endroit où je me tenais il y a deux ans. L’endroit d’où je ne pouvais me voir aujourd’hui. Mon passé est clair, saupoudré d’une fine couche de brume. Mon futur était alors embrumé, enfumé. Certainement parce qu’il est impossible de connaître son avenir… Certainement parce que l’île de Vancouver était destinée à être mon trésor personnel.

Botanical Beach

A quel moment, un nom sur une carte n’est plus seulement un nom sur un carte mais un souvenir, une sensation, une chanson, un bruit, une odeur, une personne ? Je marche entre les arbres de Vancouver Island, convaincue qu’ils sont le reflet de ma péninsule d’amour. Sauf que ceux-ci fabriquent de nouveau souvenirs, solitaires. Ils sont sublimés. J’ai écrit un jour une magnifique malédiction, que les paysages de l’Etat de Washington avaient la couleur de notre amour. Pas de lui. Pas de moi. Pas de nous. De notre amour. Et par extension, tous les paysages qui lui ressemblent partagent cette même couleur. Ils en ont le goût aussi. Et la sensation. Vancouver Island a le goût doux amer de notre amour.
Mon coup de foudre victorien est-il alors réel ou biaisé ? Est-il maintenant ou hier ? Il est un tout. J’aime ici car cela me rappelle là-bas mais là-bas je ne pourrais pas vivre. Là-bas, ce ne serait qu’un mauvais carrousel. Ici, c’est un autre début en paix avec mon passé puisqu’il est reconnu comme partie de moi. Je me sens comme transmutée vers une connaissance profonde, vers une connaissance intuitive, soudain plus rien n’existe. Seule ma vérité intime compte.

Je m’extrais finalement de ma cachette entre les arbres, suspendue près de l’océan invisible, je fais machine arrière à pied le long des vagues et je fais machine avant à bord de mon automobile, bordant les arbres immenses et aveuglant. Sauf lorsqu’une trouée pelée me donne à voir l’océan du détroit brillant.
Je m’arrête à la plage de Sombrino dans ce jour sans heure ni repère. La route jusqu’à alors était ensoleillée et pourtant la plage s’impose grise et humide. Plus proche du mystère de Ruby, même si elle n’en a pas le nom, malgré les surfeurs sur la houle. Je poursuis après ça, ma route jusqu’à Port Renfrew où la plage Botanique accueille mes vagabondages. Les arbres émergent de la terre si curieusement, ils s’entrelacent si mystérieusement. Je voudrais rencontrer les fées qui s’y cachent sans aucun doute. Je me suis cette fois-ci véritablement face à face avec Cape Flattery ; le paysage, les creux et les bosses ressemblent un peu à mon souvenir. Moins divers néanmoins, moins multiple. L’air d’automne a presque la même couleur. Marcher entre ses reliefs si familiers, si particuliers, pacifie mon cœur et mes mémoires. Je me sens incroyablement bien.
Puis, la nuit grise approchant, je rentre à la maison, passant par le Lac Cowichan plutôt timide, l’horizon loin du matin s’élevant dans la rose du soir qui se couche trop tôt.

Le lendemain est un nouveau matin d’aventure. Sauf que le soleil s’en est retourné vers d’autres cieux et qu’il n’y a pas d’horizon brumé de rouge pour m’éveiller. Je pars donc sous le même ciel qui a accueilli mon arrivée à Nanaimo. La route est d’abord lente et pluvieuse jusqu’à mon arrêt à Combs, où la chèvre sur le toit est absente et où mes achats compulsés ont besoin de se refréner. Après cet arrêt, le chemin prend enfin des allures de rêves alors que je pénètre le parc provincial de McMillan. Je traverse le Lac Cameron, évanescent de brume et de monts arbreux, qui m’émeut aux larmes me ramenant deux ans en arrière à celui de Quinault. Je m’arrête, comme promis à Google Map, à Cathedral Grove dans cette forêt des pluies qui ressemble à celle de l’Olympie. Je me laisse promener entre les arbres verts et immenses trop bruyants de la route voisine, trop courts sous la pluie. Mais pas moins magiques.
Après cet arrêt hypnotiquement vert, le chemin est interminable jusqu’à Tofino pour mes yeux si fatigués, pour mon être perdu dans le passé. Tout est cependant si doux à regarder. Si pareil à mon âme amoureuse, à mon cœur voyageur.
La vallée de Pont Alberni. Sproat Lake. Kennedy Lake. La rivière tortueuse et singulière que Pacific Rim Highway longe. Toutes les percées de brouillard. Les panoramas transformés par le voile qui se meut de l’eau vers les monts. Un sentiment singulier. Une atmosphère irréelle. Un destin magique. Mon destin.
Tofino, bordé d’îles éparses de brume, ligne d’arrivée de ma journée des pluies, comporte la même simplicité belle. Je ne me sens pas très à ma place pourtant. Trop trendy. Trop fancy. Trop quelqu’un d’autre que moi. Je m’endors alors de si bonne heure, après avoir lu mes premiers mots de Margaret Atwood, pour une parfaite et longue nuit au bruit de la jeunesse dont je ne fais plus partie.

Le matin simple et mélancolique au bord de la brume de mer, au bruit de la houle, au bruit du ressac, possède tout ce dont mon âme pourrait rêver.
J’ai pensé il y a quelques jours que j’avais commencé à me lasser des montagnes et ça n’est pas juste ! Les montagnes ont cette grandiloquence qui m’épuise, une beauté absolument incroyable. Alors qu’ici, dans cet endroit où vallons et océans font l’amour, le paysage a une beauté irréelle et tendre qui me correspond mieux. Soudain, je respire avec elle. Calmement. Apaisée. Complétée. C’est pour cela que l’Irlande m’aime. C’est pour cela que mon cœur est tombé amoureux de l’Olympie, car c’est la parfaite mesure de qui je suis.

Visions fugueuses

Les îles éparses alentour de Tofino ressemblent à mon idée de la nouvelle Zélande dans la lumière brumeuse du matin. Les arbres qui longent le Pacifique à pic sont toujours plus improbables les uns que les autres. Ma route m’offre pourtant des visons trop fugueuses sur la baie nuageuse, mi-figue mi soleil du matin. Ces visions fugeuses cependant, ces impressions fugaces, sont si précieuse et unique ; comme ce regard irréel sur le rocher de Long Beach dont la lumière brumeuse filtre sur les vagues infinies. Comme Combers Beach dont cette même lumière est rendue encore plus irréelle par le vert des arbres alentours. Comme l’autre forêt des pluies et ma promenade suspendue sur les arbres effondrés devenus des ponts entre les murs. Je me croirais réellement dans un autre monde.

Et suivant le parcours du Pacific Rim, j’atteins Ucluelet, elle aussi, comme Tofino, cernée par cette brume du Pacifique sauvage d’un côté et ces collines embrumées qui ressemblent à la Nouvelle Zélande de l’autre. Les lumières qui se déposent entre les arbres sur l’océan et les rochers îles qui me bordent sont absolument incroyables. Jusqu’à Inspiration Point qui portent bien son nom mais ne m’inspire pas de poésie.
Le soleil se fait enfin tout puissant enfin et m’offre une autre vision furtive de la pointe où je me tenais il y a un instant et qui n’a, à présent, plus la couleur de la brume.
Les nuances de mon chemin de retour, non plus sous la pluie, se mélangent de façon improbable entre l’automne et le vert brillant de la mousse. Les vallons jouent encore un peu avec la brume.

Ucluelet

Je suis toujours traversé par une étrange sensation depuis mon regard exact sur l’Olympie. Ce paysage et toutes ses saveurs me ramènent à une autre version de ma vie… Indéfinie, je ne sais si je m’en languis ou non. Cette présence singulière. Cet amour qui me questionne et ne me quitte pas. La péninsule à l’horizon. Indéfinie, je sais que je ne m’en languis pas, je m’en libère. Quelque chose d’autre m’attend, tapi. Une révélation. Une réalité. Je ne sais, un nouveau cycle commence. Impalpable.
Mais je rejoins déjà l’Est de l’île, j’aperçois les montagnes du Canada à l’horizon. Si bleues, si absurdes, que je les prends pour des nuages pendant un instant. Toujours sous le coup de ce monde irréellement vert brumeux que j’ai traversé pendant trois jours.

Tonquin Beach

Justine T.Annezo – 8-10 Nov. 2019, Vancouver Island (BC) – GMT -8 


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