Mauvaises Herbes

A Sara, Lola, Mathilde et Gaspard.

Hier alors que j’observais Kieran, mon hôte workaway du moment, entreprendre le grand projet de sa vie du haut de ses 25 ans, j’ai pensé à qui j’étais à 25 ans, j’ai pensé au grand projet de ma vie d’alors. Et dans un élan presque maternel (je sais c’est de mauvais goût dans la mesure où j’ai à peine cinq ans de plus que lui), dans l’élan de celle qui sait face à celui qui ne sait pas encore, j’ai eu envie de lui dire, comme j’ai envie de dire à chacune de mes sœurs ou à mon petit frère, quand la vie les blesse par surprise : « Tu sais, même si ce grand projet ne t’apporte pas ce que tu souhaites ou s’il échoue, tu t’en sortiras. » Mais parce que je me suis souvenue de qui j’étais à 25 ans, je me suis tue… Il est des choses comme cela que l’on ne peut pas dire car elle ne peuvent être entendues.
Lorsque j’avais 25 ans et que j’entreprenais ce projet qui serait le début de ma fin, qui serait la fin juste avant un nouveau et long commencement, je n’aurais pu admettre une telle vérité car ma vie toute entière dépendait de ce projet. Mon bonheur, mon futur, ma réussite. Je n’avais pas la sagesse alors de comprendre, je n’avais pas le recul. Et je détestais tous ceux qui osaient envisager que j’allais échouer. Car c’était tout simplement inenvisageable pour moi. Car je ne comprenais pas que l’on ne me parlait jamais d’échec, au contraire. Je détestais la condescendance que je pouvais voir dans leurs yeux ou entendre dans leur voix. Je me refuse donc, orgueilleuse et fière, à cette condescendance. A la place, j’écris ces mots qui parlent de moi, qui j’espère parleront à quelqu’un d’autre, et que j’adresse particulièrement à ma jeune fratrie.

J’ai toujours été forte, j’ai toujours eu une certaine force en moi qui me faisait soulever des montagnes, qui me faisait souffler des arcs-en-ciel, mais cette force-là était un peu fabriquée, elle était toujours mise en péril par mes peurs. Ainsi, chaque chose que j’entreprenais était à la fois remplie de force et de peurs. Principalement, la peur d’échouer, la peur de ne pas m’en relever. Ma belle-mère – qui déteste que je l’appelle comme ça et je m’en excuse par avance… je suis d’accord, c’est un bien vilain mot mais je n’en ai pas trouvé de meilleur, amie n’est pas suffisant, mère/tante/cousine sont inexactes, ma belle-mère donc – qui a passé un an de son adolescence aux Etats-Unis me dit toujours que là-bas, on ne mesure pas la valeur d’une personne à ses réussites mais à ses échecs et sa compétence à s’en relever. Je pense que je commence à comprendre… J’ai toujours pensé que ce qui ne nous tuait pas nous rendait plus fort, mais je sais combien cela peut sembler masochiste dans certaines oreilles et dans certaines bouches – peut-être même la mienne. Cependant, ce n’est pas là une apologie de la souffrance, c’est un appel à la liberté. Car échouer et nous relever nous rend surtout plus libres !
A 25 ans, j’étais percluse de la peur d’échouer, cinq ans plus tard, j’ai le désir d’expérimenter, je sais que cela peut entraîner ce que la société appelle des échecs, ce que mes parents – dans leur grand sagesse ! – appellent des expériences. A 25 ans, j’avais un rêve et aujourd’hui, je me suis affranchie du rêve qui avait fini par devenir ma prison…

Il y a quelques mois, juste avant d’entreprendre ce voyage, j’ai subi une énième crise existentielle que ma mère ne comprenait pas. Pourquoi me mettais-je dans un tel état ? Il m’était alors offert de jouer sur scène à nouveau alors que j’avais joué pour la dernière fois quelques jours auparavant. Et remplie de fureur, je ruais contre cette possibilité qui m’emprisonnait, qui ne correspondait plus à mes projets. Je ne comprenais pas moi-même ma réaction si blessée… Puis, j’ai compris : il m’a fallu un jour renoncer à tout ce que j’avais entrepris, renoncer à mon rêve parce qu’il était devenu trop douloureux. De ce renoncement, j’ai fabriqué une promesse, j’ai laissé fleurir un autre possible. Il n’en demeure pas moins que ce fut un renoncement, il n’en demeure pas moins que c’était mon rêve. Je n’ai pas renoncé car j’avais totalement changé de rêve, j’ai renoncé car mon rêve ne pouvait se mouvoir dans ma réalité. Ainsi, devoir retourner à l’avant après ce renoncement qui m’avait tant coûté – de larmes, de temps, d’insomnies – m’était trop douloureux.
Il y a quelques mois, je (ou en tout cas, une partie de moi) percevais encore cela comme un échec. Aujourd’hui, alors que j’arrache inlassablement les mauvaises herbes des arbustes à myrtilles, je considère ma vision d’ensemble. Aujourd’hui, alors que je me laisse traverser par mon épiphanie des mauvaises herbes, je pose un autre regard. Il ne s’agissait pas d’un renoncement, il s’agissait d’un affranchissement : ce dernier week-end d’avril 2018, lorsque j’ai laissé ma vie d’avant s’effondrer, lorsque j’ai arrêté tout ce que j’avais construit depuis lors, je me suis affranchie de mes rêves car ils étaient devenus ma prison. Et je suis à présent reconnaissante de cet effondrement car je suis libre. Mon bonheur ne dépend plus de mon travail, ou de quelqu’un, ou d’un endroit ; mon bonheur ne dépend que de moi. C’est comme lorsqu’on dit que l’argent ne fait pas le bonheur mais qu’il peut y contribuer. Rien, ni personne, ni nulle part, ne feront mon bonheur, ils y contribueront.
Tout cela m’a rendue plus forte. Car je suis forte non plus par nécessité, mais par expérience. Je ne me sens pas le devoir d’être forte, ce n’est plus une action, c’est un résultat, c’est mon état d’être. Avant j’étais forte pour parer à mes peurs ; aujourd’hui, je suis forte car je les ai vaincues, car je les ai acceptées, car je me les suis appropriées. Aujourd’hui, je suis forte car je sais que je me relèverai toujours. Même si tous mes rêves viennent à me trahir. Car je ne dépend plus d’eux.

En préambule à l’un de mes écrits il y a quelques années, je m’insurgeais :

Elle est où la notice ? La notice de la vie. La première fois que l’on traverse la frontière du monde des adultes, à un âge mal défini que la loi a fixé à dix-huit ans mais qui dépend finalement du parcours de chacun, et que l’on découvre quelle terre brûlée nous attend, ça nous fait mal à la vie, mais vierges et purs de l’expérience, nous sommes pris par l’urgence de faire autrement, de tout faire pour que notre monde d’adulte soit heureux. On fait tout comme une première fois, chargée de la foi inébranlable que notre monde pourra être joyeux. Nous ne savons pas alors que nous n’avons pas passé la frontière, que nous sommes uniquement restés coincés à la douane, à l’orée de ce monde qui nous tend les bras et qui pue les emmerdes. Ce n’est qu’après nos vingt-cinq ans, lorsque nos études sont terminées, que nous avons construits quelques fondations, que l’on comprend véritablement la dure réalité de la vie : même en essayant de faire au mieux, même en défiant les règles de nos parents et celles de leurs parents avant eux, on s’est planté. On se réveille grande personne et on est devenu tout ce qu’on ne voulait pas. Notre temps est plein mais notre temps est vide. C’est là la vraie claque, car alors, nous n’avons plus l’espoir de nos vingt ans, nous prenons la démesure de notre impuissance. Ça y est, nous sommes adultes, nous suffoquons, nous ne connaissons pas la notice de la vie. Pourquoi personne ne nous a dit ? Pourquoi personne ne nous a appris à être en vie ? On devrait nous donner des cours pour être vivant, car nous sommes complètement démunis quand c’est à notre tour.

Ce n’est pas que personne ne nous dit, c’est que nous ne sommes pas prêts à l’entendre. Parce que nous sommes jeunes, parce que nous sommes fougueux, parce que nous sommes indestructibles et nous n’y croyons pas. Parce que nous sommes jeunes, parce que nous sommes audacieux, parce que nous sommes faillibles et que nous sommes absolument incapables de croire à cette vérité. Elle nous terrifie. Nous n’avons pas l’expérience de savoir que cela ne nous tuera pas.
C’est comme lorsque notre cœur se brise et que le monde entier, impuissant, nous dit que le seul remède c’est le temps. Bon dieu de merde, ça n’aide jamais vraiment ! Sauf qu’à présent, ma mémoire défile tout ceux qui me l’ont dit et je souris. Ainsi donc, ils avaient raison. J’avais besoin de temps. Temps pour guérir. Temps pour comprendre que tout ceci n’était pas un échec mais une expérience. Qu’il n’y a rien de plus beau que de n’avoir besoin de personne mais de choisir d’être avec l’autre. Que la liberté est notre bien le plus précieux et que, comme la paix, il n’y en a jamais trop. Temps pour comprendre que ce que je redoutais le plus était justement ce dont j’avais besoin.
Bien-sûr, au moment impatient où l’on nous parle du temps guérisseur, cela ne règle pas notre problème. Car le temps ne peut nous guérir au présent, il faut lui laisser le temps d’agir justement. Alors on se rebelle, on veut une réponse maintenant, que l’on n’aura pas mais qui nous fera sourire plus tard…

Arrivée à la fin infinie de ma pensé bordélique, il me faut conclure, il me faut parler directement à mes jeunes sœurs, à mon petit frère de trois têtes de plus que moi…
Je vous souhaite à tous les plus beaux échecs de votre vie. Non pas car je vous souhaite du malheur, mais parce que justement, je ne veux pour vous que le meilleur. Aujourd’hui, vos vies d’adulte débutent petit à petit, elle vous mènent seconde par seconde à qui vous êtes déjà. Et tous vos « échecs » vous feront gagner du temps ! Vous comprendrez que vos rêves sont muables, que de les réaliser, ou pas, vous rend plus libres. Vous comprendrez que l’on survit à son premier amour, mieux, on vit avec parce qu’un premier amour ne vous quitte jamais véritablement. Vous comprendrez que vous êtes forts parce que vous êtes absolument vous-même. Aujourd’hui, tout cela est certainement abstrait pour vous, jeunes chiens fougueux, et vous êtes certains de vous en sortir sans vraiment considérer ce que cela implique véritablement ; vous avez l’orgueil de la jeunesse et c’est beau.
Mais lorsque le jour viendra – parce qu’il viendra, la vie est ainsi – lorsque le jour de vos premiers échecs que vous n’appelez pas encore expériences, exacerbés par vos blessures et vos peurs, viendra, je vous promets que je ne vous dirai jamais avec l’amertume de ceux qui ont souffert, n’ont jamais véritablement pris le temps de guérir et estiment que chaque jeunesse devrait souffrir le même mal qu’eux ; ou avec la condescendance de ceux qui ont oublié, je vous promets que je vous ne vous dirai jamais : « C’est pas grave, tu t’en remettras » ou l’une de ces phrases papier collé que l’on dit car l’on a rien d’autre à dire. Car, si c’est grave ! C’est même la chose la plus importante de votre vie qui est en train de vous arriver, vous êtes à un tournant, et vous méritez d’être pris sérieusement dans votre impuissance face à cette situation. Et cette chose primordiale qui vous arrive, on ne s’en remet pas; mieux, on se transmute, on se transcende, on se transforme. Cette chose primordiale qui vous arrive devient alors partie de vous au moins autant que votre cœur qui bat la chamade. Partie de vous que vous chérissez au moins autant que vos réussites.
Je vous dirai donc simplement, chère fratrie, comme tous les imbéciles que j’ai activement détestés, qu’avec le temps vous comprendrez ; même si vous vous sentirez furieusement incompris pendant un instant, je me fiche de cette colère passagère parce que je sais qu’un jour vous en sourirez.
Je vous dirai, chère fratrie, que quoiqu’il arrive, je vous jure que vous vous en sortirez toujours parce que vous êtes qui vous êtes. Je ne vous mentirai pas cependant, passer l’étape de son premier grand bouleversement d’adulte est un processus lent et souvent douloureux, on a parfois l’impression que l’on a compris, qu’on est prêt pour la suite, et en fait, on est juste en train de se prendre la prochaine baffe. Je ne vous mentirai pas, passer l’étape de son premier grand bouleversement d’adulte est un processus interminable et furieux, mais je vous jure qu’un jour, vous serez reconnaissants de cette longue traversée du désert. Je vous jure que cette chose qui ne vous a pas tués, vous rendra plus forts.

Mais plus important, ma chère fratrie, je vous dirai que lorsque cette chose primordiale vous arrivera, lorsque vous passerez l’étape du premier grand bouleversement de votre vie d’adulte, je serai là pour vous.

Justine – 13 Nov. 2019, Cowichan Bay (BC) – GMT -8 


4 réflexions sur “Mauvaises Herbes

    1. Merci pour votre soutien et vos lectures.
      Oui, c’est à peut près ça. Et c’est aussi accepter les moments où on a l’impression que l’on ne s’en sortira pas, accepter que cela prend du temps. 🙂
      Belle continuation à vous

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  1. Merveilleuse Justine, quelle lucidité, authenticité !!!! Et quelle sagesse sans parler de la subtilité des messages. Quel beau défiiiiiii Finalement il n’y a pas d’échec n’est ce pas ???? Je t’embrasse et t’encourage à continuer encore et encore à croire !!!! Martine

    Aimé par 1 personne

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