La vie c’est comme un jardin

A mes parents. A Nathalie. A Jean. A Christian.

La vie c’est comme un jardin… Ca commence avec une herbe fraîche, vierge et verte.

Ah non ! En fait, ça commence bien avant l’herbe verte ! Ca commence dans les profondeurs, ça commence dans le noir. Ca commence quand nos racines s’entremêlent, quand maman rencontre papa, quand mamie rencontre papy. Quand tous ces réseaux s’entrelacent. Bien avant qu’on ne voit le jour comme dit la phrase consacrée.
De toutes ces racines, naît alors une belle herbe verte porteuse de toutes les promesses de notre avenir, de toutes les histoires que nous ne connaissons pas, invisibles. Ce n’est que lorsqu’elles commencent à se manifester, parfois traîtresses, parfois bienveillantes, que l’on peut choisir celles qui nous nourrissent et celles qui nous sucent le sang. Mais je m’avance…

Pour l’instant, on a notre belle herbe fraîche, vierge et verte. On peut décider d’en faire un jardin à la française ou à l’anglaise, selon que l’on est maniaque du contrôle ou complètement bordélique.
Ainsi, de nouvelles espèces apparaissent. Il y a les fleurs qu’on a plantées minutieusement qui grandissent en un instant. Il y a les graines qu’on a plantées il y a bien longtemps, si longtemps qu’on les a peut-être oubliées et qui soudain, percent la terre pour en faire un arbuste, pour en faire un arbre à tronc et multiples circulaires qui nous racontent son âge. Il y a les fleurs sauvages, celle qu’on ne savait pas, celles qui nous prennent par surprise au printemps. Et tout ça s’entrelace, s’entremêle, forme une cadence, fabrique une danse dans le vent de l’été.

Malheureusement, s’invitent aussi, en parallèle de toutes ces surprises, de toutes ces réussites, des herbes inhospitalières. Souvent, on n’y prend pas garde, car elles ressemblent à nos fleurs des champs et on ne les a pas senties grandir vicieusement sous la terre. Comme on n’est pas bien sûr de ce qu’elle sont, on les laisse pousser un petit peu, pour se faire un idée. Parfois, le doute demeure trop longtemps ; parfois, c’est la peur de ce qu’on va déterrer qui nous retient. Mais c’est souvent, hélas, soyons honnête, parce qu’on ne prend pas le temps…
Alors, on laisse pousser, on ferme les yeux, on va butiner à un autre jardin, jusqu’au jour où l’on jette un regard incisif sur le nôtre, où l’on se souvient que l’on a laissé quelque chose en plan, et c’est une forêt vierge qui nous fait face, les mauvaises herbes ont pris le dessus, on ne peut même plus reconnaître les fleurs des champs, les arbres plantés ou aucune de nos créations. On n’a plus le choix, va falloir désherber ! On s’attelle à la tâche, furieuse et impatiente, on coupe ce qui dépasse. On veut en finir ! On débroussaille à la va vite, on se précipite, on fait pas la différence entre bonnes et mauvaises herbes. Et parfois, on ne va pas plus loin. Parce qu’on a donné le change, ça ressemble presque au premier jardin vierge. On fait peut-être même de nouvelles plantations. Et quand on revient, on comprend pas pourquoi toutes les nouvelles fleurs sont mortes, étouffées. Pourquoi les mauvaises herbes ont pris le dessus à la place. On pensait que l’on avait géré le problème…

Oui mais juste en surface.

Et ça repousse ces bêtes-là… Voraces. Alors on s’y remet, et pour de vrai cette fois-là, il va falloir creuser, il va falloir déterrer. Et on s’impatiente parce que déterrer le chiendent ça prend beaucoup plus de temps que de l’arracher sans ménagement. Les racines sont parfois superficielles et insignifiantes, mais elles sont le plus souvent interconnectées avec d’autres. Et quand il s’agit de les déraciner, on n’a plus d’autre choix que de douloureusement escamoter la plante d’origine. Les mauvaises herbes sont devenues partie de nos plantations, elles sont devenues partie de nous.
La vue se dégage petit à petit néanmoins et on réalise alors que, sous ces mauvaises herbes géantes, se dissimulaient en fait de plus petites. Et là, on se dit : « Non mais ça va un moment ! Je suis déjà crevée d’avoir débroussaillé l’Amazonie, je vais pas en plus me taper la forêt de Bavière ! Ras le bol ! »
Mais en même temps, ça fait désordre, ces trous dans la terre à côté de petites mauvaises herbes. Et puis, si on veut replanter quelque chose de joli, on est foutu, on a déjà vu ce que ça donnait: les mauvaises herbes non arrachées ont repris le dessus et tout l’engrais dont on nourrissait les fleurs a en fait permis au chiendent va s’en donner à cœur joie. On refuse un nouveau retour à la case départ ! Alors, même si on est crevé, même si on voudrait arrêter de creuser, on y va, on continue à suer… On défriche.

On est plein de bonne volonté mais on est lessivé de tout ce qu’on a déjà débroussailler. On ne peut achever ce désherbage géant, on n’a plus la force d’aller au fond des choses, on a besoin d’une trêve. Les mauvaises herbes reviennent à chaque fois comme des larmes amères. On abandonne peut-être parce que c’est devenu trop compliqué, trop douloureux, nos muscles sont engourdis. Notre cœur aussi.
Tout notre jardin est alors en jachère, c’est la Picardie après la guerre des tranchées, c’est une terre brûlée. On n’a plus la force de rien, ni de planter, ni de terminer notre ménage. Alors bien-sûr, au bout d’un moment, les plus petites mauvaises herbes repoussent, minuscules. C’est là notre signal, on va pas se laisser avoir. On est prêt pour le dernier défrichage. Ce laps de temps nous a permis de nous ressourcer, il nous a permis de comprendre le mécanisme, qu’il nous fallait prendre le temps, utiliser les bons outils et pas la minuscule fourchette à poignée rouge qu’on a paumée. Pas de quartier ! On ne peut pas laisser la moindre mauvaise racine s’en sortir.
Et l’on comprend qu’on ne peut pas forcer les éléments, on ne peut pas planter à l’automne et récolter à l’hiver, on comprend qu’il nous faudra attendre d’avoir fini notre ménage de printemps pour pouvoir planter ne serait qu’une petite marguerite. Cette fois-ci, on prend le temps. On utilise la fourchette géante qui remue la terre pour aider à déraciner. On apprend à apprécier le processus. On est parfois pris par surprise lorsque que la racine du brin d’herbe s’est entrelacée avec celle de la ronce. On se rend compte que toutes les herbes qu’on coupait, c’était du vent. Le cœur du problème était sous la terre, entrelacé entre toutes ces racines gargantuesques qui, à présent démêlées, nous révèlent la clé des champs : ces racines de chiendent se sont en fait toutes attachées à la racine originelle qui a donné naissance au jardin d’herbe fraîche, vierge et verte ; elles ont profité de ses crevasses et de ses fragilités, de l’endroit qui purulait aveuglément, pour compromettre le jardin tout entier.

Et une fois que l’on a tout déterré, on peut soigner cette racine originelle, lui donner les nutriments dont elle a besoin, panser ses cicatrices, amputer les parties nécrosées, avant de la rendre à la terre sa mère nourricière. On saura, pour la prochaine fois, c’est là qu’on ira chercher dès le début si de nouvelles mauvaises herbes venaient à passer le filet de nos préventions.
On fait terre neuve choisissant d’élaguer ce qu’on n’aime plus, de nous débarrasser ce qui ne nous sert plus et de garder ce qui nous plait, même quelque chiendent. Parce que parfois, on peut choisir de garder de belles mauvaises herbes, elles sont comme des cicatrices que l’on chérit, elle nous raconte une histoire, et puis associées à la fleur qu’on a planté, à celle qui a poussé malgré nous, à celle que nos parents ont laissé là, elle forme un magnifique bouquet.

Et face à cette terre vierge par endroit, fleurie à d’autres, blessée éparse, on est enfin prêt à commencer un nouveau jardin. Soulagé.

Mes racines sont profondes
Elles ont traversé l’onde
Et perforé la pierre
D’une fin de terre
Elles ont tissé leur toile
Sous un ciel sans étoiles
Et nettoyé par le vent
Attirée par devant
Ô ma presqu’île accrochée
Par quelques vieux rochers
Je garde une boussole
Pour revenir sur mes pas
Souvenir du ras du sol
Quand je ne marchais pas

Mes racines sont vivantes
Comme dans ces terres arides
Elles cherchent la suivante
Quand une nappe est vide
Elles forcent mon voyage
Qu’importe où et quand
Mon existence péage
Pour partir au devant
Des mondes dont je rêve
Paysages d’ailleurs
Rencontres joliment brèves
Et mon coeur voyageur
Pour peu qu’il se soulève
Étincelle créateur

Et mes racines grandissent
Une rencontre et puis dix
Un regard et puis cent
Je regarde impuissant(e)
Le chemin que dessinent
Pour demain mes racines

Mes racines parenthèses
Et leurs échos opposent
Une vague – irlandaise-
Un Airbus – ville rose –
Mes racines sont tactiles
Reconnaissent à tâtons
Le feu de la bastille
La douceur du coton
Le trendre lapin habile
Les griffes d’un chaton
Mes racines olfactives
Gardent précieusement
L’odeur qui me captive
Entre les bras de Maman

Mes racines sont « famille »
P’t’être pas assez souvent
Pourtant mon coeur fourmille
Toujours pareillement
Quand les crêpes dégoupillent
On chantera follement
Quand le cinéma jubile
Les vampires seront là
Quand les instants fragiles
Nous réunissent en émoi
C’est à vous que je trinque
Avec le verre bien haut
A la prochaine étreinte
Je vous attends bientôt

Mes racines sont souvenirs
Comme un si doux refuge
Pour me perdre dans le rire
Et échapper au grabuge
Docteur Quinn le mardi
Le vélo à quatre roues
La pizza du vendredi
Les moutons au rendez vous
Les week-end de brocante
Le carrousel en gondole
Le poulet du dimanche
Les vacances à Bandol
Les soirées enveloppantes
Dans vos bras farandoles

Et mes racines grandissent
Une rencontre et puis dix
Un regard et puis cent
Je regarde impuissant
Le chemin que dessinent
Pour demain
Mes racines grandissent
Une rencontre et puis dix
Un regard et puis cent
Je regarde impuissant
Le chemin que dessinent
Pour demain mes racines
Mes racines
Mes racines
Mes racines

Adaptation Mes racines de Renan Luce

Justine T.Annezo – 21 Nov. 2019, Cowichan Bay (BC) – GMT -8 


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