Indicibles

Je quitte vendredi sous la pluie. Après deux semaines immobiles, je retourne explorer mon île mystérieuse. Ma boussole indique le Nord et mon cœur suit ce mouvement faisant une pause pour la nuit à Courtenay. La petite ville entre deux eaux enfile son costume de Noël, les rues sont en fête et je me réfugie dans la lumière tamisée et chaude du bar à angle droit.
Au matin, mon réveil est infini, je voudrais dormir jusqu’à plus soif, il faut croire que je commence à me sentir confortable dans mon étroite voiture… Je pensais être au bord de la mer et je me trouve un peu déçue de cet horizon empli d’une autre terre. La ballade en bord de rivière ne donne donc pas trop le cœur à la promenade. Je prends ainsi mon volant, aléatoire de mon chemin car mon GPS s’est mis en grève. Je suis mon instinct et ça me réussit plutôt bien.

Le brouillard pourtant commence à inquiéter mes envies, l’internet qui annonce tous les circuits fermés aussi, je ne suis plus bien sûre de vouloir grimper le mont Washington. Je m’entête heureusement et je finis par dépasser la couche des nuages aux rires de mes rastaquouères préférés. Le ciel n’est pas vraiment clair mais il y a comme un air de magie quand les arbres surgissent soudainement en ombres chinoises au devant du voile brumeux qui filtre la lumière du matin. Rien que pour cet instant fugace, l’ascension en voiture vaut le coup.
Toujours à la merci de mon instinct, je me trouve à l’entrée du sentier de Paradise Meadow. Je préférerais la crête de la montagne mais par ce brouillard, je ne suis pas sûre que ça vale véritablement le coup… Je ne verrai pas, comme promis, jusqu’à la Péninsule Olympique de toute façon. Je m’embarque alors sur la boucle des lacs MacKenzie et Battleship à la place, m’amusant des monts invisibles qui se dévoilent sous un grain de ciel bleu entre les arbres de temps en temps. Ma pensée se dégourdit, prend des détours et a des envies de nouveaux voyages. Je pense à la fin de mon Amérique, au printemps que je voudrais et à ce qui m’attend après.

Lac Ellen MacKenzie

Puis le Nord, ou plutôt la dernière partie accessible de l’île, m’appelle à travers les vents. Je conduis pendant des heures qui ont un goût de jours, sous une pluie diluvienne, en route vers Port McNeil. Le paysage me plait, son vert perdu dans les nuages, ses monts olympiens invisibles mais palpables ; pourtant j’ai la vision floue de ce qui m’émerveille. Peut-être parce qu’à un moment donné, je me perds dans des discours intérieurs. Peut-être parce que la brume a dépassé les couloirs du temps et s’est infiltrée dans ma pensée.
Une étrange lumière bleutée à l’horizon me ramène à la réalité à l’embouchure vers Telegraph Cove, j’espère une éclaircie. Malheureusement, la pluie ne fait que redoubler après ça. Port McNeil ne m’émeut pas. Et je pousse jusqu’à la fin du monde, jusqu’à la dernière extrémité de la route provinciale BC-19. La vue sur l’océan est enfin à la mesure de mon cœur, parfait refuge pour ma nuit dorée.

Port Hardy

Lorsque je m’éveille, un fin croissant de lune illumine l’aurore comme un précieux bijou pour le ciel ocré derriere les montagnes de nuages sur la baie de Port Hardy. Ma ballade du matin auprès de l’océan assagi n’attend que mon cœur dégourdi. Je déroule ainsi mes pas maladroits au bruit fin du ressac, au clapotis des oiseaux divers qui prennent leur premier bain du jour. Mon esprit est aussi embrumé que l’horizon, il ne pense à rien, si ce n’est au plaisir simple de cette promenade.
Je suis fin prête à prendre à rebours le trajet de la veille, déjà vu et pourtant déjà changé. Dans un élan intuitif, je fais néanmoins un détour par Port Alice qui, s’il me dissimule la boucle du lac Victoria à cause d’une étrange usine aux airs abandonnés sur le chemin, est absolument magnifique. La brume du matin embrasse une dernière fois la pluie d’hier. Le soleil doux diffusé par les voiles nuageux en rase motte sur l’eau s’imprime du vert indescriptible de chaque centimètre. Les monts s’entrelacent et ouvrent de fins couloirs pour l’océan venu des infinités du monde. Les bouleaux recouverts de mousse accueillent l’envol du geai bleu majestueux. Je les avais oubliés et soudain, ils sont tous là à chanter autour de moi. Ils viennent ajouter leur propre couleur à ce tableau déjà grandiose. Ils me racontent mon Amérique.
Le temps de ce matin lève-tôt est déjà en retard et il me faut m’arracher à contre-cœur à cette magie fugace que j’espère grandement revoir un jour. C’est véritablement le genre de matins que je préfère, lorsque le paysage est encore porteur des odeurs de la pluie, que les nues se dissipent, ne laissant pour tout souvenir qu’un voile evanescent pour la lumière du soleil. C’est le genre de matins dans lequel je me piégerais avec délectation dans la course arrêtée du temps. Et celui-ci s’auréole de la magie de la surprise, de l’émotion de ce que l’on attendait pas.

Je quitte cependant mon monde magique et m’autorise un dernier détour, poussée par le même éclair, passant par Telegraph Cove. Vision étrange d’un passé palpable : une maisonnette en bois respire encore auprès d’un voie ferrée minuscule. J’imagine instantanément la vie minière qui a probablement coloré le paysage pendant l’ère d’un temps. Je découvre le creux des maisons sur pilotis et des garages à bateaux désertés pour la saison. J’aperçois au loin les sommets enneigés de la pluie d’hier. Une telle surprise.
Une surprise qui clôture les nouveautés du jour. Après cela, je déroule la route déjà empruntée qui se livre si différente d’hier. Nimpkish Lake, fascinant bijou à ma fenêtre, ne s’offre qu’à demi entre les arbres qui me bouchent la vue, sous sa couche de brouillard, souvent (sauve)gardé par des montagnes protectrices. Les geais bleus égrainent mes vagabondages, entrecroisant ma route de leur envolée magique. Les paysages sont si beaux, insaisissables. Inoubliables. Indicibles. Une simple et douce onde de bonheur dans le cœur.
J’atteins finalement Campbell River d’où j’aperçois au loin les régions montagneuses du Mont Washington. Embrumées. Je longe la mer et la route 19A. Lente et paisible. Le détroit de Géorgie s’offre si calme jusqu’à Nanaimo, dernier rayon de soleil du jour avant de rejoindre mes pénates dans la nuit.

Port Alice

Justine T.Annezo – 22-24 Nov. 2019, Vancouver Island (BC) – GMT -8 


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