Encore un au-revoir

C’est mon dernier jour à la cidrerie et pour célébrer ça, nous allons tous à la parade de Noël de Lady Smith. Depuis quelques temps, je me sens l’impatience des sorties en ville, des jambes qui font bling, du rouge à lèvre qui fait whouah ; ainsi je me prépare pour cette soirée comme pour une nuit de fête parisienne.
Les heures qui suivent sont magnifiquement infinies. Froides, bruyantes, joyeuses et puériles. J’ai de nouveau trois ans, j’en ai de nouveau quinze. La ville s’éclaire en une seconde bien minutée aux cris enthousiastes de la foule, nous y compris. Les camions de pompier klaxonnent lumineux dans la joie. Les Grinch sont plus nombreux que les Père Noël sur les chars. Nous courrons après le feu d’artifice entre les maisons comme si l’on jouait à « un, deux, trois soleil! » qu’on aurait réinventé. Nous finissons la soirée chez la maman de Kieran, calme et apaisante comme une église, au goût des cidres et des crêpes comme tout bon Breton. Et ma nuit est étrangement pleine de gueule de bois alors que je n’ai même pas vraiment bu…
Je m’en vais alors fatiguée, mais je m’en vais. En retard comme d’habitude. Après avoir fait le ménage dans ma voiture. Dit au revoir affectueusement à Sunny. Dis à bientôt maladroitement aux humains. Le soleil se voile au crissement de mes pneus sur le gravier et je suis prête pour ma prochaine aventure. Je pars comme si c’était pas vraiment un départ, comme si j’allais revenir bientôt. Je pars sans m’arracher, comme si cela faisait partie de ma routine à présent. Je pars sans une larme mais quand même avec une secousse dans le cœur.

Ainsi, pendant près d’un mois, mes jours se sont poursuivis, indolents et ensoleillés, à jardiner, à presser des pommes ou des myrtilles, à m’envoler avec le héron cendré, à écouter les secrets de la huppe fasciée, à danser avec les phoques bavards, à galoper avec le mulot entre les tranchées désherbées, à jouer à cache cache avec l’ours voisin, à explorer mon île mystérieuse, à faire des parallèles inspirés entre le jardinage et la vie, à faire grandir mes racines, à tracer mon chemin pour demain, à me sentir pousser des épiphanies dans le cœur sur ce qu’on laisse après nous, sur comment on grandit, sur ce qui nous rend sage…
J’ai été traversée par des état de fatigue impensables, par des courbatures improbables, par des comas de paresse immortelle. Je me suis sentie fébrile, incertaine, remplie de questionnements en suspend, muette, oublieuse et profane, puis finalement apaisée, envolée. Poétique. J’ai été transcendée par le rien, transmutée par le tout. J’ai admiré de longues heures la baie, solitaire, muer dans le brouillard matinal, s’argenter sous la lune qui a grandi puis dégrossi, brunir sous le soleil d’automne, rosir au coucher et au lever du jour. J’ai contemplé le paysage sourire, pleuvoir, glacer et neiger en moins d’une journée. Je pensais avoir inversé le cours du temps, ayant vécu mon hiver en septembre et mon automne en novembre, je pensais que le froid n’était plus qu’un souvenir rocheux des montagnes ; le Canada s’est pourtant rappelé à mon bon souvenir.
Je pense ici avoir trouvé mon propre processus méditatif les doigts dans la terre et le cœur dans la lune… Je savais que cette île aurait un rôle à jouer dans ma vie ; j’avais des espoirs fous qui, non réalisés, ne m’ont pas blessée, j’avais des attentes inconnues qui, révélées, m’ont transformée. Je savais qu’il me fallait passer par ici, même si l’île m’a, pendant un week-end, renvoyée mélancoliquement à des souvenirs évanescents, parce que mon cœur a finalement processé cet endroit qui me rappelle enfin le meilleur d’une partie de mon passé sans que je ne cherche à y retourner. Car je suis ici et ici ce n’est pas la Péninsule Olympique. Ici, c’est mieux. Ici, c’est mon futur qui est une promesse.
J’ai des envies à nouveau, semées en Alaska, qui éclosent plus concrètes aujourd’hui. En Alaska, je rêvais inatteignable ; aujourd’hui, je rêve fondamentale. Les projets s’affinent, trouvent une temporalité. Rien n’est figé, tout peut évoluer. Je pose un pied devant l’autre. Je me sens un peu comme devant cette page blanche il y a un an et demi, qu’il m’a fallu alors remplir, réorganiser au fil des mois et qui trouve encore des rebonds dans mon présent. Je me concentre sur toutes les portes que je voudrais ouvrir, je me dévoue à tout ce que je peux influencer et je laisse le reste au hasard de la lune. Il me reste deux mois et demi de voyage pour trouver de nouvelles fenêtres d’écritures créatives, pour laisser la place à l’inconnu, à ce que je n’attends pas… Pour être parfaitement alignée avec les étoiles.

Justine T.Annezo – 28-29 Nov. 2019, Cowichan Bay (BC) – GMT -8 


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