Ville Royale

Je quitte ma cidrerie bien aimée, mon refuge au jus de pomme, en route vers Victoria, ville royale nommée après la fameuse reine, aujourd’hui capitale de la Colombie Britannique et peut-être graine de mon futur. Sur le chemin que j’ai déjà emprunté il y a deux semaines pour rejoindre le détroit, le brouillard s’échauffe et dévoile l’horizon. J’aperçois alors le Mont Baker dans le soleil éclatant de midi.
Après un premier arrêt à l’université pour quelques questions bien balancées, je visite le musée d’art de la ville et découvre enfin les œuvres d’Emily Carr, l’enfant du pays. Ni son travail ni celui d’autres canadiens ne me bouleverse véritablement. La femme artiste réussit tout de même à attraper un morceau de mon émotion lorsqu’elle dépeint les arbres immenses de l’île, courbés pour rentrer dans son tableau comme ils s’incurvent pour être sur mes photos. Ma curiosité est tout de même piquée par les œuvres engagées autour des discussions de 1977 entre le Premier Ministre et certains leaders amérindiens du Yukon. Mon œil est tout de même attiré par un lac en miniature qui me rappelle étrangement  un déjà-vu : c’est le lac Bromont, illuminé de la même note d’espoir que dans mon souvenir*.

Les allées secrètes de Chinatown

Revigorée par ces nuances artistiques un peu fades, je suis prête à me réapproprier une énergie typiquement citadine à dose homéopathique. Ça me fait un bien fou, y a pas à dire, j’ai grandi en ville et je ressens toujours le besoin de me reconnecter à cette vie qui fourmille différemment. Ce n’est pas un manque, je ne suis jamais en défaillance mais quand je me perds à nouveau dans les rues mouvementées, mon cœur bat joyeusement la chamade, mes yeux pétillent au rythme des feux de signalisation et j’exulte. Je me souviens de mon long été en Irlande, j’écrivais que Dublin me ranimait comme aucune autre. Je pense que je ressens aujourd’hui cette même sensation, l’état de transe et d’harmonie avec la nature qui a principalement occupé mes vagabondages vient soudain et heureusement se transmuter au contact de la ville. Je me laisse ainsi déambuler dans les rues animées du Black Friday, suivant mes pas et mon regard plus que les rues quadrillées. Abordant la baie pour voir le soleil disparaître tendu vers Port Renfrew, destiné à Tofino, j’entrelace les allées aux lampions chinois qui mènent à Chinatown où une plaque s’excuse des mauvais traitements esclavagistes à l’encontre de la population asiatique jadis. Et je reprends Government Street, appelée par les Olympiques rougissantes en bas de la rue, de l’autre côté du détroit.
Après tous ces errements, la nuit est tombée, bien tôt, et, cette noirceur troublant mon sens de la temporalité, je m’accorde une bière le ventre vide précipitant mon sommeil déjà avare. J’ai l’impression qu’il est quatre heures du matin, je n’ai même pas fini ma pinte que j’ai l’impression d’être ivre depuis mille ans. Je rends donc les armes. Je quitte à regret et empressée le bar échauffé pour m’installer à Willows Beach pour la nuit. Je tente de lire, de prédire mon avenir, mais mes yeux ne sont plus en face des trous et je choisis le sommeil inconfortable de mon duvet bleu.

Le réveil, presque onze heures plus tard, rougeoie à l’Est. Je n’arrive pas à y croire, je vois jusqu’à l’Amérique. Mais pas la Péninsule hein, celle du côté, qui descend de Vancouver à Seattle, dans laquelle flamboie le Mont Baker, ombre discrète en ce matin rosé. Fraîchement éveillée par l’horizon bleu rouge au bruit de la mer, je me dépose à Starbucks qui, depuis mon tout premier voyage en solitaire, est étrangement le refuge paradoxal que je me choisis alors que je n’aime pas le café. Si j’ai besoin de passer un instant long à me délasser, c’est là que j’irai toujours me perdre dans l’anonymat. Aujourd’hui, j’y mets à jour mes écrits intergalactiques.

Olympie à l’horizon

Puis, la journée s’enflamme, elle met de la vie dans mes jambes. L’horizon est si clair, peut-être puis-je discerner Hurricane Ridge parmi les monts de Port Angeles ? Je me demande si Vancouver Island est aussi visible depuis là-bas ou si c’est juste le haut relief de la Péninsule qui la divulgue. L’horizon est si clair, je suis le contour de la mer, je m’enfonce dans les galets gris foncés, je zigzag avec le bois flotté et séché sur la berge. J’en aurais presque chaud malgré le vent dans mes voiles. Et ma balade s’achève au musée d’Histoire Naturelle et Humaine. J’y apprends là que le couloir de Bering fut éphémère. Pour moi, il existait depuis la nuit des temps et n’a fondu que plus tard alors qu’en fait, il s’est figé avec l’ère glaciaire et fondu à la fin de cette même ère.  On m’y dit aussi que l’ère glaciaire est un nom trompeur car toute la planète n’était en fait recouverte de glace que par endroit. On m’y raconte enfin que changer de Nord est un processus naturel, déjà arrivé plusieurs fois dans l’histoire, la dernière fois il y a 78 ou 780 mille ans et voué à se reproduire un siècle prochain. Je savais déjà que notre futur entièrement bâti sur le magnétisme des pôles serait un jour compromis par cette destinée, mais je ne savais que cela s’était déjà produit dans le passé… J’en viens finalement à suivre les pas des Humains, ceux qui mènent des premières nations à l’arrivée de l’ancien monde européen, ici au Canada.  
A la fermeture du musée, la nuit est bien-sûr déjà bleue, la lune brille en croissant, on devine encore où le soleil vient de disparaître et la parade de Noël de Victoria est étrangement silencieuse dans les rues. Aucun enthousiasme ne vient briser le silence, comme si elle n’avait pas vraiment commencé. Les chars ne me retiennent donc pas, je traverse le parc de Beacon Hill dans la nuit, rencontre quelques biches aux portes des maisons illuminées pour Noël et m’en vais organiser mes prochaines explorations.
Ces deux jours m’ont permis de me préparer progressivement, j’ai apprécié le contraste de la ville à échelle humaine et de la vie sauvage si près, j’ai savouré mon regard sur la mer à 180°. Je suis à présent prête à quitter mon île chérie.

* cf mes premiers récits canadiens : Révélation

Justine T.Annezo – 29-30 Nov. 2019, Victoria (BC) – GMT -8 


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s