Les multiples couleurs de la pluie

Vancouver est connue pour ses pluies. Il peut pleuvoir ici sans fin pendant des semaines, mais cela ne me dérange d’habitude pas tellement. Pourtant, il y a quelques années, je me suis trouvé proche du dégoût extrême pour la pluie.
Un soir que je rentrais à pied du travail sous une pluie battante, je grommelais dans ma barbe qu’un tel temps ne pouvait convenir qu’aux canards.  J’habitais alors dans un large immeuble carré qui renfermait une petite cour en brique. Alors que je dépassai l’angle de la cour, je me trouvai, à mon propre émerveillement, face à un magnifique canard laqué qui pataugeait au milieu d’une grande flaque dans la cour, cancanant et s’éclaboussant avec délice, je ne pus m’empêcher de sourire, heureux qu’une telle joie puisse naître d’une journée si grisement humide.
J’ai souvent pensé que nous n’avions pas suffisamment de mots pour la pluie, surtout quand on sait que Vancouver était une forêt de pluie. Il y a la pluie tambourinante, la pluie chuchotante, la pluie qui vous tire vers le sommeil et celle qui nous réveil en chantant ; il y la douce pluie et la pluie dure, la pluie de travers, la pluie qui vous inonde, et la pluie qui se dépose comme un doux baiser sur vos joues aussi légère que les ailes d’un papillon.La pluie nous apporte toutes les nuances de gris, mais elle nous apporte aussi le magnifique panorama vert qui nous entoure et nous bénit
.

Regan d’Andrade
Vancouver : Recto

Me voici donc sur les eaux – pacifiques, détroit ou autres – grises qui qu’elles soient. Le Mont Baker est encore là ce matin dans le hublot bleu, mais gris aujourd’hui car le ciel s’est voilé dans la nuit. Je longe les continents petits ou grands – l’Amérique d’un côté et l’île de l’autre ? -, je me dirige vers une ville plus grande encore, faire le plein de gratte-ciel et de culture, me prendre mon shoot d’urbanisme exacerbé. Vancouver est ma dernière étape. Bientôt c’est la fin du Canada mais je n’anticiperai pas…
Mon coup de foudre cinématographique en violet est à présent embrumé mais n’en perd pas de sa grandeur. Je déambule tout le jour, non sans une chocolatine à la française sur la langue en préambule, de Grandville Island à Kitsilano longeant la côte des Espagnols, l’île de mes amours invisibles à l’Ouest, quelques éminences émergeant des nuages à sec au Nord. J’ai déjà presque oublié à midi qu’on est le même jour que le ferry. Que j’étais sur une île au réveil. Tant ma matinée a déjà été riche.

Kitsilano Beach

Comme toute provinciale en goguette, je m’en prends plein les yeux, si heureuse de me perdre dans une metropolis pour quelques jours, de me reconnecter à la vie particulière qui anime les grands centres métropolitains. Je me dirige vers Cambie Village et Main Street, en quête de mes cadeaux de Noël. J’ai mis mon rouge à lèvre et ma chapka, je me sens invincible. Je pense mille et une idées au rythme de ces nombreux pas, oubliées aussitôt. Si ce n’est qu’elles sont légères et parfaitement au présent.

Grattez le ciel comme une mouette

Comme toujours, il fait nuit très vite mais la journée est loin d’être terminée. Les jours métropolitains sont si longs, je ne suis plus arrêtée par le ciel noir car il brille des lumières de la ville. Car il se magnifie. Vancouver accueille un match de hockey ce soir et je n’arrive pas à me décider. Je voudrais tenter le bar mais j’ai le cœur gourmand… Ruiné mais gourmand ! Alors j’achète le ticket à la sauvette, je me jette dans la gueule des Canucks au son ému de l’hymne canadien, drapeau d’érable au vent immobile, la main sur le cœur du Canada ! Quelle expérience ! Quelle virtuosité ! Les actions sont d’une telle rapidité, d’une telle agilité. Je m’attendais néanmoins à plus de bagarres et suis un peu déçue de ce côté-là. Il paraît que le sport s’est bien lissé depuis quelques années.

Je rentre sous la pluie. J’ai pensé à quoi tout ce jour ? Aux montagnes, à la respiration de la ville, à Noël, à la grandeur de la cité, à moi ?…  Je m’installe au bord de la rivière Fraser, toujours réveillée dans le noir par le froid de mon sommeil.

Pour mon deuxième jour à Vancouver, le matin prend son temps, rattrapé par l’heure française, démotivé par la pluie vertigineuse des nuages à présent coincés entre les montagnes environnantes. Une fois que j’accepte le rythme mouillée de ma balade, je commence un cache-cache voiture enjoué. C’est maintenant lundi et le stationnement en ville nécessite une organisation au ciseau et de véritables tours de passe-passe. Je m’élance dans les quartiers historiques : Chinatown et Gastown. La Chine pourquoi pas mais Victoria était plus mystérieuse, Victoria était plus joueuse. Cependant, Victoria n’avait pas cet arbre silencieux sur lequel les chouettes et hiboux faisaient du plein jour leur nuit de repos. Gastown, nommé après le marin écossais Gassy Jack, l’un des premiers colons de ce quartier ; quel coup de foudre le long de ces bâtiments rouges de manufactures d’un autre siècle. Je ne voyage pas le temps, je ne m’invente pas des histoires, et pourtant, leurs fantômes battent le pavé à côté de mes pas. Les fantômes de ceux qui ont commencé la ville occidentale entre ses rues.

Gassy Jack

Puis, coursée par la montre pour que la voiture ne me soit pas enlevée, je me dirige vers Stanley Park que je ne peux (et ne veux) pas faire à pied. Un autre jour peut-être. Quand Dieu aura arrêté de pleurer et que je pourrais voir les montagnes derrière la baie. Le panorama aux arbres gigantesques n’en est pas moins ressourçant… Si verts à deux pas, derniers vestiges des anciennes forêts des pluies. Oh, et ce bateau dans la brume qui ressemble exactement à mon soleil de nuée irlandais*. Et le lac Lagon émanant encore ses chaleurs d’été entre quelques arbres d’automne larmoyant. Je cours encore, ruée vers le musée d’art avant la fermeture. Déçue. Un peu. Encore une fois. Si ce n’est l’exposition autochtone du dernier étage.

Lac Lagoon

Ma journée s’achève comme elle a commencé, sous la pluie. Je parcours le quartier West End, illuminé. Et je trouve refuge chez un couchsurfeur, heureuse surprise du matin, où le froid ne viendra pas à me réveiller. Je me sens si simplement heureuse, de mon parcours, de m’adapter à la ville si facilement, de danser sous la pluie de Vancouver comme le canard laqué de Regan D’Andrade.

Vancouver : Verso

Je pars dans le matin encore sec, oscillant encore un peu dans la ville majestueuse, prenant le chemin de North Vancouver pour dire au-revoir comme il se doit. Je traverse le Lions Gate Bridge photographié hier, hasardeuse dans mes destinations choisies. Le Capilano Canyon, plus attraction qu’aventure, n’est pas encore ouvert à mon passage ; le barrage de Cleveland est brumeux et rapide ; la montagne de Grouse est invisible et trop difficile, même si elle m’entraperçoit Vancouver au loin. Je m’en retourne donc à ma première envie : Lynn Canyon dont les arbres moussus sont une fois encore d’un vert irréel, d’une consistance improbable. Le pont suspendu m’est cependant inaccessible et le canyon vertigineux presque invisible aussi. Il ne m’en est pas moins si agréable de vagabonder entre les cèdres aux troncs rouges et aux branchages verts.

Il est pourtant temps de partir vraiment, après cet au-revoir résilient. Je traverse Port Mann Bridge, heureusement affolée ; le pont a perdu de sa splendeur sans le ciel rose et la ville violette. Il me dit tristement à bientôt, trop mélancolique pour véritablement se dévoiler.

Dimanche de nuit

* cf l’un de mes récits irlandais : Epilogue

Justine T.Annezo – 1-3 Déc. 2019, Vancouver (BC) – GMT -8 


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