Destin d’automne

De Vancouver City, je prends le ferry vers Vancouver Island – vers Cowichan Bay pour être exacte – où je suis attendue pour fabriquer du cidre. Je me suis éveillée au rythme de mon pas doux dans Whytecliff Park où des scènes de magie se trouvaient un décor cinématographique sous les projecteurs et je m’avance à présent sur l’océan gris. Le soleil est dans mon dos, c’est comme si l’île était trop loin pour n’être jamais atteinte par ses rayons. Je voudrais éprouver la traversée sur le pont mais, comme en novembre il y a trois ans, le vent est trop froid. Et aujourd’hui, je n’ai personne pour un contre-jour, je n’ai personne pour évoluer lentement sur le bateau.
Le brouillard m’anesthésie soudain sur cette traversée d’un tout petit morceau du Pacifique qui se fait appeler autrement : le Détroit de Géorgie. Ainsi donc, ce n’est pas seulement que le soleil est trop loin de l’île, c’est que les nuages sont trop près. Et lorsque j’atteins le port de Nanaimo, les rives se détachent à peine dans la brume humide. Étrangement, mon arrivée ne se représente pas du tout comme une île, j’ai la sensation de suivre une extension de la ville, de l’immensité, cette fois-ci contenue dans mon kilomètre carré. Disons que Vancouver Island, c’est plus l’Irlande que les îles d’Aran si l’on devait donner des échelles de grandeur…

La rose de Whytecliff Park

Ce matin nouvellement gris enrubanne étrangement mon état. Je conduis pourtant vers ce qui m’apparaît être mon destin. J’ai la sensation que quelque chose de grand m’attend ici, tout en essayant de raisonner mon cœur, de ne pas aspirer trop grand.
A peine arrivée dans ma nouvelle demeure, je ne veux plus partir ! Je tombe instantanément amoureuse de la baie automnale où les oiseaux chantent à tue tête. L’endroit a quelque chose d’enchanteur, de si différent de tout ce que j’ai vu jusqu’à présent. Je ne veux pas partir déjà… Ma panne de voiture m’a définitivement insufflée une envie de plus de lenteur. Je regrette de plus en plus mes plans en Idaho. Je regrette mon anticipation.
Toute à mes pensées, je reçois un email qui m’annonce qu’on n’a pas besoin de moi là-bas avant début décembre. C’est râpé pour Thanksgiving aux Amériques, je ne traversera pas Seattle le 20 novembre, mais ça répond si parfaitement à ma demande de l’instant. C’est curieux car lorsque je suis en territoire américain, je ne veux plus partir, c’est pour cela que l’Idaho était déjà organisé alors que je n’avais pas quitté l’Alaska. Une fois échappée, je réalise pourtant que je suis peut-être mieux ailleurs, que ce n’est peut-être pas le bon endroit pour moi.

Je ne sais ce qui m’attend ici mais je suis portée par la certitude que quelque chose d’intense doit y être vécu. En attendant d’y voir plus clair, je suis épuisée, je tente de rééquilibrer le sommeil négocié du mois d’octobre et je presse des pommes pour en faire du cidre. J’apprends des nouvelles choses, je me perds dans la contemplation la baie. Je suis bien. J’ai tout mon temps. Je suis dans cet endroit qui n’appartient qu’à mon cœur. Même éphémèrement. Je suis où je suis supposée être. Heureuse et ouverte. Curieuse et joyeuse.

Ma première nuit est claire, on voit les étoiles, mais la lune s’endort dans un halo blanc de brume. Le matin ne se réveille plus dans le brouillard. Et je savoure l’instant fugace, l’instinct précieux, de mon premier matin de lever de soleil sur Vancouver Island, de mon premier matin où allant primitivement au toilette, mon réveil est sublimé par le rouge à ma fenêtre, par les arbres en ombres chinoises, par la brume de la baie de Cowichan. Cette lumière est unique.

Elle est mon secret.

Cowichan Bay

Justine T.Annezo – 4-7 Nov. 2019, Cowichan Bay (BC) – GMT -8 


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