Transcanadienne : Arrêt sur image pour une avance rapide

Je m’extrais finalement de ces montagnes qui ont fini par pernicieusement m’étouffer… Je pars dans le même brouillard qui a accueilli mon entrée dans Yoho jeudi midi, à bord du camion de dépannage cette fois-ci. J’atterris ainsi à Golden où l’on nous sauve, mon carrosse et moi, du désastre. Je ne m’en sors pas trop mal finalement… Après une réparation express de l’allumage défectueux, j’ai un jour et demi pour faire l’équivalent de quatre jours de road-trip…! J’aurais même pu échapper à cet enfer hier si j’avais suivi mon instinct, si je ne m’étais pas laissée endormir par la chaleur entêtante du chalet au bord de la voie ferrée.

Je quitte Golden et traverse enfin le parc national des Glaciers et celui de Revelstoke, espérant naïvement glaner une randonnée sur la route. Le brouillard de neige – que dis-je, la tempête ! – m’en dissuade néanmoins ! Invisible dans les montagnes parfois dessinées en ombres chinoises derrière le voile blanc, dangereusement observables dans ma fenêtre, je roule sans m’arrêter sauf lorsque je rencontre une voiture qui a heurté le bas côté sous l’un des tunnels. Couper dans mon élan par l’émotion du spectacle simple de fraternité, les gens s’extraient vivement de leur véhicule pour aller sauver la voiture fumante, prise sur le fait. Je ne sors pas, inutile; dans ce genre d’accident, il faut savoir reconnaître quand trop de fraternité viendrait à empêcher plus qu’à aider. Je continue donc mon chemin alors qu’un camion militaire rejoint la scène du crime.
J’espère que la vallée crèvera la couche de nuages à un moment donné. Peine perdue… Arrivée à Revelstoke, charmante dans les quelques ombres de montagnes qui essaient d’émerger de la brume, je tente de rattraper le retard de mon arrêt sur image obligé, ne saisissant qu’un bref coup d’œil sur la ville. Et je change véritablement d’heure cette fois-ci, je quitte le fuseau des Rocheuses. Cette heure de rab m’est bénéfique mais pas suffisante, j’ai encore un trop long chemin vers l’Ouest pour retarder le coucher du soleil.
A peine sortie de Revelstoke, je traverse un pont et une rivière: la Columbia River – la même qui m’a absolument bouleversée à la frontière entre l’Etat de Washington et d’Oregon*, mais je ne sais pas qui elle est au moment de la traversée – ; tous deux nimbés de brume. C’est comme de la magie dans mon cœur, comme si je passais la porte invisible d’un nouveau monde. Les montagnes, plus basses, changent de visages. La brume est partout mais elle a transformé ses contours. Plus tôt, aux alentours des glaciers, le brouillard n’était qu’un seul et infini nuage opaque. C’est autre chose à présent, c’est comme danser avec la masse brumeuse, c’est deviner les monts et les vaux qui entrelacent les arbres avec leur respiration palpable. Visible. C’est une autre féerie, d’une autre nature que le royaume des glaces. Et même dans cette lumière blanche, les arbres jaunes et rouges flamboient. Les pâturages éclatent. J’avais oublié la couleur du vert, malgré le maigre et court rappel de lundi.
Je suis émue si fortement, me souvenant que je m’approche des Cascades Canadiennes. Je reconnais les couleurs et les reliefs mon cœur s’emballe, il se souvient. C’est ici qu’il veut être. Peut-être parce qu’il se souvient de ses jours heureux. Peut-être parce que l’Etat de Washington fut sublimé. Mais surtout parce qu’il fut mon premier regard sur l’Amérique, qu’il fut mon coup d’amour, mon coup d’je t’aime, indépendamment d’un autre amour. Alors mon cœur frétille à son approche. Mon cœur sait qu’il est chez lui.
Tout mon être s’émerveille de ses compétences à remonter les saisons et revenir à l’automne du Pacifique canadien. Tout mon être s’éveille autrement à l’approche de l’océan. Et alors que le crépuscule avance déjà et que je trouverai mon campement dans le noir, j’entre dans un bar assoiffé pour y écrire ma journée multiple .

Au réveil, j’ai définitivement quitté le manteau blanc de l’hiver en avance pour retrouver les couleurs de l’automne. Même si elle sont déjà ternies par endroit, elles sont éclatantes pour mon cœur qui ne voyait que du blanc.
Je n’aurai pas le temps de la lenteur de la marche aujourd’hui, je profite néanmoins de mon réveil brumeux sur la rivière Okanagan pour me dégourdir les fourmis dans mes jambes au souffle de mon nez froid. J’entreprends après ça mon long périple du jour. Les premières minutes de mes souvenirs s’embrument autant que les paysages mais lorsque le soleil commence à tracer des nuages entre les pins et révèle le ciel bleu au-dessus de ma tête, ma mémoire s’éclaircie elle aussi.
Je m’arrête sur la plage de Vernon pour regarder le creux nord du lac Okanagan entre les petits monts qui se déshabillent. Mon trajet défile au bonheur pur et intact du lever de soleil infini dans la vallée brumeuse aux couleurs de l’automne, contrastant le bleu du matin avec la chaleur de l’automne au son enjoué de la BO de Twilight. Parce que moi aussi, j’ai le droit d’être une ado au cœur molasse au volant de ma voiture.
Aujourd’hui encore, devant cette vallée vallonnée et douce, je savoure la joie tout aussi douce d’un autre paysage, d’une autre saison. Je m’émerveille de cette étendue perdue entre deux rangées de montagnes, les Cascades et les Rocheuses.

Les noms sont comme des cicatrices dans nos vies. – Je n’aime pas beaucoup le mot cicatrice car il induit une idée de la douleur mais je ne trouve pas le mot de ma métaphore… – Il est des mots aujourd’hui, des mots comme Cascades, qui me renvoient à un moment, qui me renvoient à un souvenir. Pour l’autre, pour toi, c’est un mot inconnu ou une simple rangée de montagnes américaines mais pour moi, c’est toute une aventure. Pourtant, c’était un mot inconnu pour moi aussi il y a trois ans. Tout comme il y a trois mois, mon visage était vierge de cicatrice à l’arcade sourcilière. Les endroits sont des cicatrices, les endroits changent de valeurs et de couleurs dans l’histoire de notre vie. Ainsi, la première fois que j’ai entendu parler de Vancouver, j’avais 12 ans et c’était le lieu de naissance d’une actrice de série B dont je ne me souviens plus le nom. Le Canada était un endroit où l’on parlait un autre français un peu ringard de l’autre côté du monde. Je n’avais jamais entendu parler des autres provinces, je n’avais savais pas que la Belle Colombie Britannique existait. Et je pense que cette Colombie Britannique à l’approche du Pacifique agit comme un miroir de l’Etat de Washington. Je retrouve la sécheresse de Yakima entre les flancs de la vallée d’Okanagan. Je reconnaîtrai les arbres toujours verts quand il s’agira de remonter vers Hope.

Je me répète à tue tête les phrases que j’écrirais sur mon matin, mes mots ont cependant mille fois fois le temps s’oublier et d’être réécrits par d’autres endroits. Il y a des creux, il y a des vaux, il y a du soleil, il y a de l’automne. Il y a la plage de Penticton sur le lac Okanagan au Nord et sur le lac Sachka au sud. Il y a la grandeur déroutante de la ville de Kelowna. Puis il y a les multitudes de vignobles fanés jusqu’à Osoyos. Il y a ce vin qui me tente et me teste mais dont je préfère la folie des dégustations à deux. Je tente tout de même le coup en ce dimanche hors saison, certainement pas dans le meilleur vignoble mais c’est l’un des seuls ouverts à la dégustation. Je retiens la douceur du Cabernet Franc, ses arômes contre mon palais me rappelant que c’était toujours celui que je trouvais le plus subtil et réussi quand on était deux.
La vallée n’a rien de grandiloquent, elle est intraçable sur mon appareil photo, elle est subjective dans mon cœur subjuguée. Elle change de tout ce que j’ai regardé ces derniers mois, ces dernières semaines. La vallée est simple et pure, elle est parfaite. Elle n’est qu’à moi, elle est ma promesse du jour, ma promesse de toujours.
Et je dis au revoir à cette vallée d’Eden, un peu plus et je passerais presque la frontière tant je suis descendue au Sud, loupant le bon embranchement. Je rejoins alors le Parc Provincial de Manning, si apaisant à traverser. J’ai comme la sensation de connaître, tout en découvrant, et n’en faire que mon souvenir unique. Je me sens alors si libre et indépendante.

Je commence à fatiguer cependant, à avoir faim. Lorsque je prends la descente vers Hope, de nouveau mon cœur a la force de s’exclamer pourtant. La lumière du soleil s’affaiblit déjà alors qu’il n’est même pas 16h ; hier soir, c’était à l’Amérique du Nord de changer d’heure d’hiver. Je me sens incertaine pendant un instant. Devrais-je écouter ma fatigue et m’arrêter ici ? Le soleil se couche déjà. Il est si tôt. Il me faudrait mieux partir puisque j’ai un ferry à prendre demain. Le Pacifique m’appelle. Le soleil couchant aussi. Alors, je continue. Quelle lumière particulière ! Quelle beauté incroyable ! Le fleuve Fraser brille à côté de moi. Ses arbres sont jaunes. L’herbe est verte. Ca sent le paysage des pluies. Le soleil est là, rose. Puis rouge, si rouge. La lune est déjà là elle aussi. Pile poil à sa moitié si blanche, si tranchée face au soleil si rouge qui éclaire le Mont Baker dans mon dos. L’Amérique est si près. Mais le Canada est à moi.

Et me cognant presque aux autres voitures tant mes yeux regardent partout sauf la route, le soir fait écho à mon matin par sa brume qui floute les basses montagnes sur mon chemin, qui endort les collines entrouvrant Vancouver que je vois pour la première fois. Quelle arrivée grandiose alors que la ville rayonne violette dans le ciel rose qui se couche, que la lune est blanche, que les lumières brillent aux fenêtres, que le pont Port Mann s’illumine sur mon passage étourdi et que je me croirais dans un film tant le plan, le cadrage et la bande originale sont parfaits. C’est ahurissant. C’est au moins autant à couper le souffle que mon premier regard sur les Rocheuses ! C’est une entrée fracassante dans ma vie qui me fait jurer à n’en plus finir ! Je n’en reviens toujours pas et je suis sûre que les « Fuck » de mon émerveillement manquent à mon récit.
Jamais on oublie son premier regard sur un endroit. Sur quelqu’un. C’est curieux d’ailleurs. De penser qu’à un moment de nos vies, on était vierge. De cicatrice. De connaissance. De souvenir. D’endroit. Petit à petit pourtant, tout prend sens. L’on se remplit de mémoire et de cictrices. On rencontre quelqu’un, on détecte ce quelqu’un, on le devine, et l(on pourrait l’oublier instantanément, pourtant un jour, on en connaît tous les détails, y compris le premier regard désintéressé que l’on a porté. Prêtons-nous toujours véritablement attention au premier regard ? Étais-je prête pour mon premier élan vers Vancouver? Grand dieu, non! Je me sentais le cœur lourd de quitter la nature grandiloquente des montagnes afin de rejoindre la ville immense après tant de temps dans des bourgades plus petites les unes que les autres, perdue dans une nature sublime et presque indomptée. Je pensais à mes trois jours manqués, que peut-être le sens de cet arrêt sur image obligé pour une avance rapide précipitée, c’était de découvrir ces paysages en plein soleil même si je ne les ai pas arpentés. Je me disais tout ça alors que je m’éblouissais du soleil rouge, je pensais aussi aux cicatrices des lieux, essayant vainement de trouver une meilleur métaphore. Je n’étais pas prête, je ne savais pas que Vancouver dans le ciel brumeux de rose allait bouleverser mes yeux. Je ne savais pas que j’en voudrais plus, qu’un jour je la connaîtrais par cœur certainement.

Je me dépose Horseshoe Bay, ne prenant pas mon ferry dans le noir car je veux qu’il regarde le soleil se lever. La journée fut si riche, j’ai vu en dix heures ce que j’aurais pu découvrir en trois jours. Même précipitée, j’ai savouré chaque minute de cette dernière tranche. J’admire la lune se refléter si pure dans le Pacifique. Je ne sais ce qui m’attend… Après… Après l’île. Je ne sais ce que je veux véritablement. J’ai prévu mon Idaho trop en avance et le Canada me retient. La Colombie Britannique, parfait miroir de mon passé en mieux, m’invite à me décider. Penser qu’il y a deux ans j’ai failli Vancouver, j’ai failli Victoria… Mais je n’étais pas disponible pour le Canada. Je n’étais pas prête à m’époustoufler de mon premier regard. Et mon dieu, que de choses, que de sensations, que de foi, que de mots qui se perdent dans mes rêveries infinies et ne rejoignent jamais le papier.

* cf mes premiers récits américains : Espaces

Justine T.Annezo – 2-3 Nov. 2019, Colombie Britannique – GMT -7 et -8 

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