White Christmas

Je pensais que ma nuit entre trois aéroports direction l’Alaska serait propice à rembobiner et me raconter. Mais la soirée commence par un retard, qui entrecoupera donc certainement mes récits. Ca ne loupe pas, mon stylo est à peine sorti qu’on m’appelle pour l’enregistrement.
Je passe alors la nuit à l’aéroport de Seattle si reconnaissable, si chargé, si léger puisque le lien avec le passé a été tranché depuis Vancouver Island, depuis mon passage à Bellevue. Je ne suis plus hantée, Seattle est un voyage vers le passé que je ne désire plus entreprendre. Je souhaite aller de l’avant et je m’endors le cul entre deux fauteuils d’aéroport.
Je fais donc une entorse à mon voyage, je prends la direction du Pôle Nord, je reviens sur mes pas, appelée par les neiges glacées d’Alaska. J’atterris et il y fait toujours nuit à 10 heures. Devant ce matin si noir, je réalise enfin que je vais passer presque dix jours dans la nuit. Depuis tout ce temps, j’allais voir Hannah, je ne réalisais pas vraiment que cela voulait aussi dire aller au Nord du monde en plein hiver.

Ainsi, j’atterris où j’atterrissais déjà il y a quatre mois. Dans l’exact même aéroport, mais je suis déjà différente. Indescriptible. Et cela me ramène à mon histoire de tourner en rond, comprise pendant mon séjour mormon.
Nous tournons en rond mais pas au même endroit. Imaginons un crayon au bout de notre pensée circulaire, même si le tracé garde la même forme, il se déplace légèrement, peut-être d’un seul dixième de millimètre mais il se déplace ! Un peu comme une machine à mandala (sauf que dans le cas du mandala, même les cercles finissent par tourner en rond sur eux même et que ça ne sied pas à ma métaphore!). Alors, bien-sûr, les deux cercles consécutifs donnent l’impression que l’on tourne en rond, littéralement. Mais si l’on prend du recul, si l’on regarde après cinq minutes, après cinq mois, après cinq ans, on constate un progrès, on constate que le rond a toujours la même circonférence, ou pas d’ailleurs, circulaire pour sûr, mais qu’il a dérivé, il a changé de lieu et on a changé aussi un peu. Notre pensée a évolué, elle ne tourne pas autour du même axe, car nous-même ne sommes pas tout à fait le même axe, ne sommes pas tout à fait le même rond. Et au bout du chemin, on s’est transformé.
Ainsi mon cercle a dérivé depuis août, depuis octobre et je me sens différente. Complètement différente. Capable. Courageuse et forte.

De nouveau à Anchorage, j’observe le soleil se lever, ou plutôt le jour se faire plus clair, si lentement, si tardivement. Je passe du côté où les jours de l’hémisphère Nord rallongent et pourtant, étant plus au Nord, les miens se raccourcissent. Et je me perds dans les nuages. Je contemple les montagnes émerger dans mon hublot. Si blanches que je les confonds avec le coton.

Arrivée à Fairbanks, l’horizon est rouge du soleil d’hiver jamais bien loin de la ligne du sol d’un côté, et gris crépusculaire de l’autre. Je découvre les véritables couleurs d’hiver de l’Alaska à -28° C, à -20°F, je trébuche dans le vrai manteau enneigé qui s’entasse sur le bas-côté. Un temps parfait et propice à l’hibernation. Une saison idéale pour la sieste molletonnée qui a ma préférence dès les premières heures. Au diner, Agnes, la maman d’Hannah, me récite pour la première fois la prière catholique comme pour rétablir mon âme du bon côté du christianisme.
Et c’est déjà Noël le lendemain, nous prenons la route vers Healy. Je m’en vais retrouver mon amie qui m’a tant manquée, j’adopte une autre famille pour combler le manque de la mienne si loin, si près… Les couleurs de l’aube s’étirent pendant des minutes infinies alors que je reconnais ce chemin tant de fois emprunté. Je me sens chez moi… Non pas uniquement parce que je connais les paysages mais parce qu’il s’agit de rendre visite à quelqu’un et non plus à un endroit. Même si lorsque les montagnes légèrement rougies (ou peut-être l’aurais-je inventé ?) apparaissent dans mon regard, c’est bien de l’ébahissement renouvelé. Comme à chaque fois que je vois les Pyrénées.
Noël est plus facile à fêter loin de tous. Peut-être parce que je me rapproche, je vais retrouver tout le monde bientôt finalement. Alors je savoure ma propre féerie de Noël transmutée par les paysages alaskiens figés en hiver.

L’Alaska possède une couleur si particulière en cette saison sombre. Son ciel est si différent, blanc, bleu et froid, un ciel qui ne fabrique jamais une vraie journée. Elle est toujours perdue quelque part de l’autre côté du monde, elle s’attarde ailleurs. Et l’Alaska brille toujours incroyable, magique et magnifique dans mon être. Même si le quotidien est terriblement prosaïque… Le quotidien c’est les poils du nez qui gèlent. Le quotidien c’est une expédition polaire pour aller aux toilettes. Le quotidien c’est l’eau qui se fige dans les conduits et transforme la moindre tâche ménagère en aventure.
Cependant, mon quotidien est en vacances, il s’amuse des balades en lamas sous la neige, égayées par les rires de Charlie dans la luge. Cependant, mon quotidien est en vacances, il se perd dans un brouillard alcoolisé et joyeux. Il fait noir à 16h30, précipitant l’heure du premier verre de vin, déliant nos confessions et nos révélations, terminées dans l’air glacé mais le cul au chaud de la paille dans la grange à lamas.

Et 2020 vient frapper à nos cœurs, j’ai pourtant toujours cette étrange sensation que je ne suis pas prête pour cette nouvelle année. Il y a quelque chose de tellement important qui se joue à cet instant, à cette minute, et je ne suis pas sûre de m’être bien préparée. Mon cœur s’embrouille absolument…
J’ai peur de ce que je voudrais profondément. Ainsi, malgré tous mes beaux discours, j’ai toujours un  peu peur finalement ? Oui, j’ai fondamentalement peur d’apporter mon passé avec moi, malgré tout, malgré moi… Et si je fais ça je suis foutue, je suis repartie pour un an. J’admets que je suis guérie néanmoins. Je le sens dans toutes mes cellules. Il s’agit donc maintenant d’envisager ce dont j’ai véritablement envie, mais je ne sais plus comment on fait. Pendant des semaines, des mois, les besoins ont primé, je me laissais porter par les vents du destin puisque mes désirs n’avaient plus la force de véritablement rayonner. Aujourd’hui, j’ai des envies en multitude et il me faut choisir.
Fébrile et absolument incertaine, je sens que c’est un moment crucial et je ne trouve plus le chemin de mon instinct, tiraillée par des désirs contraires, opposée entre mon cœur et ma raison. C’est comme si, incapable de prendre une décision, mon esprit embrumé ne pouvait même pas envisager le reste. Je suis donc au bord de la falaise, je n’ose sauter et c’est l’océan de 2020 qui vient à moi sans que j’ai pu prendre ma respiration… Je ne suis pas paralysée, une partie de moi est cependant figée dans l’incertitude. 2020 est une surprise, je ne sais où je serai dans trois jours… Utah ? Arizona ? Colorado ? Je n’en ai aucune idée, mon cœur est indécis et ne sait pas ce qu’il veut… Mais j’ai appris, mais j’ai grandi, et mon âme confiante lui trace des milliers de possibles qui pétillent dans mes yeux et me dessinent des chemins inconnus.

Puisque je pars finalement, je laisse Hannah à son hiver et son déménagement, ne sachant pas quand ni où nos chemins se recroiseront… Nous savons cependant que notre gémellité de l’âme nous retrouvera quelque part, bientôt.

Justine T.Annezo – 23 Déc. 2019 – 1er Janv. 2020, Healy (AK) – GMT -9


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