Vagabonde Immobile : Semaine 1

Se réapprivoiser

JOUR 1

Depuis plusieurs jours, je me sens en guerre. Certainement parce que je ne l’ai jamais vécue, la guerre justement. Certainement parce que ce moment exceptionnel que nous sommes en train de vivre à l’échelle de la France, à l’échelle du monde, est ce qui se rapproche le plus de ce que je m’imagine de la guerre.
Pourtant malgré ce qu’on voudrait nous faire croire, nous ne sommes pas en guerre ! Notre « cher » Président a eu beau le marteler dans son discours mal organisé pour se donner une légitimité à la De Gaulle, nous ne sommes pas en guerre.
Pourtant, à partir d’aujourd’hui midi, il nous faudra des laisser-passer – que l’on appelle poliment des « attestations » pour ne pas trop nous effrayer – pour pouvoir circuler. Il n’y a pas encore de couvre-feu mais ça ne saurait tarder… Le monde est fou.

Depuis que notre « cher » Président nous a annoncés la fermeture des écoles jeudi dernier, je me sens prise d’une émotion grandiloquente que j’ai l’impression de n’avoir vécue qu’une seule fois dans ma vie : après les attentats du Bataclan en 2015. Ma conscience d’appartenir à un tout se fait plus vivace, plus concrète car alors soudain, c’est comme le mouvement d’une foule, d’un peuple, d’une Nation, dans un même élan.
Même si cela signifie aujourd’hui se couper de tout un chacun. Nous sommes des inconnus les uns pour les autres, cependant aujourd’hui, nous n’avons jamais été aussi proches. Nous, citoyens du monde, sommes unis de manière invisible et pourtant indestructible. Nous allons tous nous confiner et cette unité me bouleverse, elle donne un sens à cet état d’urgence, à cet Etat autoritaire. Dans un moment pareil, mon amour de l’autre est visible, mon amour de celui que j’aime est décuplé.

La Peste était en route vers Damas et croisa la caravane d’un chef dans le désert.
« Où allez-vous si vite? » s’enquit le chef.
« A Damas, j’ai l’intention d’y prendre mille vies. »
Au retour de Damas, la Peste croisa de nouveau la caravane. Le chef dit: « C’est cinquante mille vies que vous avez prises, non mille ».
« Non, dit la Peste. J’en ai pris mille. C’est la Peur qui a pris le reste. »

Bien-sûr, mon utopie déchante bien vite…
Il y a les actes stupides à la télévision : les rayons de PQ vides, les ruées vers les supermarchés, etc…
Il y a les règles de distanciation sociale : les gestes « barrière ». Les distances de sécurité, je n’en ai entendues parler que sur l’autoroute ; je suis oublieuse des règles du gouvernement dont je ne peux discerner le vrai du faux. Ainsi, lorsque j’attendais hier de payer en caisse et que la dame devant moi m’a demandé de reculer, de m’éloigner afin de ne pas possiblement la contaminer ; je me suis pris une douche froide…
Il y a celui-là en parfaite santé qui va rester seul dans son petit appartement ; il ne peut rejoindre sa famille pour le confinement, ils ne veulent pas de lui, ils ne veulent pas de son éventuelle maladie. Il y a celui-ci qui a annulé son dîner avec ses amis avant même l’ordre du gouvernement pour ne pas risquer une contamination.
Tout cela n’a aucun sens ! Je comprends et pourtant, je ne comprends pas. Je ne juge personne mais je me sens dépassée par tous ces comportements apparemment anodins que je perçois et reçois de façon extrêmement violente. La peur nous ferait-elle oublier que nous sommes tous des humains ? que nous avons peut-être tous peur mais de façons différentes ?

Heureusement, il y a les autres… Qui me rassurent, dont les comportements peut-être trop insouciants font plus écho au mien.
Ceux qui se ruent dans les restaurants et les bars avant minuit afin de profiter une dernière fois de leur liberté. Ceux qui passent le dimanche au parc pour se rappeler que c’est le printemps. Ceux qui se souviennent que malgré la maladie, malgré la peur, il y a la vie !

Suis-je la seule à voir l’absurdité de cette situation ? Suis-je inconsciente ? Ou bien trop sensible ? Oui, la maladie est là mais n’oublions pas qui nous sommes, ne la laissons pas être gouvernée par la peur. Car si elle devait tous nous emporter, ne la laissons pas nous priver de notre dernière sauvegarde, l’amour… de notre dernier rempart, la liberté.
Il est possible de rester sain, de rester sauf, tout en se sentant libre, tout en restant humain au sens le plus pur du terme. C’est pourquoi je salue qui prend un dernier bol d’air, je salue ceux pour qui le confinement est l’ultime geste citoyen. Je salue qui agit avec son cœur et sa conscience et non pas parce qu’il a peur ou parce que c’est Monsieur le Président qui l’a dit.

Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes à un moment exceptionnel de notre histoire qui laissera peut-être place à quelque chose de plus grand, comme une gigantesque purification, comme une immense libération. Et nous avons le choix d’entreprendre ce tournant dignement et ensemble même si les murs de nos maisons nous préservent des souffles contagieux, sans se laisser taper sur les doigts par notre « cher » Président parce qu’on n’a pas été sage : « Vilains, vous êtes sortis dimanche et ben, maintenant, vous êtes confinés jusqu’à la Saint Glinglin ! »
Repositionnons bien les responsabilités s’il vous plaît ! Il y en a qui sortent, peut-être inconsciemment, peut-être insolemment, au restaurant le samedi soir ou dans un parc un dimanche après-midi. Pendant qu’il y en a qui coupent les budgets des hôpitaux si bien que l’on doit choisir qui « mérite » le plus d’être mis sous respirateur, si bien que l’on utilise des masques cousus main pour se protéger (quand on en dispose) ! Qui est le plus coupable de nous deux ?! L’état compte ses sous, on comptera les morts*…

Pour ma part, j’ai marché une dernière fois dans les rues de l’ennui un lundi matin désert à Toulouse. Mon âme s’est serrée, il a plu sur mon cœur, mon ventre s’est noué tant l’hostilité et la méfiance étaient invisiblement palpables.

Pour ma part, je quitte finalement ma ville rose accompagnée de mes deux sœurs. Il n’est pas midi et c’est à nouveau comme si chaque habitant voulait se prendre un dernier shoot de vie urbaine avant d’aller s’enfermer. Rien d’extravagant, pas de mouvement de foule mais beaucoup de monde tout de même pour un premier jour de confinement.
Nous prenons l’autoroute pour rejoindre notre mère à Carcassonne et croisons quelques voitures surchargées que l’on reconnaît au rouleau de papier cul sur la plage arrière. Encore une fois, mon imagination de la guerre me poursuit… Je pense à l’exode de 1940. Dans les futurs livre d’Histoire néanmoins, on ne parlera pas de brouettes et charrettes remplies des derniers trésors, on parlera de voitures bourrées de PQ ! Nous involontairement comprises.

Toulouse J1

JOUR 2

Ce confinement commence avec un air de vacances en famille au goût de Madeleine de Proust. C’est la première fois depuis des lustres que nous allons passer autant de temps ensemble et je me surprends à m’en réjouir. Il y a quelques années, cette promiscuité pendant une durée indéterminée m’aurait profondément angoissée. Mais pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, je ressens le besoin presque viscéral de me reconnecter aux miens après une si longue absence, et je ne parle pas seulement de celle liée à mon voyage. Aujourd’hui et comme à chaque fois que l’exception devient la règle, j’ai besoin d’être « à la maison », ma seule et unique maison étant ma famille.

Aujourd’hui, je me sens étonnement libre. Paradoxalement. Cette idée de confinement m’est finalement bien abstraite. Mise à part que j’aurais voulu marcher vers l’Italie, cette retraite obligée répond parfaitement bien à mon besoin. A mon envie.
Après m’être pris un bon shoot de vie trépidante en France, avec mes amis, je souhaitais repartir m’exiler quelque part, n’importe où, à la campagne, chez l’un ou l’autre de mes parents très probablement, afin de me consacrer aux destins inventés dont les rêveries ont fleuri avec mes errements. Alors coupée du monde parce que notre « cher » Président l’a dit, ou parce que je l’avais décidé, c’est presque la même chose et je l’accepte avec philosophie. Je vais finalement prendre le temps d’atterrir de mon voyage et de terminer mes écrits en retard afin de pouvoir me perdre dans mes rêveries en avance.

Ma deuxième journée enfermée s’achève alors joyeusement auprès d’une bière confinée dans le soleil de printemps.

Carcassonne J2

JOUR 4

Le vent est fou mais nous donne du soleil.

Rien à signaler.

Je suis toute entière à mes dernières aventures sur la toile.

Rien à signaler.

Les amendes grimpent pour empêcher les gens de sortir. 89 morts en France mercredi. 109 hier. On escalade. L’Italie atteint presque la Chine. Je n’écoutais pas les chiffres avant, j’étais dans le monde mais j’étais totalement déconnectée de ce que Coronavirus voulait dire. Je commence à sentir quelque peur. Et je m’alarme.
Une journaliste polonaise se moque amèrement de la réaction des Français face au danger de cette pandémie. Nous invitons des philosophes et des sociologues sur les plateaux de télévision – Comment les Français vont-ils pouvoir se remettre psychologiquement de cet enferment ? – pendant que le reste du monde interroge les scientifiques et les économistes – Comment la société va-t-elle survivre à cette crise ? – … ! Sommes-nous une Nation sans peur ou bien sommes-tous absolument irresponsables ? Vu comme ça, c’est pas pour rien que nous avons la réputation d’être un peuple romantique et littérateur. On fait toujours du sentiment quand les autres sont pragmatiques.
La journaliste dénonce encore que la réaction des Français face à la fermeture des restaurants fut justement de se ruer vers les dit-restaurants sans se soucier de la propagation de la maladie. Elle ne comprend pas. Et je réalise que je n’avais pas regardé la situation sous cet angle : c’est vrai que c’est étrange de penser que rien ne fut suffisant à créer la panique que l’on attendait de nous, l’envie de sortir une dernière fois fut la plus forte.
Les paradoxes, les miens, ceux de l’autre, ceux du monde, me laissent coite.

Rien à dire. Le temps va à la même vitesse que mon besoin.

Le monde que je vagabondais il y a deux mois se connecte dans mon écran de téléphone. Nous sommes tous confinés et mués par les mêmes pensées contradictoires. La peur dans le ventre des uns. L’écueil dans la respiration des autres. L’ennui dans les yeux de certains. L’impuissance dans le cœur de tous. L’espoir peut-être… L’espoir irrépressible que cet arrêt obligé change ce système qui ne nous convient plus depuis longtemps. L’espoir invincible que notre prochain retour à la vie réfute tout ce qui débloquait dans notre monde malade.

Carcassonne J4

JOUR 6

J’ai presque la sensation d’à peine commencer à rentrer de voyage… J’ai physiquement atterri il y a déjà un mois ; pourtant, sans me sentir loin de mon âme, je n’appréhendais pas véritablement toute la réalité que comportait ce simple mot : « RETOUR ». Je pense que je ne me posais pas vraiment la question. Il n’était pas encore temps de réfléchir au pourquoi du comment de demain puisque mon mouvement n’avait pas cessé. Mais je n’ai plus rien pour me distraire aujourd’hui. Je suis confinée et il est temps de digérer mes acquis de voyage, de les mettre à l’épreuve, de vérifier mes métamorphoses. Ca trébuche à certains endroits, peut-être ne suis-je pas si satisfaite de cette étape du voyage même si je sais qu’elle est nécessaire. J’ai toujours besoin de sentir que j’ai la liberté de m’en aller même si je ne le désire pas….
Je me réveille ainsi mal en point, il y a véritablement des décalages en fait, il me reste des choses à comprendre. Je ne sais plus vraiment où je me situe. Rentrer fait bel et bien partie du voyage. Se poser. S’arrêter. Est une autre nécessité.
Je suis heureuse d’être rentrée mais j’ai la sensation de perdre cette identité de voyageuse qui a fini par être ma deuxième peau, qui m’épanouit profondément. C’est infime mais moi aussi, malgré mes belles paroles, on m’a coupée dans mon élan. J’étais résolue : « Ne vous réhabituez pas trop à moi, je ne fais que passer. » Le retour n’a eu de cesse cependant, de réduire mon espace de mouvement, on m’a d’abord claqué la porte de l’Italie au nez, puis on m’a enfermée entre mes quatre murs. « Pose-toi », maintenant. Respecte la promesse que tu t’es donnée et écris. Pose toi véritablement pour pouvoir repartir. Peut-être.

Et le coronavirus me trouble de plus en plus. Comme nombre d’entre nous, ça me pose des questions existentielles. Mais cela ravive surtout mon regard déjà accusateur sur le monde. Une partie de moi sent que l’on nous manipule encore une fois, mais je n’arrive pas à définir à quel point. Je me réveille avec un article sur Mediapart qui remet en question les mesures prises par l’Etat, qui parle d’un remède possible – la chloriquine -, qui exhorte au dépistage ; l’article offre une autre alternative qui nous ferait nous rebeller contre ce confinement. Le temps de partager cette infime lueur d’espoir, la voilà retirée et décriée. Mal documentée, propagandiste et tant d’autres. Je ne sais plus qui croire, que penser. Mon cœur méfiant voudrait s’insurger, pourquoi nous enferme-t-on s’il y a d’autres solutions, mais je me sens trop fragile, trop crédule et inexpérimentée pour me révolter. Demain peut-être.

Alors en attendant, pour me mettre au diapason de ce goût de fin du monde dans le coeur, je regarde la série des Hunger Games

Carcassonne J2

* Slogan d’une banderole pendant les grèves en milieu hospitalier

Justine T.Annezo – 17-23 Mars 2020, Carcassonne – GMT+1

PS : Si vous avez l’envie de trouver quelques sens à tout ce qui se passe, je vous invite à lire l’article d’une de mes collègues blogueuses qui offre humblement quelques clés sur la symbolique de ce coronavirus révolutionnaire : Chronique symbolique de l’épidémie actuelle.


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