Vagabonde Immobile : Semaine 3

Prendre soin de son âme

La plupart des hommes ne supportent pas l’immobilité ni l’attente. Ils ne savent point s’arrêter. Ils vivent mobilisés : mobilisés pour l’action, pour le remuement, pour le plaisir, pour l’honneur. Et pourtant, c’est seulement dans les instants où ils suspend son geste ou sa parole ou sa marche en avant que l’homme se sent porté à prendre conscience de soi. Ce sont les moments d’arrêts, les points d’arrêts, les stations, les stationnements qui favorisent le plus en lui l’attention à la vie, qui lui apprennent le plus. Toutes les heures où l’on attend ce qu’on ne voit pas venir, les chemins sans issue, les voyages sans but, les routes désertes, les jours de pluie, les petites rues de province où personne ne passe, les journées de maladie, en un mot toutes les circonstances où il n’y a rien à faire, où il faut nécessairement s’arrêter et se croiser les bras, toutes les journées de notre vie que le sort a marquées de grands disques rouges, ces journées-là peuvent être les plus fécondes ; et je ne craindrai pas de dire que le monde appartient à qui sait se tenir immobile.

Paul Gadenne, Discours de Gap

JOUR 14

C’est notre troisième semaine de confinement et nous avons tous pris nos marques, une routine s’installe, individuelle et mélangée à heure précise. L’une continue sa vie étudiante d’écran à écran, l’autre tente de maintenir son mouvement permanent en faisant du sur-place, certaines écrivent à en perdre haleine et l’une enfin, la dernière, s’emmerde immuablement. Mais chaque jour à 13h, nous nous retrouvons pour partager le pain quotidien et rire, s’engueuler, révolutionner, théoriser. Etre en vie.

Aujourd’hui, j’ai posté le dernier article de ma chrysalide métamorphosée. Ainsi, cette fois-ci, mon voyage est véritablement terminé, je n’ai même plus le refuge de mes carnets de voyage pour m’envoler et échapper à la morbidité ambiante. Heureusement, mon imagination toujours volubile va prendre le relais et je vais enfin me mettre au diapason de ce confinement qui nous limite, de cet enfermement qui nous libère.

Je vais suivre le mouvement d’ouverture sur soi et prendre soin de moi. Je compte parmi mes compagnons de confinement, ma maman, masseuse de son état, qui nous propose de mettre en place une routine de soins pour nous tous. Quitte à être en quarantaine interminable, autant mettre à profit nos talents à tous, autant prendre soin les uns des autres.

Et accompagnant ces soins du corps, je m’occupe de mon âme. Alors que je chevauchais les routes de l’Ouest américain, une de mes amies m’avait invitée à suivre un challenge de méditations. Comme je chevauchais les routes de l’Ouest Américain justement, j’avais décalé et finalement oublié ce défi. Mais alors que ce confinement s’éternise, je repense à cette parfaite occasion de contempler les profondeurs de l’être, et comme une parfaite sérendipité, une autre amie m’envoie à nouveau le même challenge. C’est donc parti pour 21 jours d’intériorisation quotidienne, à laquelle s’entrecroiseront une prise en charge complète de mon corps immobile. L’esprit en dehors de mon enveloppe charnelle, je m’élève…

JOUR 17

Je me rends compte que je suis incapable de reconnaître les jours. Je n’ai aucune référence, aucun moyen de savoir. Les jours se suivent et, sans se ressembler tout à fait, se fondent les uns dans les autres. Ils deviennent le fil tendu de l’écriture quelle qu’elle soit, entrecoupé d’activités ponctuelles mais indatables. Mon monde n’a plus aucun repère, puisque tous les jours se suivent inconditionnellement.

Aujourd’hui, je me suis enfin consacrée à ces destins inventés dont les rêveries ont fleuri avec mes errements. J’ai commencé à vérifier un peu quelques graines de mon imagination. Je ne me jette pas à corps perdu, je m’y attelle minutieusement, portrait par portrait, à la recherche de ma méthodologie d’écriture.

Confiné n’est plus qu’un mot qui ne m’apparaît pas suffisamment concret. Confiné, c’est travailler de la maison ; oui mais j’ai toujours travaillé de la maison. Confiné, c’est être loin de ses amis, de toute interaction sociale ; oui mais ça fait des mois que je voyage seule au milieu de nulle part. Confiné n’est qu’un mot abstrait et impalpable. Et pourtant, c’est censé durer minimum jusqu’au 15 avril.

JOUR 18

Je suis retournée travailler dans les vignes sous un doux soleil du matin. La terre était enfin sèche sous mes pieds, elle ne collait plus, boueuse, à mes chaussures. Les escargots se sont fabriqué des maisons dans les bourgeons. Mes pensées solitaires défilaient comme dans un workclose. On m’appellait la Mouseigne, la meneuse des vendanges, et je suis sûre qu’à force d’entendre l’accent chantant de Carcassonne, j’aurais oublié mon français neutre de comédienne avant la fin du confinement.

Aujourd’hui, j’ai aussi parlé à une amie à qui je n’avais pas parlée depuis deux ans. C’était la deuxième cette semaine. Pas parce qu’on n’était plus copine, mais parce que la vie fait du saut d’obstacle et de la course de vitesse quand on devient adulte. Nos pensées se croisent de temps en temps mais prennent rarement le temps d’aller jusqu’au fil invisible du téléphone. Cet arrêt obligé, cette solitude universelle, est alors l’occasion de prendre ce temps-là et de rappeler tous les gens qu’on aime et que l’on aimera toute sa vie.
Cet arrêt obligé, cette solitude universelle, me pousse invisiblement au-delà des frontières. J’ai ma Tour de Babel de poche sur l’écran de mon téléphone, interconnectant mes rencontres vagabondes passées et celles peut-être à venir. Je voulais partir en Italie et travailler mon italien, je reste en France et tente de faire renaître mon espagnol à la place.

JOUR 20

Je suppose que j’ai pris mon crayon car je voulais dire quelque chose mais ma pensée a définitivement du mal à se matérialiser.

Je pense que mon élan d’écriture était lié à ce film culte de mon adolescence que nous avons regardé ce soir : Astérix & Obélix, Mission Cléopâtre. Encore une fois, j’étais ramené, non pas seulement à un autre temps de mon histoire, mais à une autre partie de moi que je ne visite presque plus jamais. Mon rapport à ma famille aura véritablement un avant et un après confinement. Je ne saurais me l’expliquer, ni véritablement comprendre comment ça s’y prend, mais c’est certain. Et c’est pour du mieux, j’en suis sûre.

Hier, j’ai pris ma plus belle écriture et j’ai envoyé une lettre à une inconnue. J’ai écrit aux personnes abandonnées dans les EPAD, espérant créer un véritable lien, rêvant de commencer une correspondance d’un autre temps. J’ai envie d’aider, d’être là, de faire montre de ma solidarité, mais je n’ai pas les talents requis pour cette crise, alors j’use de mes maigres possibles. Boulimique, je multiple les minuscules mains tendues virtuelles comme je peux. Je tente par tous les moyens de mettre à profit cette occasion de faire autre chose autrement.

Les frontières vont certainement restées fermées jusqu’à l’automne… C’est pas demain que je déménage ! Le Monde avec un grand M et tant d’espaces inexplorés me manque…

Nos rues sont infiniment désertes mais nos silences ont des oreilles et j’ai l’espoir fou qu’un nouveau souffle est en train de nous façonner.

Justine T.Annezo – 30 Mars – 5 Avril 2020, Carcassonne – GMT+2

PS : Si vous avez l’envie de contempler les profondeurs de votre âme et de vous préparer sereinement à ce monde étrange qui devrait accueillir la fin de notre quarantaine, je vous invite à méditer un peu avec Deepak Chopra par ici ou par


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