Vagabonde immobile : Semaine 7-8

L’Espérance

Le chateau de Saissac

JOUR 46

Hier, j’ai pris la route en dehors des autorisations. Ou presque. Il me fallait aller vider mon box, celui qui accueillit tous mes trésors avant mon grand départ en juin dernier. Je les ai tous récupérés pour les transférer du box à une voiture ou un camion et de la voiture ou du camion à un garage. Pas le mien. Je n’ai pas encore décidé où m’entreposer. Mes destinations de rêves me sont toujours hors d’atteinte.
J’ai donc pris la route et je me suis soudain reconnectée, dans ma solitude bienheureuse, à cette ébullition des kilomètres le long desquels mon corps en mouvement stimule mes imaginations et me permet de paradoxalement mettre mon esprit en pause. Je n’écrivais plus mais mes mains immobiles me permettaient de digérer et anticiper les écritures à venir ou passée.
J’ai ainsi traversé un morceau de mon pays, volant sur les coteaux, m’émerveillant de ce vert si propre au printemps qui me faisait penser à l’Irlande. Nous n’avions rien à lui envier en ce dernier jour d’avril.
Je regrettais tristement que les fleurs sauvages et roses se trouvent barbarement élaguées au milieu de l’autoroute. J’ai roulé sous les platanes qui me fabriquaient un tunnel des fées. J’appréciais intiment de sentir les kilomètres se dérouler sous mon imagination.

J’ai fait aujourd’hui le chemin inverse en prenant de nouvelles allées. La splendeur du lac St Férréol a brisé mes premières minutes matinales ; je l’avais regardé vide, en pleine nudité hivernale lors de mon dernier passage, alors que ce matin, il foisonnait d’oiseaux muets, de verdure vierge, de soleil reflété sur son onde calme. J’ai contemplé les Pyrénées avec les mêmes yeux que lorsque les Rocheuses tranchaient avec les Plaines du Montana dans la fenêtre de mon passager absent à l’hiver dernier. J’ai traversé des petits villages perchés, faisant honneur au Moyen-Âge et au pavé que je viendrai battre bientôt lorsque les explorations seront permises. J’ai déplacé l’émerveillement des espaces étrangers à mon propre pays. J’ai savouré cette échappée fugace.

J’ai chéris chaque minute de beauté malgré une dure parenthèse de réalité : faire l’état des lieux de mon box en face d’un propriétaire ganté et masqué qui n’attend qu’une chose, revenir au monde d’avant car il n’en peut plus de se confiner avec ses enfants…! Mes espoirs sur le monde d’après s’effondrent.
Ce face-à-face m’a définitivement convaincue que je préfère rester confinée plutôt que de subir cette illusion de proximité.

JOUR 51

Est-ce que la nécessité de s’éloigner de sa famille, celle d’où l’on vient, celle qui nous a vus naître, lorsque l’on devient adulte est un besoin vital ? Car l’on a désappris à vivre dans cette sphère et qu’être en contact prolongé nous replonge dans des profondeurs dont on préférerait garder l’illusion qu’elles sont guéries ? Car, pour ma part, je commence à avoir la sensation de me perdre, de faire machine arrière, d’annuler les avancées de mes dernières années. Ainsi, telle serait la vérité : le rapport apaisé à la famille ne peut être que théorisé pour rester réel ? Il s’épuise à la pratique, même s’il est notre désir le plus profond ?

Mais peut-être est-ce un mal pour un bien comme dit l’expression consacrée : ce retour aux sources me renvoie à mes blessures, à mes difficultés, à mes positions, à ma place dans le monde, à mes manquements, mais cela me rappelle surtout qu’il me faut toujours être muable face au changement. Que ma famille est dual, qu’elle est à la fois ma plus profonde blessure et ma plus grande force. Que la félicité n’est pas une ligne plate, c’est un chemin de longue haleine dont j’accepte les aspérités avec résilience. Ma famille devient alors comme le baromètre essentiel de mes humeurs, me permettant de situer le curseur de mes bonheurs.

Et cette dernière semaine de confinement est difficile, très difficile. Mon incarnation me brûle les yeux, je ne supporte plus qui je suis. Dans ma chair. Mon corps est le laissé pour compte de mes guérisons métaphysiques d’exploratrice. Mon idée des choses se heurte à la réalité de mon immobilité. Et si mon âme transcendée ne réussit à franchir la barrière visible de ma chair, elle reste intangible et si facilement soufflée par les méandres. Et ce constat m’effraie car je ne vois pas la ligne d’arrivée et que, dans un soucis de finitude, j’ai la sensation que seule cette ligne pourra être le commencement. J’ai tristement tort.
La perfection que je cherche à atteindre en toute chose afin de pouvoir Être, seulement Être, est en réalité inatteignable. Et je dois accepter que cette vérité ne soit plus un empêchement. Mieux je dois l’incarner, car mes kilomètres étrangers me l’ont ontologiquement prouvés, j’avais immatériellement intégré cette théorie; je dois l’inscrire dans mes cellules physiques. Afin de pouvoir Être justement. De pouvoir Vivre.

JOUR 52

C’est ma dernière échappée confinée dans les vignes. Les fils ont tous été descendus, il est temps aujourd’hui de les remonter pour emprisonner les lianes qui pourraient grandir sauvages et indomptées. Qui pourraient empêcher qu’on en cueille le vin en bouteille. C’est fête ! Le soleil commence à sentir comme l’été. On est tous là réunis, compagnons hebdomadaires et éphémères de confinement. On boit, ça bourdonne des dialogues désordonnés, ça murmure des secrets que l’on se dévoile. Ici, maintenant, comme chaque jeudi ou vendredi selon la semaine, le confinement n’existait pas. La maladie non plus. Il n’y avait que la nature. Il n’y avait que la vigne. Il n’y avait que la vie qui fourmillait dans nos mains et entre les feuilles.

JOUR 53

Je viens de finir mon marathon Harry Potter – films (rituel annuel) et livres (la première fois depuis mes 17 ans) -. Comme toute fin, comme toute séparation, ça me laisse un vide. Mais cela me surprend surtout de mon bouleversement à le lire. Cela m’a reliée à une période si ancienne de ma vie, à une partie de moi – l’adolescente – que j’avais réellement oubliée, que l’on choisit souvent d’oublier ; et qui faisait écho à ce retour en terre natale, à ce retour en bulle familiale.

Et face au duel final entre Harry et Voldemort, j’ai mieux compris ma fascination pour la dystopie. C’est cette idée de fin du monde qui revient toujours, qui serait, à mon sens, nécessaire, pour faire bouger les gens, pour profondément fédérer une révolution. Je ne souhaite pas la fin du monde dans l’absolu, je souhaite les repercussions que cela pourrait avoir, les possibles que cela pourrait créer. Ma fascination pour l’ombre ne se vaut que pour la lumière qui peut en naître. C’est donc ça l’excitation que je sentais dans mon cœur au début de cette crise, la sensation que nous allions nous fédérer, que seule cette version de la fin du monde pouvait créer un nouveau possible. Espoir vain…?

C’est donc cela qui fait couler mes larmes comme une plaie béante devant la solidarité, mise en scène ou réelle ?

JOUR 55

Un bon roi ne se mesure pas à ce qu’il possède mais à ce qu’il peut offrir. Penser que Macron aurait beaucoup à apprendre du Roi Lion, c’est quand même un comble !

Demain, nous sommes le 11 mai, demain on se déconfine. Et je me sens terriblement prisonnière.

Les applis de tracking sont prêtes. Les bracelet radars sont perfectionnés. Les gens s’en félicitent, s’en trouvent rassurés. Du moins, ceux qu’on nous montre à la télévision. J’ai peur. Demain, on pourra savoir à qui la faute si on choppe le Covid par malheur. Demain, on s’entendra biper si le voisin a eu l’outrecuidance de ne pas respecter les un mètre de geste barrière. Au moins, pendant ce temps-là, on n’a pas d’attaque terroriste comme dirait l’autre.

Je vois tout en noir, je sais. Je voudrais la fin du monde à la Harry Potter car je n’ai pas la patience que la société changent millimètre par millimètre comme elle l’a fait pendant ce confinement. Mais suivant la parole sage (et anachronique) d’une amie, je choisis d’oublier les files d’attente devant MacDo, les vengeurs gantés et masqués, les tracking et autres mots barbares, les 100 kms de périmètre, le génie cruel des dirigeants. Je choisis de voir mais de ne pas m’appesantir sur le côté sombre de l’Homme pour clôturer ce journal de confinement en lumière, car il y a toujours un immense soleil pour faire gonfler l’espoir.
Il y a cet adolescent passionné d’imprimante 3D qui a approvisionné les soignants de son quartier en visières et autres protections qu’il a fabriqués à l’aide de sa mère, dans son usine improvisée. Il y a les millions de petites mains qui ont cousu des masques pour corriger les manquements de nos gouvernants. Il y a tous ceux qui ont choisi le petit producteur voisin pour faire leurs courses, ancrant de nouvelles habitudes, plus locales et écologiques. Il y a tous les bénévoles, volontaires, solidaires qui ont fait les courses pour leurs voisins, parents, amis à risque. Il y a toutes ces chansons qui se sont écrites au balcon, ces cours de gym qui se sont pris en visio et à fond les ballons pour que tout l’immeuble en profite, ces bingos qui se sont joués d’une fenêtre à l’autre. Il y a tous ces applaudissements maladroits et insuffisants, même seul(e) au fin fond de la campagne toulousaine à hurler ses encouragements et expier sa frustration, pour parer à l’abandon des plus grands. Il y a tous ces artistes – chanteurs, auteurs, acteurs, danseurs – qui ont fait de l’art autrement pour continuer à faire luire nos chaumières. Il y a tous ces humains qui ont fait le choix de la joie, de l’amour, de la fraternité pour combattre la peur, la mort et la dictature. Il y a tous ces gestes millimétrés et immenses qui nous ont transformés intimement. Qui nous ont changé infiniment. A travers la rue. A travers le pays. A travers le monde. Soudain, nous n’étions plus une nationalité, un métier, un genre, un âge ; nous étions l’humanité en mal d’amour et de sens, condamnée par les démons qu’elle s’est elle-même fabriquée, qui a fait, envers et avec tous, vœu d’espoir pour demain.

Justine T.Annezo – 27 Avril -10 Mai 2020, Carcassonne – GMT+2

PS : Une auteure de mes amies, Morwenna Prigent, a tenu ses propres chroniques du confinement, allez y voir, ça craque, ça croque, ça vibre entre les interlignes : Mon temps des confinés.

PS bis : Nous en sortons tout juste de cette quarantaine, et peut-être voulez-vous en connaître la signification symbolique : La quarantaine selon Osé âme Spirit.


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