Vacances Romaines – Jour 2

Le vieil homme et le perroquet.

Je claque la porte de l’appartement de la Via Pigneto aux premières heures du matin. Je voudrais éviter la chaleur, je voudrais éviter la cohue. J’espère contempler les fontaines de marbres blancs dépouillées de l’engouement touristique. Il est déjà trop tard néanmoins, la Fontaine de Trevi s’encombre peu à peu, les marches de la Trinité des Monts claquent au son des sandales et le ciel lourdement gris a emprisonné tous les vents.

Alors, plutôt que de descendre vers la Piazza di Spagna par l’escalier d’albâtre, je longe l’Eglise de la Trinité des Monts et la Villa Medicis, je me réfugie sous l’ombrage des jardins des Borghese parfois remués par une légère brise. Je vagabonde rêveuse, les pieds poussiéreux, loin du bruit et du monde. J’ondule entre les bustes célèbres que je ne connais pas. J’entends le soleil de midi filtrer entre les feuilles.

Puis, mon cœur vient éphémèrement s’épancher sur la fontaine la plus banale qui soit. Ou devrais-je plutôt dire un bassin, dans lequel on peut sentir le moelleux de la vase quand on y met la main pour s’y rafraîchir la nuque. Point de marbre blanc ni de statues dont jaillissent des eaux turquoises. Un humble bassin au bord duquel une envolée émeraude vient de se déposer.
Un petit perroquet vert au bec orangé se déshydrate au goutte à goutte tout en faisant sa toilette. Je le contemple silencieuse, profondément émue. Je n’ai jamais vu un tel oiseau en dehors d’une cage, je suis si heureuse de le savoir libre. Je le laisse maître de son royaume, à bonne distance afin qu’il profite d’un brin d’intimité. Des voix se rapprochent pourtant inéluctablement derrière moi, oublieuses de la nature craintive, indifférentes au trésor qui les attend à ma hauteur, et l’envolée émeraude s’échappe tout aussi fugacement qu’à son arrivée. Esseulée et allègre, j’abandonne l’onde de son passage et du mien dans les eaux nuageuses.

Fontana dei Cavalli Marini

Je dépasse la fontaine aux quatre chevaux de mer dont le vert hypnotique m’interpelle pendant un instant.

Mais déjà j’aperçois non loin, à la discretion de quelques platanes, un havre qui me parle de douce solitude et de repos éphémère, qui me convoque à venir y écrire un conte d’été. La fontaine est immense et assoiffée. Point de marbre blanc ni de statues dont jaillissent des eaux turquoises. La fontaine est déserte et abandonnée. Ou alors pas tout à fait, la fontaine à l’abri des platanes est en réalité déjà habitée de la solitude de quelqu’un d’autre. Un vieux monsieur est assis, pensif et renfrogné. Peut-être pourrions-nous partager nos deux exils mais il m’apparaît si parfait dans ce décor que je crains de le déranger.

Alors, je m’attarde indéfiniment et en retrait, tout aussi spectatrice qu’avec mon perroquet.

Quelle histoire me raconte son visage triste et fatigué ? Est-il là par hasard ? Est-il là par choix ? Est-ce sa première fois ? Est-ce sa dévotion ?

On dirait qu’il attend quelqu’un…

Mon imagination décide qu’il vient ici tous les 18 août comme un pèlerinage.

La première fois, c’était il y a cinquante huit ans. L’herbe était jaunie comme aujourd’hui mais la fontaine reluisait, jaillissant à flot telle une cascade urbaine, et il était accompagné. D’une jeune fille bien évidemment. De sa promise. C’était le temps où il fallait un chaperon pour aller promener sa belle, où il fallait demander sa main au Padre avant d’obtenir le consentement de l’intéressée. Mais ce 18 août-là il y a cinquante-huit ans, ils avaient échappé à toutes les règles d’usage car ils venaient de se fiancer la veille et la mère de son aimée les avaient laissés faire un tour en tête à tête à l’insu du Padre.

Les deux jeunes amoureux avaient donc franchi la Scalinata di Trinità dei Monti et s’étaient ombragés comme moi dans les jardins Borghese. Pour cette première liberté, ils avaient décliné l’habitude des autres amoureux sans imagination qui s’embarquaient sur l’étang du Temple d’Esculape, et lui avait préféré l’authenticité humble de cette fontaine.

Sur ce banc-là, à l’endroit exact où il était assis, il avait embrassé sa jeune fiancée pour la première et dernière fois afin de sceller leur union à venir, leur amour naissant et les promesses du futur. Le premier jour du reste de leur vie. Ce jour-là, ils ne s’étaient pas promis devant Dieu ou devant leurs parents ; ce jour-là, ils s’étaient promis l’un à l’autre.
Le destin en avait voulu autrement pourtant. Quelques jours à peine après ce rendez-vous idyllique, les fiançailles avaient été rompues brusquement sans qu’aucune explication ne fut donnée au jeune homme qu’il était alors. Il avait tambouriné à la porte de la belle sans obtenir de réponse jusqu’à ce que les
caribinieri soient envoyés à ses trousses et qu’il ne renonce à cette méthode. Il envoya alors des courriers à son aimée qui restèrent lettres mortes, les lui avait-on seulement transmises ?

Le journal lui avait finalement donné les réponses douloureuses qu’il avait suppliées : une photo de son premier amour, de blanc vêtue et au bras d’un homme légèrement plus âgé qu’elle, sortait de l’église dans laquelle elle venait de dire oui à un autre que lui. L’heureux élu était l’héritier de l’entreprise des télécommunications italiennes et avait certes un avenir plus brillant à promettre à la jeune fille et des investissements plus juteux à offrir à son Padre.

Il avait eu le cœur brisé et l’avait fermé à d’autres pour jamais.

Le 18 août de l’année suivante pourtant, il s’était rendu comme un automate sous les arbres qui avaient abrité son plus grand bonheur. Quelques Romains éparses en avaient fait leur halte avant d’aller au musée, un couple d’amoureux même l’avaient choisi comme rencontre et une femme qu’il reconnut immédiatement, était assise mélancolique à l’ombre des platanes à l’endroit même où il avait anticipé de s’asseoir. Lorsqu’elle l’aperçut à son tour, elle lui offrit un doux sourire triste.

Les promesses, même faites sans la présence officielle de Dieu et sans autres témoins mortels, sont des contrats immortels que nul ne peut briser. Un an auparavant, ils s’étaient promis l’un à l’autre et le souvenir de cette promesse les avait inéluctablement attirés vers l’unique spectatrice de leurs vœux indicibles, la Fontaine sans nom.

Ainsi, son premier et unique amour ne l’avait pas oublié et il avait là la preuve qu’elle ne l’avait quitté que forcée. Libéré de toute rancune, il se déposa où il pouvait l’admirer à son aise. Ils ne se dirent mot et se contemplèrent pendant deux longues heures avant qu’elle ne se retire à regret.

Et ce rendez-vous impromptu était devenu une habitude annuelle pour laquelle il sortait son plus bel habit. Jamais ils n’échangèrent un seul mot, l’intensité de leurs regards leur suffisant. La fontaine s’était décrépie au fil des années, eux-mêmes avaient vieilli, mais l’homme toujours amoureux n’avaient entretenu pour elles deux – la fontaine et son premier amour – qu’une affection plus tendre.

Cette année, à son arrivée, il avait trouvé pour la première fois la fontaine vide et sale. Il y avait vu le signe du temps qui passe, ou peut-être une autre manifestation de cet étrange été où une pandémie incomprise venait de frapper le monde. Il avait d’ailleurs un peu enfreint sa semi-quarantaine pour ce rendez-vous qu’il n’aurait manqué sous aucun prétexte. Profitant de la solitude du lieu, il avait enlevé le masque obligatoire même s’il entrait dans la catégorie des personnes « fragiles ». Il avait trop peur qu’elle ne le reconnaisse pas le visage à moitié recouvert.

Un bruissement vient bousculer sa stature… Serait-ce celle qu’il attend ? Je regarde abasourdie son visage se métamorphoser avec espoir.

Non. Ce n’est que mon ami le perroquet qui vient picorer des miettes de gâteaux laissés sur le banc. Le vieux monsieur endosse à nouveau son visage triste et chasse l’oiseau rare sans ménagement. Tout son corps a repris le même air bougon qui m’a accueillie et a stoppé mon élan. Peut-être ai-je moi aussi créé le faux espoir de la rencontre dont il se languit et m’en a-t-il voulu pour cela ?

Dérangé dans son attente par un oiseau indifférent aux affres de son cœur et que son aimée aurait probablement trouvé charmant, le vieil homme demeura impassible et résigné même s’il avait maintenant le pressentiment que cette fontaine vide et sale était plus qu’un hasard, elle était un présage.

Sa rencontre annuelle ne viendrait pas aujourd’hui. Elle ne viendrait plus jamais.

Suivant l’envolée émeraude, je décide de laisser le vieux monsieur aux pensées et espoirs déçus que je viens de lui inventer. Je reprends ma promenade insouciante, les pieds poussiéreux, loin du bruit et du monde.

J’ai contemplé « toutes » les fontaines d’albâtre de Rome, préparée aux grands bouleversements qu’elles provoqueraient en moi à grand force de tritons, de muscles saillants, de mythologies latentes. Et c’est pourtant moi qu’elles ont presque laissée de marbre justement… Et ce fut les plus surprenantes et inattendues d’entre elles qui m’ont touchée. Point de marbre blanc ni de statues dont jaillissent des eaux turquoises. Simplement la poésie de la vie ordinaire glissée entre deux fontaines par l’envol libre d’un perroquet vert au bec orangé.

Justine T.Annezo – 18 août 2020, Villa Borghese [Rome] – GMT+2


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