Vacances Romaines – Jour 1

Le jardin des Vestales.

Lundi. Lunedi. Monday. C’est le jour de la Lune, je me tiens en plein Zénith sur une terre éternelle.

Je déambule le long des vestiges de l’Empire Romain et je ne pense qu’au soleil qui me brûle la peau, qu’à la goutte de sueur qui ruisselle dans mon dos. Je ne pense qu’à la moiteur de ma peau qui ne respire plus tant l’air est humide.

Je contemple cette enfilade de pierres et n’y voit rien. Les voix d’Hier sont sourdes ; elles ne me parlent pas, elles ne me racontent pas d’histoires. Je les connais par cœur pourtant. Racine me les a partagées par les voix d’Agrippine et de Junie, Shakespeare m’en a dit un peu plus par le cœur de Cléopâtre. Mais moi-même perdue dans la cohue ; mais elles-mêmes survivantes alors que les empires se sont succédé et effondrés avec leurs tyrans, ces ruines ne sont plus que des pierres rouges et brisées. Majestueuses, certes. Monumentales, cela va sans dire. Inébranlables, évidemment. Nous ne parlons cependant pas le même langage. En réalité, comme le latin, ces pierres sont langue morte et c’est pourquoi leurs histoires ne reposent plus dans les profondeurs mais entre les mots abscons tracés sur les panneaux explicatifs et dans les livres de 6ème.

Je suis bien-sûr impressionnée par ce Colisée qui tient encore debout des milliers d’années plus tard, mais ne parviens pas à m’en émouvoir. Points de rugissements de fauves, point de hourra de la foule, point de bravoures des gladiateurs, seuls les trompettes et les crissements du traffic romain hantent encore anachroniquement les vomitoires de ce monument devenu vulgaire rond-point. Ca vaut bien la peine de nous donner toutes les consignes de propreté à l’entrée, je pense que la bouteille en plastique est beaucoup moins à risque que le nuage de pollution au creux duquel l’amphithéâtre survit.

Je poursuis, curieuse et impassible. Les bruits s’éteignent enfin au centre du Forum Romain. La barrière du son ne transpercent plus l’Histoire. Peut-être parviendrais-je à voyager… Les arbres – les pins parasols, les allées de cyprès, perdus au milieux des colonnes écroulées – faiblissent mon impartialité, ils me parlent enfin de l’Italie. Pas encore de l’Empire Romain, mais je m’avance, je commence à communier avec le lieu. Timidement.
Puis les huit colonnes du Temple de Saturne et les neuf autres de celui de Vénus résonnent un peu plus dans mon âme ; la mythologie, le chœur des planètes et la symphonie des astres composent l’opéra qui me fera entrer dans la danse.

Je pénètre alors par une absence de porte dérobée la casa delle Vestali et je suis assaillie par les nymphes de mon imagination. Elles s’échappent pour se plonger dans les eaux claires de la Fontaine de Trevi pendant que les prières des Vestales s’entrelacent aux colonnes invisibles de mon cloître inventé.

Ca y est, je voyage enfin ; je suis la Comtesse aux pieds nus de ma légende romaine.

Le drapé commence à se mouvoir, j’oublie la chaleur, j’oublie la sueur et la soif. Le drapé commence à se mouvoir et la chair de marbre à travers lui. Je devine la démarche princière du pas délicat des Vestales. Car les statues en marbre ont toujours le pied délicat, vous l’aurez remarqué. Et des proportions parfaites bien évidemment. Mais leurs rondeurs sont plus ou moins généreuses selon l’époque, je pourrais presque reconnaître mon corps sous l’habit de l’une d’elles. Une seule. Car les autres s’éfillent telles des branches d’olivier, telles des fleurs d’oranger. Mais qu’importe, le marbre me raconte une histoire, il me transporte quelque soit le tour de taille de ces statues défigurées.

Nous sommes soudain femmes et nous faisons fi de tous ces noms d’hommes qui ont fini par chuter. Grandeur et décadence. Auguste. Jules. Antoine. Néron. Autant de noms. Autant d’époques. Nous sommes soudain et universellement femmes et même si personne n’a écrit d’épitaphes sous leurs statues, leurs corps anonymes ont transcendé la matière et s’offrent à nos yeux gourmands comme une ode à d’autres mythes.

Vénus qui s’appelait encore Aphrodite ne danse pas parmi les Vestales qui l’honorent néanmoins, elle s’est retirée dans son temple de glace, dans sa tour d’ivoire. A l’abri du soleil et du temps, envahie par l’air climatisé, Aphrodite ne distille plus ses potions d’amour, Vénus ne veille plus les encens de son temple écroulé. Aphrodite ne torture plus Pandore de douloureux désirs qui brisent les membres, Vénus ne croque plus les cœurs de Vulcain, Mars, Mercure, Bacchus, Neptune, Anchise et Adonis réunis. Aphrodite, ou bien est-ce Vénus, se tient fièrement sur sa stèle et le marbre de son drapé prédestine à l’adoration pour l’éternité. Et le marbre de son drapé fait danser les Vestales immobiles dans leur jardin à jamais.

Et le marbre de son drapé me bouleverse, me transporte vers l’Olympe… J’ai enfilé ma toge bleue et mes sandales romaines. Je nage dans le coton, je bois l’hydromel des Dieux, Neptune a délaissé les courbes parfaites de Vénus et me fait sa cour océanique. Puis, j’entends la musique lointaine d’une harpe qui s’élève depuis la Terre dans le jardin des Vestales… Elle m’entête, je ne comprends plus les mots courtois de Neptune. Ma vision se trouble, le sol est soudain si solide sous mes pieds. Je suis donc l’une d’elles, dansant sous la Lune, prophétesses de Delphes, éblouissantes de pureté et de paix. Je suis donc l’une de ces prêtresses que les Dieux inconstants rêvent de convertir aux plaisirs de l’amour, oubliant que seules leurs prières les préservent de la mort. Je suis donc la ressuscitée de l’une de ces statues décapitées et je me livre à leur valse divine avec délice.

« Scusa signorina, il parco archeologico sta chuidendo. »*

Déjà ?

Je m’en vais, glanant entre les pierres rouges et brisées, les rêveries galvanisées par Vénus et le marbre de son drapé.

* Excusez-moi Mademoiselle, le parc archéologique est en train de fermer ses portes.

Justine T.Annezo – 17 août 2020, Il Colosseo [Rome] – GMT+2


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