La Part Retrouvée

Grand Tout

Seule. Elle était seule. Une vie parmi le néant. Une vie et plus rien. La solitude lui était alors complètement inconnue étant partie intégrante du Grand Tout. Mais le Chaos qu’elle avait toujours connu était en train de se dissoudre et elle avait la sensation qu’elle se dissolvait avec lui. Elle se sentait disparaître perdant tous les atomes agglomérés qui avait toujours été à la fois partie et hors d’elle-même. Elle sentait tous les contraires qui l’avaient composée jusqu’alors. Tous les opposés qui avaient été ses complémentarités de toujours. S’enfuir et lui devenir étranger. Seule. Elle était seule. Une vie de néant. Perdue dans les océans. Elle venait d’être arrachée au Grand Tout, elle se sentait incomplète de partout. Elle abdiquait l’unicité qu’elle avait toujours connue pour s’en trouver une autre, plus lisse, plus uniforme, plus compacte, qui l’effrayait. Car elle sentait, au plus profond d’elle-même, que cette unicité lisse, uniforme et compacte serait sa perte. Il lui manquait le souffle vital, le souffle créateur de vie. Sans lui, elle se sentait s’immortaliser, se figer à jamais dans l’immobilité. Sans lui, elle ne serait que Matière inerte et sans vie. Sans lui, elle ne serait que Néant informe.

Seule. Elle était seule. Coupée de son sens originel. Abandonnée de sa signification primaire.
Seule. Elle était seule. Brûlante de sa part manquante. Vibrante de ce qui la privait d’éclore à elle-même.

Incomplète.

Souffle Primordial

Il l’avait abandonnée. Il l’avait oubliée. L’avait-il jamais connue ? L’avait-il jamais aimée ? Cet autre. Elle-même ne savait à quoi il était supposé ressembler. Puisque, comme elle, il s’était transformé. Elle vint finalement à craindre le pire. Et si cette autre partie d’elle-même, ce qui lui était devenu totalement opposé, était éternellement perdue ? Et si, comme elle, privé de sa part manquante, cet autre avait sombré dans le rien ? Dans l’espace des limbes où la vie ne disparaît jamais totalement. Mais où elle n’est jamais complètement non plus. Et si tel était aussi son destin ? Et si, avec le Temps, ce nouveau concept limitant, il lui était rendu impossible de le reconnaître comme partie d’elle-même ? Et si. Et si. Un royaume de suppositions et une vie abandonnée.

Au milieu des cris du Chaos, elle appela cet autre. Cette entité aussi unique qu’elle qui, seule, pourrait lui répondre d’égal à égal. Elle chanta ses airs d’amour au plus furieux de la tourmente. Vertigineuse de son aimé manquant. Urgente de la vie qui cessait de fourmiller dans ses cellules. Elle le poursuivait sans écho aucun que le nouveau silence du monde. Que le nouveau silence de son Être.

Esseulée. Inerte. Appelée à disparaître par la fixité. Elle engendra soudain sa salvation.

Dans sa quête de ce qui était en dehors d’elle-même, elle avait oublié d’observer ce qui la composait. Ses atomes n’étaient pas tous aussi lisses, uniformes et compacts qu’elle l’aurait cru. Qu’ils le seraient devenus si elle ne leur avait pas jeté un dernier regard. Reconnaissant en eux. En elle. Des complémentarités qu’elle ignorait. Ce fut alors comme une évidence. Elle serait celle qui créerait. A partir d’elle-même et de ses parcelles restantes du Chaos. Elle serait celle qui créerait cet autre qui la complèterait et qui serait son égal.

Le mélange du Ciel et de la Terre

Elle redoubla alors de son chant d’amour pour accoucher de son alter-ego. De son opposé. De celui dont le souffle cosmique pouvait ranimer la vie en elle. Elle traça l’infini pour s’en envelopper et trouver sa forme fixe. Elle s’habilla du grand manteau bleu des galaxies pour en devenir l’un des points infimes qui les compose. Elle dessina cette voûte mordorée qui n’était rien sans elle. Sans qui elle n’était plus. Ainsi, cette Matière Inerte qui avait peu à peu pris la forme de la Terre fabriqua. A partir de la force cosmique qui l’animait. A partir d’elle-même. Le Souffle Primordial qui la contiendrait et la féconderait. Et cette Matière Compacte qui avait pris la forme de la Terre engendra le Souffle Divin créateur qui devint le Ciel.

A présent qu’ils étaient tous deux, là. Séparés et opposés par le fin filament de l’horizon. Ils se mirent au défi continuellement. Incapables d’être sans l’autre. Incapables de vivre avec l’un. Ils s’enlaçaient se complétaient s’aimaient se haïssaient et se poursuivaient.

Elle était Tout. Il était son contraire.
Elle était la Gardienne de l’Ordre Cosmique. Il était le Désordre et l’Instabilité qui détruit ce qu’elle engendre.
Elle était la Garante de l’Equilibre Universel. Il était l’Effervescence et la Prolifération créatrices.
Elle était la Force centrale, organisatrice et limitante. Il était la Force inventive, débordante et spontanée.
Elle était le Corps. Il était l’Âme.
Elle était la Matière. Il était l’Esprit.
Elle était la Source du Pouvoir Divin. Il en était l’Expression Démiurgique.

Elle était Gaïa. Il était Ouranos.

Et ils se partageaient la destinée du Monde.

Destinés

Justine T.Annezo – 2 février 2022 – GTM+1


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