Ou La fille à la valise (alors que je voyage avec un gros sac à dos !)
VOYAGEUSE INTEMPESTIVE – « Ich liebe Berlin » V2.6

J’avais prévu d’appeler cet article « Le pire voyage en train de ma vie ». Ce qui ne laissait pas trop de place à l’interprétation. Mais je me suis souvenue, en milieu de rédaction, du surnom que l’un des contrôleurs de mon aventure m’a donnée et j’ai trouvé ça plus sympa. Puis je me suis souvenue de ma thématique de ce voyage berlinois et j’ai trouvé ça plus cohérent. Au bout du compte, ce billet aura 3 titres, des milliers de détours (autant que de péripéties), trop de parenthèses et de guillemets qui servent à rien, pas assez de digressions qui disent pas tout. Une forme de bouillie pas très travaillée, à l’état presque brut de ce qui m’a traversé en 24h. Et je décide en prime de divulgacher l’ambiance de mon retour pour que ça colle avec mon introduction de départ ! Tout ça commence presque aussi bien que mon trajet !
Et malgré l’un des titres annonciateurs de malheur, je vais donc commencer comme si tout s’était bien terminé.
Parce que tout a si bien commencé. Sans sarcasme cette fois-ci.
Je rentre de Berlin en train et je suis ravie. J’adore prendre le train. Sortir mon carnet et/ou mon ordinateur, et écrire. Sortir un livre, et lire. Ou ne rien sortir du tout, et regarder à la fenêtre pour contempler les paysages plus ou moins connus se défiler.
Je suis d’autant plus ravie que tous mes voyages vers ou depuis Berlin ont eu lieu en bus faute de moyen. Mais pour ce retour, je voulais le plaisir du voyage en train.
J’ai soigné mon départ. Je suis passée par l’un de mes passages préférés de la ville. En bord de Spree. Le long des glycines qui ne sont plus en fleurs et des saules pleureurs qui continuent de sangloter. Pour aller à mon rendez-vous manqué avec mon peintre préféré : Casper David Friedrich [il était exposé ailleurs lors de mon dernier séjour et la salle qui lui est normalement dédiée avait été désertée], ce qui m’a d’ailleurs permis de me rendre compte, un brin décontenancée, que celui-ci avait quand même un faux air de mon ancien amoureux (sans les rouflaquettes). Puis, je suis arrivée à Hauptbanhnhof avec une petite heure d’avance pour avoir le temps de m’acheter mon dernier durüm à l’un des meilleurs Imbiss de Berlin, déjà expérimenté la dernière fois. Et finalement, j’étais sur le quai à 14h27, prête à embarquer 10 min avant le départ du train. Je m’améliore, c’est fini le temps où je ratais mes transports !
Tout a si bien commencé !
Et puis ça a si bien commencé… à se gâter l’air de rien.
Des petits détails insignifiants et pourtant…
J’ai oublié de faire mon « enregistrement confort » sur la première partie de mon trajet. A priori, en Allemagne, sur certaines lignes, tu réserves ton billet mais pas ton siège (comme dans l’avion), c’est une démarche à faire 48h avant son voyage (j’ai bien reçu un petit rappel par email il y a quelques jours mais comme c’était écrit en allemand et qu’à part « gesund » et « danke schön », mon allemand laisse toujours autant à désirer, je n’ai rien compris et je n’ai pas cherché à comprendre). Je n’avais donc pas de place attitrée ! A partir de là, le but du jeu, c’est de trouver LA place disponible (on devait être 5 à pas avoir fait « l’enregistrement confort », parmi eux 7 étaient probablement Français – oui, y a un truc qui va pas dans mon calcul, c’est fait exprès ! -). Pour trouver LA place disponible, il faut regarder les petits écrans sur chaque siège et s’il y a 3 petits traits, ça veut dire que c’est libre (c’est le gentil contrôleur à qui l’on doit l’un des titres de ce billet qui m’a tout bien expliqué). Bref, j’ai fini par trouver une place assise. Côté fenêtre, s’il vous plaît.
Et franchement, à ce moment-là, je me suis même pas dit que c’est un de ses petits signes de l’univers qui dit « ALERTE ROUGE » ! Ca m’a plutôt bien fait rigolé.
Bien installée à ma place disponible côté fenêtre, j’allais, 45 minutes après le départ, pouvoir enfin me livrer à mes habitudes ferroviaires. Sauf que j’avais quelques menus soucis logistiques à gérer et je pense que c’est là que ça a vraiment commencé à dérailler (sans mauvais jeu de mot, Karine !). A priori, mon séjour Berlinois m’a rendu aussi âpre que lesdits Berlinois, ma communication foirait de tous les côtés, ce qui m’a causé bien des crises existentielles.
Heureusement, le paysage allemand à ma fenêtre était magnifique. Mon carnet a accueilli quelques lignes. Mon ordinateur beaucoup moins.
Mais le fun avec les crises existentielles c’est qu’elles sont exponentielles et pas seulement parce que ça rime. Surtout quand t’es seule dans un train avec rien d’autre à penser que tout ce qui merde dans ton cœur !
A posteriori, je pense que je me sentais en décalage dans ce retour de départ. Ou dans ce départ de retour. J’étais triste de quitter Berlin, parce que je suis toujours triste de quitter un endroit. Et cette histoire de siège pas enregistré + la gestion logistique de mon retour ne m’ont pas permis d’accompagner cette tristesse, de la traverser au présent. J’étais comme à côté de moi-même, du train, de mon voyage. Et quand j’aurais pu finalement me remettre dans mon corps, mon itinéraire a véritablement déraillé !
J’étais parée pour la vraie crise qui m’attendait : mon train accumulait les minutes de retard (comme quoi, même les trains allemands peuvent avoir des pannes d’oreillers !), si bien que ma correspondance à Mannheim était largement compromise. Comment je l’ai su ? En recevant des emails m’annonçant « votre train a actuellement 5 minutes de retard, vous avez maintenant 6 minutes pour votre correspondance » (et un petit coup de pression !), « votre correspondance a de grandes chances de ne pas pouvoir pouvoir être effectuée, trouvez un solution de repli » (et vous auriez pas un petit tips ?), « vous n’arriverez pas à temps pour votre correspondance » (ciao, la bise !). Génial, merci ! La prochaine fois que j’ai pas besoin d’aide, je vous appelle !
Parce que le petit plot twist de mon aventure, c’est que si je loupais ma correspondance pour Paris, je loupais aussi ma correspondance pour Toulouse (et que celle-ci, elle n’était pas intégrée dans mon package de voyage avec la Deutsch Bahn qui m’aurait permis un reroutage complet). Moi qui avait réussi à réduire mon temps de voyage à 18 heures au lieu de 24h, j’étais dans de beaux draps !
Heureusement, ils sont quand même sympas les gens de la Deutsch Bahn : après ce genre de correspondance manquée à cause d’eux, on peut prendre n’importe quel train, n’importe quel jour, dans la bonne direction par contre (donc ici pour Paris et pas Toulouse)*…
Il est donc 1h30 de la nuit et je vous écris présentement (même si vous me lirez beaucoup plus tard, la faute à la chronologie) depuis mon train entre Bern et Lausanne dans lequel je viens de me prendre ma première amende suisse ! Youpi ! parce que visiblement, les Suisses n’en ont rien à carrer des problèmes de retard allemand ! Et le ticket entre Berlin et Paris alors que je voyage de Bern à Lausanne, ben ça marche pas… (après je dis ça, le mec a quand même été sympa, il m’a expliqué comment appeler ses boss pour leur expliquer ma situation – update post voyage : le service est toujours indisponible ! -, il leur a même mis un petit commentaire sympa en ma faveur, et qui sait avec un peu de chance, je vais pouvoir réduire ma peine…)
Je vais donc m’empresser de prendre un billet de train entre Lausanne et Genève pour ne pas me prendre une 2ème amende, puis entre Genève et Lyon pour pas me prendre une 3ème amende. Une fois que j’aurai basculé en France, je peux peut-être faire les yeux doux à la SCNF, mais j’ai bien peur de devoir vendre trois reins après ce retour en fanfare (update post voyage : je n’ai pas risqué le démantèlement ou la prison : après l’amende, j’ai pris mes billets pour TOUS mes trains !).
En tout cas, je me suis bien installée, côté fenêtre s’il vous plaît, pour regarder défiler ma nuit blanche dans les paysages invisibles de la Suisse.
Ca fait 7 heures que je suis en PLS. Entre crises existentielles et retard ferroviaires. Mais il semblerait que le sarcasme commence à faire effet, et je suis à deux doigts d’écrire : « au moins, ça fait des histoires drôles à raconter/écrire pour après ». Sauf que ce serait pas sympa pour la Justine d’il y a quatre heures en train de pleurer dans les toilettes d’un train allemand voguant sur des rails suisses alors qu’elle voulait juste rentrer chez elle.
Surtout que le meilleur est encore à venir… 2h30 d’attente. Dans une gare. Fermée. La nuit. Pas moins de 5 correspondances (sachant que j’en ai déjà 1 dans le cornet). Heureusement, la dernière heure se fera en voiture avec l’une de mes sœurs pour panser ce retour remuant.
Alors, oui, je suis vraiment en train d’expérimenter mon pire voyage en train. Avec pour seule compagnie le chant des grillons de la gare de Lausanne. Moi qui aime pourtant tant le train, je dois reconnaître que mon concept d’amour inconditionnel en prend un sacré coup ! Exsangue n’est plus un mot joli que je vous écris comme une sublimation de la vie. Je suis exsangue. D’humour. De sommeil. Et de fric.
Je ne me suis jamais sentie aussi seule de ma vie. En cette nuit de voyage.
Plus rien n’existe que cette nuit. Abandonnée. Au cœur d’une Europe inconnue. A me refaire le film de mes mauvaises décisions. A l’échelle de ce soir bien-sûr. Et à l’échelle de toute une vie pourquoi pas.
C’est vrai qu’un quai de gare à 3h du matin parce que les correspondances se sont manquées, c’est le moment I-DE-AL pour mettre en perspective sa vie.
Je vous fais là la grâce – et ce sera la seule ! – du gros vomis d’écriture que je viens de lâcher sur mon clavier pour le résumer en quelques phrases. Ici maintenant en cet instant, je ne me suis jamais sentie aussi démunie de ma vie. J’ai abandonné le combat. J’ai lâché les armes. Et c’est dans les moments comme ça que je me fais le plus peur. Quand j’arrête de lutter. De me rebeller. De m’insurger. Parce que j’ai fini par accepter « que je n’y pouvais rien » mais que cette acceptation ne comble pas le gouffre dans ma gorge. Que l’acceptation n’empêche pas la frustration, la déception, la désolation et autres rimes en « ion »… Parce qu’évidemment, même si ma vie n’est plus aussi effervescente qu’avant, sur un quai de gare à 3h du matin, j’ai du mal à prendre du recul sur la situation et à ne pas confondre ce déraillement réel avec tous les déraillements symboliques de mon existence.
Si j’avais véritablement retrouvé mon sarcasme, je vous écrirais même que quitte à être coincée sur un quai de gare autant me jeter sous un train. Mais ce serait un brin alarmant au vu de mon état présent.
A la place, je vais arrêter là cette complainte, cette mise en perspective biaisée, pour reprendre mes récits berlinois plus doux. A rebours de cette nuit.
Ce qui est sûr, c’est que j’ai fait une sortie berlinoise aussi fracassante que ma première entrée dans la capitale allemande ! Ce qui ne m’empêche pas de dire : Ich liebe Berlin immer noch und [comme dirait Marlène (Dietriech) ] ich hab’noch einen koffen in Berlin** [ puisqu’après tout, je suis la fille à la valise ! ].
C’est certain que j’aime toujours Berlin : alors que je me permets cet ajout – 5 heures, 2 trains et 2 heures de sommeil plus tard -, je viens de passer (avec un billet de train valide qui m’a coûté un morceau de foie) par la gare de Lyon-Pardieu dont les écrans électroniques m’ont matrixée : « votre prochaine destination ? L’Allemagne ! » Eh bien, ça m’a même pas dégoûtée, pas découragée pour un brin. Et ça me rassure quelque part, que ce retour chaotique ne m’écœure pas à vie de l’Allemagne ou du voyage… comme quoi mon amour inconditionnel est plus résistant que j’aurais cru ! Et puis sans ces méandres ferroviaires, je n’aurais pas fait ma première incursion en Suisse, qui m’a tout de même offert l’expérience de la douane déserte (?), de payer un snickers + une volvic thé vert en francs suisse et de contester ma première amende suisse.
Et entre ces lignes que j’allonge encore une dernière fois dans mon train entre Narbonne et Carcassonne – le 7ème de mon long périple ! -, je viens d’apprendre qu’une tornade s’est abattue sur Berlin juste après mon départ !!! Et ça me fait soudain relativiser sur expédition défectueuse : entre la tornade et l’interminable train, je pense que je préfère la deuxième option…
C’est toujours plus facile de relativiser en plein jour et à une heure de chez soi ! Vue d’ici, elle me paraît tellement loin ma nuit suisse et tous les ressorts d’angoisse qui ont sursauté en moi à chaque étape… Pourtant, je l’ai bel et bien vécu. Pourtant, j’ai bel et bien été bouleversée.
Une pensée s’est tout de même invitée, fugace, au milieu de cette méandre : peut-être que ce défaut de train me préserve d’un chemin encore plus cahoteux… ce fut trop rapide pour contrebalancer mon abandon brûlant, mais à présent, sur le dernier tronçon de rail, je peux affirmer qu’il était temps de partir, qu’il était temps de quitter Berlin.
Parfois, rien ne sert de courir, il faut partir à point (pour arriver [cuite] à point à 15h sous mon soleil toulousain) !
Justine T.Annezo – du 4 septembre au 5 septembre 2026, de Berlin à Toulouse – GTM+2
* mais il y a une jolie petite astérisque comme celle-ci qui dit que les seules compagnies concernées sont la DB (les Allemands), la SCNF ( les Français), l’OBB (les Autichiens)… y a pas la SBB (les Suisses !).
** J’aime toujours Berlin et j’y ai encore une valise.