BILLET D’HUMEUR #28

Je me suis sentie toute ma vie comme un cachet effervescent dans un monde qui me semblait être une cascade en éruption.
La question n’était pas si j’allais me dissoudre au contact de cette eau mais quand et combien de fois.
Je ne suis pas sûre que j’étais dissoute à chaque fois. Mais la pensée, la peur d’être dissoute, était plus forte et c’était tout comme.
J’avais tellement peur que je m’empêchais. J’avais tellement peur que je m’enveloppais d’un cuir aussi épais que celui d’un éléphant. Aussi bien métaphoriquement que littéralement.
Et pourtant, ce n’était pas suffisant. J’avais l’impression qu’à chaque écueil, le sol s’émiettait sous mes pas. Je perdais de ma substance.
Et ça marchait dans l’autre sens. La seule chose qui me donnait corps, c’était une personne, un objet, un projet, une situation. Donc sans cette personne, ce projet, cet objet, cette situation, je n’existais plus. Je n’étais plus rien ni personne. Et quand je dis objet, ça peut être le machin le plus insignifiant de la vie : un vélo, un ordinateur, une trousse, un sac à dos, une écharpe. Alors évidemment, dans certains cas, il y a un vrai coût matériel. Mais dans d’autres cas, c’est plus émotionnel : ce vélo, cette trousse, ce sac à dos, cette écharpe, sont associés à un souvenir, à une personne ; et perdre l’objet devient le symbole de la perte du bonheur attaché au souvenir, à la personne. Et quand je dis situation, ça pouvait être le truc le plus con de l’univers. Genre se faire voler son vélo par un matin de printemps.
Mais tout ça, ce ne sont que des idées finalement. Des visions de l’esprit. Accumulées pour répondre à une certaine construction mentale, à une certaine mythologie personnelle. Dans mon cas, je pensais être vouée au malheur, incapable d’être foncièrement joyeuse. A cause de cette histoire de mérite et de condition sur lesquels j’ai écrit un jour sans le partager. Je ne méritais pas d’avoir ce à quoi je rêve et aspire, donc je collectionnais les expériences, même infimes, qui me prouvaient le contraire du contraire.
Je me suis rendue compte que cette narration ne fonctionnait plus sur un évènement con du quotidien : un pneu crevé. Il pleuvait orage, j’étais déjà un peu en retard, avec une patte folle et un cœur brisé ; pourtant, devant le pneu crevé, j’ai haussé les épaules sans une larme, et je suis allée chercher mon cric. En d’autres temps, cet évènement con du quotidien aurait provoqué un torrent (ce jour-là, le ciel avait pris à sa charge les sanglots) et une confirmation intime de ma légende personnelle : j’étais maudite et condamnée à être malheureuse toute ma vie, je ne méritais pas mieux !
Il aura suffit d’un orage, d’un retard, d’une patte folle, d’un cœur brisé et d’un pneu crevé pour comprendre que je ne me racontais plus la même histoire. Que je n’étais plus si effervescente que ça… Peut-être même ne l’avais-je jamais tant été ? C’était une histoire moche que je me racontais pour m’endormir le soir…
Je me suis sentie toute ma vie comme un cachet effervescent dans un monde qui me semblait être une cascade en éruption.
La question n’était pas si j’allais me dissoudre au contact de cette eau mais quand et combien de fois.
Mais aujourd’hui, j’ai changé de substance.
Ma solidité ne dépend plus d’une personne, un objet, un projet, une situation, une idée finalement. J’ai trouvé ma consistance. Je peux choisir la personne, l’objet, le projet, la situation, l’idée, qui va faire un bout de chemin avec moi.
Sans penser que cette personne, cet objet, ce projet, cette situation, cette idée, vont me définir.
Sans croire qu’il me faut cette personne, cet objet, ce projet, cette situation, cette idée, pour me donner corps.
Je suis devenue ma propre maison. Mon corps est mon seul refuge.
Et tous les évènements de la vie sont regardés autrement. Non plus comme une conséquence de tout ce que j’aurais mal fait.
De tout le malheur que je mériterais.
Tous les évènements de ma vie s’accumulent pour raconter une autre histoire. Pour redéfinir ma mythologie personnelle.
Je me suis sentie toute ma vie comme un cachet effervescent dans un monde qui me semblait être une cascade en éruption.
Mais aujourd’hui, je suis devenue une gélule bicolore de doliprane et surtout, je ne sors jamais sans mon parapluie : donc plus besoin d’évitement ni de cuir d’éléphant.
Je suis libre et légère sous l’orage caniculaire de la vie !

Justine T. Annezo – 25 juin 2026 – GTM+2
Une réflexion sur “Une vie effervescente”