« Vraie »

BILLET D’HUMEUR #29

vraie

Il y a deux mois, je recevais la bonne nouvelle : « votre recueil de nouvelles a été sélectionné pour être publié ».

Il y a une semaine, je signais mon premier contrat d’autrice à compte d’éditeur : ça rendait cette annonce un peu plus solennelle.

Il y a 2 jours, j’annonçais mon recueil sur les réseaux : ça rendait ce projet un peu plus officiel.

Malgré ces étapes, tout ceci reste encore très abstrait. Très lointain. Ce rêve devenu réalité est resté si longtemps dans la stratosphère de mes espoirs qu’il a du mal à se matérialiser dans ma compréhension. Et pourtant, j’ai tenu mon livre entre les mains !

Au milieu de cette abstraction de l’esprit, je sens que quelque chose bouge, quelque chose s’entremêle à mon essence : un sentiment de légitimité infuse en moi, se diffuse comme du miel dans mon âme.

J’ai l’impression d’être devenue « quelqu’un ». Ou « quelqu’une » plus exactement.

J’ai beaucoup réfléchi ces dernières semaines à mes rêves d’enfant. A ces promesses un peu folles que l’on se fait à soi-même. Que l’on déclame innocemment. Il est vrai qu’au milieu des projets un peu fous, certains ont été plus ordinaires et sérieux : coiffeuse, maîtresse d’école, pédiatre et probablement « comme maman ». Très vite néanmoins, j’ai dit : « quand je serai grande, je serai actrice ». C’était un leitmotiv qui ne m’a plus jamais quitté. Mais je me souviens plus clairement à présent qu’une fois, venu de nulle part, j’ai pensé, dans le secret de mon cœur : un jour, j’écrirai des livres et je serai publiée. C’était l’été de mes 13 ans et je noircissais des carnets de mes banalités. Mon rêve d’actrice était aussi public que son essence, il était proclamée. Mon rêve d’autrice était plus intime, plus subtile, je n’en parlais jamais.

Malgré mes abstractions de l’esprit qui m’empêchent de le comprendre, aurais-je ainsi réalisé à présent mes deux rêves d’enfant ?

Certaines interactions m’ont aidé, aujourd’hui, à défier mes incompréhensions. Il y a d’abord eu les mots de l’un de mes étudiant.e.s : « nous avons une nouvelle autrice parmi nous ! », suivis des applaudissements de lui et de ses camarades. Suis-je vraiment nouvelle ? Cela fait 6 ans que je me définis comme telle. Pourtant, cet étudiant a raison : je suis une « nouvelle » autrice parce que ma publication m’a officialisée. Elle m’a légitimée à moi-même. Aujourd’hui, il n’y a plus de doute, même moi je n’ai plus le droit de le remettre en question : je suis une « vraie » (et nouvelle) autrice !

Et c’est vrai que ce « vraie » s’instille dans mes veines, se distille dans mon âme, comme une nouvelle vérité.

J’ai ressenti la même chose en tant qu’actrice et metteure en scène. Pendant longtemps, c’était ce que je faisais, « du théâtre » ; mais était-ce vraiment mon métier ? étais-je vraiment légitime ? étais-je une « vraie » actrice ? En 2017, j’ai obtenu mon statut d’intermittente du spectacle et je n’ai pu plus en douter : ma passion me permettait de payer mon loyer sans finir à découvert tous les mois, de mettre des épinards dans le beurre ; je ne faisais plus « du théâtre », j’étais devenue une « vraie » actrice.

Aujourd’hui, 9 ans plus tard, alors que j’ai signé mon premier contrat à compte d’éditeur, que je peux tenir mon livre dans les mains et qu’une petite cagnotte de mes droits d’autrice s’amoncelle (plus comme de l’argent de poche que comme un compte PEL, hein!), il semblerait donc que « je n’écris plus » (tout le monde écrit, ma Juju !), je suis devenue une « vraie » (et nouvelle !) autrice.

J’ai toujours dit que je n’avais que faire d’être connue, je désirais, je nécessitais, d’être re-connue. Et aujourd’hui, je sens que ce besoin de reconnaissance est enfin contenté et qu’il faut juste quelques semaines supplémentaires pour digérer mes nouvelles définitions.

[ Bien que je continuerai toujours à me définir en disant « je fais du théâtre » et « j’écris »… Non pas par fausse modestie, mais parce que je pense que nous sommes fondamentalement plus que des mots et des cases, nous ne sommes pas comme le verbe faire, nous sommes comme le verbe être, nous sommes mille et une chose… Mais c’est un débat philosophique pour un autre jour ! ]

Espérons juste que le syndrome de l’impostrice ne pointe pas son nez comme la dernière fois et que je me sabote pas en chemin, censurant ma fièvre créatrice comme si je n’avais pas le droit de vivre mes rêves au lieu de rêver ma vie.

Et avant de vous quitter, je vous partage la dernière vague de mots flous qui m’a accompagné aujourd’hui pour parer mes incompréhensions.

Parce qu’après avoir été anoblie « vraie » actrice et « vraie » autrice, après avoir réalisé mes deux rêves d’enfant, je me rends compte de ma chance, je salue mon espérance. Réaliser un seul rêve aurait déjà été sublime ! En matérialiser deux, quelle audace, quel vertige ! Ca me donne vraiment la sensation d’être devenue « quelqu’un ». Ou plus exactement « quelqu’une ». Pourtant, j’ai toujours été quelqu’un avant, je l’ai même défendu ardemment à celles et ceux qui me le condescendaient ! Ca me donne vraiment la sensation d’avoir « réussi ». Pourtant, d’après quelqu’une qui me « connaît depuis que je suis toute petite », j’ai toujours tout réussi…

Et maintenant que je regarde ma vie à travers une nouvelle lentille, je me rends compte à quel point cette quelqu’une qui me « connaît depuis que je suis toute petite » a raison, je n’avais pas les bonnes lunettes, je ne plaçais pas le bon curseur. Et je n’écris pas ça comme une vanité, « j’ai tout réussi », j’écris ça comme une gratitude à toutes mes luttes, comme une salutation à tous mes doutes.

Et avant de vous quitter, je vous dis aussi un grand merci, à toutes et tous, pour tous vos mots fous déposés sur la toile ou dans mon cœur, ces derniers jours en particuliers, depuis des années parfois, pour m’aider à y voir plus clair.

Aujourd’hui, je me sens être quelqu’une, j’ai l’impression d’avoir réussi, je suis une « vraie » autrice, mais avant cela, peut-être n’y avait-il que moi pour en douter ?

Justine T. Annezo – 25 septembre 2026 – GTM+2


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